L’obèse, martyr contemporain
février 2010
Pour qui s’intéresse aux questions de santé, il y a souvent de bonnes surprises dans les livraisons de la revue Esprit, qui ne s’y consacre pourtant pas particulièrement, se voulant « généraliste ». Ainsi, le numéro de février 2010 propose un avant-goût du livre de Georges Vigarello, consacré à l’obésité. Alors que dresser un tableau des nombreuses causes de l’épidémie semble relever d’un « savoir opaque, hétérogène », intriquant facteurs génétiques et environnementaux, le philosophe insiste ici sur la distinction à établir entre « les stratégies de minceur », qui relèvent d’une image idéale du corps privilégiant la maigreur des mannequins, et les « stratégies de lutte contre l’obésité », qui peuvent d’ailleurs succéder aux premières. Elles ont en commun de montrer que le corps est devenu le support identitaire de l’individu contemporain (« Je suis mon apparence »), ce qui le conduit à une « exploration totalement inédite, où le sujet prétend se découvrir lui-même dans ce qu’il éprouve physiquement et ce qu’il ressent ».
Mais son corps trahit l’obèse trois fois. Il le désigne comme objet de dépréciation de la part des autres comme de soi-même, les tentatives pour redonner du lustre au « gros » restant assez marginales. Il résiste aux tentatives d’amaigrissement, livrant la personne à l’accusation d’être incapable de se maîtriser (« le manque de volonté »). Enfin, et peut-être surtout, il dévoile une ambiguïté fondamentale du sujet : le désir et la peur de changer, être un autre en restant soi-même. Pour Vigarello, l’obèse « pousse à l’extrême un paradoxe central de l’identité contemporaine : être conduit à s’identifier de part en part à son propre corps, alors même que ce corps est autre et soi. » Il est d’ailleurs tentant d’extrapoler cette analyse aux comportements addictifs, en évoquant par exemple, la phrase célèbre de Marguerite Duras : « Je suis une alcoolique qui ne boit plus. »
Georges Vigarello. L’obésité, mal identitaire, mal sournois. Esprit, février 2010.
Les métamorphoses du gras, histoire de l’obésité. Seuil, 2010.
Photo : Paris, 2008 © serge cannasse