Bienvenue dans le meilleur des médicaments possibles, le votre !
octobre 2008

Pendant l’été 2005, Le Monde proposait à ses lecteurs plusieurs récits de science-fiction dont la vraisemblance était garantie par de sérieuses références scientifiques. Dans cette série, Yves Eudes présentait " Le meilleur des hommes ", le récit de la conception et de la gestation, artificielles, d’une petite fille dont de très nombreux caractères avaient été choisis par ses parents à partir de leur matériel génétique, bien entendu après avoir éliminé l’ensemble des pathologies majeures. Ce récit d’eugénisme positif (on sélectionne les " bons " plutôt que d’éliminer les " mauvais ") se déroulait en 2030. Pour ajouter à l’impression de vérité, l’auteur prenait soin de signaler que tous les problèmes n’étaient pas réglés et que certaines demandes de parents restaient irrecevables (une plasticienne voulait un enfant à la peau verte ; ah ! ces artistes ... !). La morale était claire : " Les hommes du XXIe siècle ont fini par accepter une idée violemment rejetée par leurs parents : l’Homo sapiens n’est pas l’aboutissement parfait de l’évolution de l’espèce, mais une simple étape intermédiaire, qui ne doit pas être sacralisée. S’il ne détruit pas son environnement, l’homme continuera à se transformer pour s’adapter à un monde de plus en plus refaçonné par la technologie."
En trois ans, le récit a pris du plomb dans l’aile. Les généticiens sont de plus en plus nombreux à souligner que la carte génétique ne fait pas tout : l’environnement a son mot à dire, voire son texte, qui est souvent copieux. Mais un bastion résiste au doute : le médicament. Nous serions à la veille d’une médecine personnalisée, la carte génétique de chacun permettant l’adaptation thérapeutique à chaque individu. C’en est même devenu un lieu commun, repris avec brio par les plus grands esprits. Ainsi, dans le passionnant rapport 2008 de l’Office de prospective en santé, Elias A. Zerhouni, patron du prestigieux National Institute of Health (équivalent américain de l’INSERM - Institut national de la santé et de la recherche médicale), écrit : " Nous devons remplacer le paradigme curatif par un nouveau cadre fondé sur quatre concepts clefs : une médecine de prédiction, de personnalisation, de préemption et de participation. (...) Nous pourrons prédire de manière fiable comment et quand une maladie peut apparaître et qui elle peut toucher. (...) Nous pourrons envisager la possibilité de cibler avec précision ou de personnaliser les traitements."
Dans un entretien donné cette année au Concours médical, et repris sur Carnets de santé, Ségolène Aymé (directrice d’Orphanet et chercheur à l’INSERM) se montrait moins enthousiaste. Elle y déclarait notamment : " Dans l’immense majorité des pathologies humaines, la génétique ne joue qu’un tout petit rôle. (...) Il faut bien avouer que ce sont les chercheurs qui ont fait croire que la médecine de demain serait entièrement basée sur la génétique et qu’à la limite, tout le monde se ferait tester à un moment donné de sa vie. " À la question " La génétique ne va t’elle pas permettre de prévoir les réponses individuelles aux médicaments ?", elle répondait " Oui, on pourra déterminer si le patient appartient à telle ou telle catégorie de réponse à telle classe de médicaments, mais cela n’a d’intérêt que pour des pathologies graves nécessitant des traitements coûteux ou dangereux. Je ne vois pas l’intérêt de savoir si le patient répond plus ou moins bien à l’aspirine ou au paracétamol."
Elle vient de recevoir le renfort d’un généticien américain, dont la pathologie et la thérapeutique n’est pas la première des priorités de recherche : David B. Goldstein (Duke University - États-Unis) travaille sur la transmission de caractères populationnels. Dans un article du New York Times, il explique que la recherche n’a abouti qu’à identifier une multitude de gènes dont chacun n’a qu’une faible influence sur l’apparition de la plupart des pathologies. Ce qui compte, en dehors de l’influence de l’environnement, c’est leur combinaison, mais même elle doit être relativisée. " En ce qui concerne l’espoir d’une médecine personnalisée, l’actualité reste on ne peut plus morne."
Ce que reconnaît volontiers Kari Stefansson (patron de la société Gene Decoding) dans le même article, en bottant brillamment en touche : l’important n’est pas d’identifier tel ou tel gène, c’est que l’étude des gènes nous permet de mieux connaître ce qui se passe à l’intérieur des cellules normales et malades.
Revenons à Eudes : Homo sapiens une simple étape ? en tout cas, pour Golstein, son intelligence n’évoluera pas de si tôt, car sa forme actuelle a été fixée très précocément dans son évolution, parce que c’était et ça reste le meilleur outil d’adaptation qui soit. " Nous sommes le fruit d’une sélection qui nous a fait aussi brillants qu’on peut l’être." Est-ce rassurant ?
Yves Eudes. Le meilleur des hommes. Le Monde, 5 août 2007.
NIcholas Wade. A Dissenting Voice as the Genome Is Sifted to Fight Disease. New York Times, 16 septembre 2008
Elias A. Zerhouni. La médicalisation de la société : les transformations du rapport à la maladie. in Rapport 2008 de l’Office de prospective en santé. Les Presses de Sciences Po, 2008.
Entretien avec Ségolène Aymé.
Photo : musée des transports ferroviaires, Istanbul. © serge cannasse