La sous-estimation des cancers professionnels
février 2008
Dans son numéro du 24 janvier 2008, le Concours médical publie un entretien avec Marcel Goldberg (médecin, professeur des universités, conseiller scientifique au département santé travail de l’INVs - Institut national de veille sanitaire) et Ellen Imbernon (médecin du travail, responsable du département santé travail de l’INVs), très critique sur l’estimation du nombre de cancers professionnels faite par l’Académie nationale de médecine (dans son rapport sur les causes du cancer en France, 2007), reprenant les données du CIRC (centre international de recherche sur le cancer).
Des méthodes de calcul "surprenantes"
Allons directement aux conclusions, les arguments étant très techniques : " Contrairement à ce qui a été fait pour les autres nuisances, seules les expositions d’un niveau moyen ou élevé ont été retenues par le CIRC pour l’exposition à l’amiante. (...) Ce choix revient à diviser environ par deux (...) le nombre de cas attribuables. Ce choix, qui n’est pas justifié dans le rapport, est d’autant plus surprenant " que la publication scientifique utilisée pour les calcules propose une alternative de calcul, non utilisée par le CIRC.
" Des données pertinentes concernant la population française existent, mais n’ont pas été utilisées." Les auteurs citent le cas des cancers naso-sinusiens dus aux poussières de bois, qui concernent surtout les artisans, non retenus dans les données du rapport.
Ils reconnaissent que le " contexte scientifique " est " caractérisé par de très nombreuses incertitudes ". Mais c’est précisément pour cette raison que le rapport aurait dû donner " des fourchettes basses et hautes d’estimation, et pas seulement les valeurs correspondant aux hypothèses tendant systématiquement et exclusivement à minimiser les estimations de nombres attribuables " (à des causes professionnelles de cancers).
Une logique de classe, et non de santé publique
Pour le professeur Philippe Davezies (Lyon), il s’agit de conforter " une thèse chère à cette institution : il faut agir sur les comportements individuels, car les effets de l’environnement et des expositions professionnelles demeurent marginaux." (Santé et travail - janvier 2008) Il note que les cancers professionnels sont " essentiellement concentrés sur les ouvriers, soit 5 à 6 millions de personnes. Pour les ouvriers, c’est en fait 20 % des cancers qui seraient d’origine professionnelle. Si l’on considère que près d’un homme sur deux, toutes catégories confondues, fera un cancer au cours de sa vie, le risque pour un ouvrier de faire un cancer professionnel est de l’ordre de 10 %. Cela s’appelle décimer ! "
Il conclut : " Il est regrettable que cette vénérable institution privilégie un point de vue de classe au détriment des orientations actuelles de la santé publique."
Amiante : de l’interdiction en Europe à la promotion dans le Sud
Le même numéro de la revue propose un entretien avec Annie Thébaud-Mony, sociologue, qui déclare notamment : " Le risque cancérogène touche les salariés les plus précaires et les moins susceptibles d’avoir accès à un CHSCT (Comité d’hygiène santé conditions de travail) ou d’exercer leur droit de retrait. (...) Le système des tableaux (de maladies professionnelles) ne prend en compte que 20 cancérogènes alors que la liste du CIRC comprend plus de 100 cancérogènes avérés."
" Il faut faire condamner ceux qui exposent sciemment des travailleurs à des cancérogènes. Notamment Eternit ou Saint Gobain, pour leur promotion de l’amiante dans le tiers monde après son interdiction en Europe."