Des ghettos en France ?
décembre 2008
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Nonfiction.fr
, un entretien passionnant avec Didier Lapeyronnie, sociologue, à propos de son enquête de terrain menée, pendant quatre ans, dans une petite ville de province et publiée sous le titre " Ghetto urbain " (Robert Laffont, 2008 ; 624 pages, 23 euros). Extraits :
" Les gens sont très auto-référentiels, ils ne sortent plus du quartier et ne parlent que de la cité. Les rapports entre hommes et femmes m’ont aussi frappé, la rupture est très nette entre les sexes.
Ces observations se retrouvent en Seine-Saint-Denis ou dans la banlieue lyonnaise, mais dans les petites villes, la dureté des situations est beaucoup plus forte en termes de pauvreté et de niveau de vie. Le niveau de participation urbaine est faible, les gens sont dans leur trou, les phénomènes de ségrégation sont extrêmement rudes. Donc si l’on veut montrer le processus de ghettoïsation, c’est là où il faut aller, parce que c’est plus fortement marqué.
Le principe de base de toute notre équipe était de rentrer dans le quartier "par les habitants" avant de rencontrer tout autre interlocuteur, pour ne pas avoir d’abord une vue institutionnelle.
La vraie question est : pourquoi est-ce si semblable ? Pourquoi de jeunes maghrébins se comportent de la même façon dans des cités françaises au début du XXIe siècle que de jeunes italiens à Boston en 1950, pour ce qui est du rapport entre hommes et femmes ou de la formation de bandes de jeunes ? Le ghetto, c’est un ensemble de conduites que l’on peut retrouver dans des contextes urbains qui ne sont pas forcement les mêmes. C’est pour cela que j’utilise ce terme.
Je voulais dire de manière brutale mais argumentée : "Vous croyez qu’il n’y en a pas mais il y a du ghetto, parce que le racisme occupe une place centrale !". Je n’ai jamais eu aucune protestation sur ce terme par les habitants des quartiers. Là où il y a des réticences, ce sont dans les groupes politiques parce que le mot est tabou. (...) Le monde universitaire a peur de l’emploi de ce mot.
Il y a ghetto quand les habitants commencent à s’organiser autour d’un mode de vie particulier, quand il y a formation d’une contre-société construite sur les valeurs d’une culture dominée. (...) La thèse du livre, c’est que le ghetto est aussi le récit du quartier, fabriqué par les gens et non produit par l’extérieur.
Le ghetto n’est pas "hors sol", il est dans la peau des gens. C’est un phénomène social et symbolique et non géographique. Des gens peuvent habiter hors du ghetto mais être dans le ghetto, s’ils font partie de la mécanique collective, et vice versa. Ce n’est pas l’espace qui fait le ghetto, même s’il y a un vrai enfermement pour le quartier que je décris. (...) Les gens n’habitent pas dans le quartier mais dans le récit qu’ils font du quartier.
Ce qui m’a intéressé, c’est de faire un livre où le lecteur ne puisse pas s’abriter, où l’émotion est la clé et non les grandes théories. (...) Je ne donne aucun moyen au lecteur de s’échapper, je veux le confronter directement à l’expérience du ghetto.
En général, les classes moyennes disent que les classes inférieures ne savent pas élever les enfants. Le thème de la démission parentale est récurrent mais ne s’applique pas plus à cette classe qu’à une autre. Dans les ghettos, le poids de la famille est considérable. (...) L’éducation que donnent les parents dans les cités ressemble beaucoup à celle donnée par les ouvriers à leurs enfants dans les années 1950. On n’éduque pas à l’expression ou à l’autonomie, on cherche à contrôler les enfants.
L’éducation que donnent les parents dans les cités ressemble beaucoup à celle donnée par les ouvriers à leurs enfants dans les années 1950. On n’éduque pas à l’expression ou à l’autonomie, on cherche à contrôler les enfants. Les gens ne cessent de dire qu’il faut les contrôler, et vis à vis des institutions comme l’école, on attend qu’elle soit plus répressive. L’éducation repose également sur une absence de communication entre parents et enfants et sur le peu de dialogue entre hommes et femmes. (...) Vis à vis des institutions comme l’école, on attend qu’elle soit plus répressive. L’éducation repose également sur une absence de communication entre parents et enfants et sur le peu de dialogue entre hommes et femmes.
Ce mode d’éducation est dû au fait que les familles se cristallisent sur des définitions traditionnelles des rôles sociaux, car c’est tout ce qu’elles ont. Elles se crispent et transforment ces traditions en des normes rigides et dures. (...) L’image d’un ghetto anomique n’est pas une image juste, c’est plus d’un excès de social et de famille dont souffre le ghetto que l’inverse."