Chlordécone : où sont passés les journalistes ?
novembre 2009

Les médias font un large écho aux contestations de certains spécialistes concernant les recommandations de vaccination contre la grippe A H1N1. Mais passent sous silence deux rapports récents à propos d’une autre affaire ayant eu un immense battage médiatique : la « catastrophe sanitaire » qu’aurait entraînée la pollution des sols par la chlordécone (un pesticide) en Martinique. Cela se passait en 2007, autant dire une éternité à l’aune de Google News.
Le premier rapport concerne l’enquête épidémiologique menée depuis 2004 par l’InVS (Institut de Veille sanitaire) pour établir un lien éventuel entre pollution à la chlordécone et cancers de la prostate. Elle était justifiée par le fait que la fréquence de ces cancers est extrêmement élevée en Martinique. Les résultats de ce travail permettent d’établir qu’il n’y a pas de superposition entre carte de la pollution, le taux de celle-ci et la fréquence des cancers, à l’exception peut-être du myélome multiple.
Le second travail est celui de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques. Dans un avis rendu en juin, ses membres ne nient pas la possibilité d’une incidence de la pollution par le chlordécone en termes de santé, mais ils préfèrent se fier aux études scientifiques en cours plutôt qu’aux formules alarmistes. Il vaut la peine d’en citer quelques passages, dont quelques commentateurs actuels feraient bien de s’inspirer :
« Dans toute démocratie, il faut que des lanceurs d’alerte tirent la sonnette d’alarme lorsqu’un danger menace des populations ou l’environnement. Mais ce message ne peut pas être uniquement médiatique. Il doit s’appuyer sur des bases scientifiques solides. (...) L’expertise scientifique a besoin d’une confrontation des avis. (…) Elle doit être, à notre sens, collective, publique et contradictoire. Il est quand même singulier que les médias aient donné sur ce dossier la parole quasi exclusivement à certains, alors que les scientifiques de l’INSERM, de l’INVS, de l’AFSSA ont toujours opposé des démentis aux affirmations du Pr. Belpomme. » Celui-ci était en grande part responsable du battage médiatique de l’époque. Il a refusé l’invitation des membres de l’Office à s’expliquer.
Où trouver cette information ? D’abord sur le site NetSanteEnvironnement, à qui il faut rendre un bel hommage. Ensuite dans deux Flash mail de la Société française de Santé publique. Enfin dans la revue Santé et Travail d’octobre 2009, qui apporte une précision de taille : il est extrêmement difficile de savoir ce que sont devenus les travailleurs des bananeraies considérablement exposés par la chlordécone de 1972 à 1993 (donc pendant trois ans supplémentaires après l’interdiction du produit en France). Une étude rétrospective est envisagée, mais elle est complexe à mener.
En résumé : des problèmes de santé à explorer, dont il est probable qu’ils soient avant tout des problèmes de santé au travail, mais pas de "catastrophe sanitaire". En revanche, une catastrophe environnementale avérée : la chlordécone ne se dégrade pas spontanément dans l’environnement et on ne sait pas dépolluer un sol contaminé par ce produit. Les membres de l’Office parlementaire plaident pour ne pas relâcher la surveillance mondiale.
Photo : Tamil Nadu (Inde du sud), 2005 © serge cannasse