Grippe AH1N1 : une question de vocabulaire
février 2010

La gestion gouvernementale de l’épidémie de grippe AH1N1 a fait l’objet de nombreux bilans dans la presse, la plupart s’étant focalisés sur les experts : vendus à l’industrie pharmaceutique, ils auraient volontairement exagéré l’ampleur de la crise sanitaire afin que les Gouvernements achètent en masse des vaccins, ce que ceux-ci auraient fait d’autant plus volontiers qu’eux-mêmes ne sont pas exempts de liaisons douteuses avec les laboratoires. C’est une façon comme une autre de repasser le plat antivaccinal, débarrassé des adjuvants dont le souvenir risquerait de laisser un goût amer (où sont les morts et les Guillain Barré ?).
Par bonheur, d’autres se posent un problème quasiment inverse : comment se fait-il qu’en regard des moyens déployés en France, la couverture vaccinale y soit actuellement si décevante ? avec en corollaire une question redoutable : quelles leçons en tirer pour le jour où l’agent infectieux sera plus dangereux ? Les critiques portent essentiellement sur deux points : la communication gouvernementale et les centres de vaccination. C’est un anthropologue, Frédérick Keck, qui les articule le mieux et propose l’analyse la plus originale, dans un entretien donné au Monde et un article écrit pour Esprit.
Pour lui, la première erreur a été de parler de grippe AH1N1 et non de grippe porcine, sans doute sous l’influence des industries d’élevage. Elle en devient une grippe banale, contre laquelle il est difficile de justifier l’importance des mesures déployées. Surtout, l’épidémie est isolée des crises précédentes (vache folle, grippe aviaire), privant ainsi d’une explication pédagogique simple (aviaire : peu virulent, très dangereux, pas de vaccin ; porcine : très virulent, moins dangereux, un vaccin efficace) et d’une prise de conscience d’un phénomène planétaire : l’intensification des transports internationaux des humains et des animaux et de la croissance des risques qui s’ensuit.
Seconde erreur : invoquer le principe de précaution, ce qui revient logiquement à s’interroger sur l’inocüité des vaccins, au lieu de parler d’état d’urgence, en invoquant non seulement le risque personnel encouru par chacun, certes faible (mais après tout, on s’assure pour des risques moins importants), mais surtout la sollicitude envers les autres. Il est à cet égard très éclairant de constater que les soignants interrogés par Frédérick Keck ont expliqué qu’ils s’étaient vaccinés surtout pour protéger leurs patients et non eux-mêmes.
Il est une autre faute gouvernementale que reprennent de nombreux commentateurs : le secret ayant entouré les décisions allant de pair avec l’organisation quasiment militaire de la campagne de vaccination. Ce qui est critiqué est en définitive l’absence de dialogue, voire le manque total de confiance, envers la société civile, à commencer par les professions de santé, les professeurs et les parents d’élèves. Sur ce sujet, on laissera le mot de la fin à Gaël Villeneuve, dans Esprit également : la gestion de la grippe témoigne d’une « situation où ceux qui savent parler aux gestionnaires sont plus écoutés que ceux qui savent de quoi ils parlent. »
Un Échec Du Catastrophisme. Entretien avec Frédérick Keck. Le Monde, 9 janvier 2010.
Esprit, février 2010 : Frédérick Keck. L’échec global et national de la vaccination H1N1 - Gaël Villeneuve. Vaccinés à la norme.
Cet article est d’abord paru sous une forme légèrement modifiée dans le numéro 835 du 9 février 2010 de la Revue du praticien médecine générale.
Photo : Paris, 2010 © serge cannasse