Souffrance psychique : les généralistes « inventent » une maladie
mai 2008
Les généralistes prennent en charge les quatre cinquièmes des troubles mentaux qui, pour l’essentiel, relèvent moins de troubles psychiatriques caractérisés, et donc relevant du psychiatre, que d’un mal-être diffus, le plus souvent qualifié de « souffrance psychique ». Partant de ce constat, Claudie Haxaire, anthropologue et pharmacologue, a dirigé une équipe (comprenant une interne en médecine générale) pour examiner la pratique de 32 médecins généralistes (exerçant dans des lieux différents) à l’égard de celle-ci. Le travail a porté sur leurs propres comptes-rendus, sur leurs réunions de FMC en groupes de pairs et sur les explications apportées par deux maîtres de stage aux internes en médecine générale.
Notons d’abord que les médecins parlent plus volontiers de souffrance, sans autre qualificatif, de manière à préserver l’incertitude sur la frontière entre physique et psychique. Quoiqu’il en soit, pour l’équipe de Claudie Haxaire, une « nouvelle maladie » est en train de se former. Ses contours sont encore flous et sa construction est largement implicite. Les médecins empruntent la dénomination de ses symptômes à la psychiatrie (dépression, anxiété, angoisse, pour l’essentiel), tout en décrivant en fait des comportements connus depuis longtemps, mais ne relevant de la médecine que depuis peu : c’est le collectif (la « société ») qui les a médicalisés.
La principale caractéristique de cette souffrance est la discordance entre ces symptômes, souvent isolés, et l’absence de cause apparente. En revanche, il existe toujours un lien avec le contexte du patient. Le médecin pose donc son diagnostic non pas à partir de la seule expression physique ou psychique de son patient, mais en construisant un récit qui mêle du médical et du social à propos de ce patient.
Sa principale arme thérapeutique est l’écoute, mais, parce que ses effets demeurent mystérieux, elle est à double tranchant : elle appelle la propre souffrance du médecin devant ses incertitudes. Aussi, la conclusion de Claudie Haxaire et de ses collaborateurs est d’inviter les généralistes à constituer une clinique de l’interrelationnel, afin de leur permettre de maîtriser les effets de la relation d’écoute et de briser leur isolement, durement ressenti par tous, en travaillant avec d’autres professionnels du soin et du social.