Le transfert mondialisé de l’amour maternel
octobre 2009

Dans un article publié en juin 2005, que la revue Sciences Humaines a la bonne idée de mettre en ligne gratuitement, Arlie Russel Hochschild démontre comment la moitié des immigrants du monde sont aujourd’hui des femmes et ce, non pas dans une démarche de regroupement familial, mais au contraire pour un bon nombre d’entre elles, d’abandon de leur famille, et en particulier de leurs enfants, pour s’occuper de ceux des femmes riches du Nord (ou, plus généralement, de personnes dépendantes). Elles fuient ainsi une situation difficile dans leur pays, souvent accentuée par la monoparentalité ("près d’un cinquième des ménages du monde ont à leur tête des femmes seules"). Conséquence paradoxale de cet exode : elles engagent souvent elles-mêmes des nounous pour s’occuper de leurs propres enfants, restés dans leur pays, ne serait-ce que pour aider les grands-mères et les tantes (plus rarement les pères).
L’intérêt de l’article est aussi de montrer le profond décalage entre les perceptions des gens du Nord et les femmes qu’ils engagent dans les activités de "care". Pour les premiers, il s’agit aussi de faire bénéficier leurs enfants ou leurs parents de la "culture d’origine" des secondes, qui les rendrait plus affectueuses, plus attentionnées, heureusement plus lentes, soit le contraire des femmes pressées d’Occident. Or pour les intéressées, le scénario est très différent : la réelle affection qu’elles développent pour les enfants dont elles ont la charge est d’abord une réponse adaptée à l’idéologie occidentale (nord-américaine dans le contexte de l’article) du lien mère-enfant, renforcée par leur solitude et la nostalgie à l’égard de leurs propres enfants. Ainsi, bien souvent, elle donne des soins et une attention " différents de ceux qu’elle pourrait donner " à ceux-ci.
Bien entendu, ces femmes sont "invisibles". Aux États-Unis, cela permet aux femmes qui les emploient de donner l’illusion qu’elles sont capables de "tout assurer", c’est-à-dire de concilier vie professionnelle et vie familiale. Il est plus difficile de savoir ce qui se passe en France, parce que le pays "rechigne à préciser l’origine des personnes dans les études statistiques "(voir le débat sur les "statistiques ethniques").
Photo : Inde du sud, 2008 © serge cannasse