Une proposition de loi américaine contre les conflits d’intérêts
décembre 2008
Comme leurs collègues français, la plupart des chercheurs en médecine américains ont besoin du soutien financier de l’industrie pharmaceutique pour leur activité, ne serait-ce que pour assister aux congrès internationaux ou participer aux essais cliniques. De plus, il est fréquent que les universités dans lesquelles ils travaillent aient elles aussi besoin de ces fonds privés. On peut le regretter et préférer que ce soit la puissance publique qui s’en charge. Il faut alors savoir que les sommes investies sont importantes et que service public n’est pas synonyme de vertu : lui aussi est traversé d’intérêts, y compris privés.
Les universités américaines ont posé des limites à ce qui peut rapidement faire douter de l’intégrité de leurs chercheurs : ceux-ci sont dans l’obligation de déclarer toutes les sommes perçues par les laboratoires pharmaceutiques et de les justifier. Elles imposent de plus un montant maximum annuel, en général 10 000 dollars. Aux États-Unis, la confiance est une valeur cardinale, le mensonge un pêché absolu, d’autant plus grave que son auteur a de responsabilités. Comme toutes les valeurs dans toutes les collectivités humaines, elles sont plus ou moins respectées.
Mais quand elles sont sciemment bafouées par des autorités scientifiques dont la parole est garante de la bonne prise en charge d’enfants, l’indignation est à son comble. Plusieurs chercheurs éminents en psychiatrie et psychologie de l’enfant viennent ainsi d’être pris la main dans le sac, si on peut dire, sac qui contient fréquemment plus de un million et demi de dollars, payés pour faire la promotion de certains médicaments, détourner le sens d’études en défaveur de ces médicaments et ainsi de suite. Vous voulez des noms ? en voici, tous puisés dans le New York Times.
Le Dr Charles B. Nemeroff, de l’université Emory, a touché plus de 2,8 millions de dollars, dont 1,2 qu’il a oublié de déclarer, de l’industrie pharmaceutique (dont GSK- 960 000 dollars en 6 ans-, Merck, Lily, Johnson and Johnson). Il a été rédacteur en chef d’un journal scientifique influent, Neuropsychopharmacology.
Le Dr. Melissa P. DelBello, de l’université de Cincinatti, a touché 238 000 dollars d’AstraZeneca de 2005 à 2007, mais n’en a déclaré que 100 000.
Les Dr. Joseph Biederman et Timothy E. Wilens, de l’université Harvard, ont perçu au moins 1,6 millions de dollars, dont ils ont oublié quelque centaines de milliers, de diverses compagnies. Le problème est que la réputation du Dr Biederman a fortement incité à la prescription du Risperdal chez les enfants, prescription extrèmement controversée. Par exemple, en présentant une étude sur ce médicament, il a omis de préciser que ses "effets bénéfiques" étaient strictement équivalents à ceux du placebo.
Le Dr. Alan F. Schatzberg, de l’université de Stanford, et président de l’American Psychiatric Association, détient 4,8 millions de dollars en stock-options d’une compagnie pharmaceutique dont le nom n’est pas révélé.
Il se trouve que, même lorsque certaines universités étaient au courant de ces débordements, elles ne faisaient pas grand chose, pour ne pas perdre la manne financière qui les aide à mener des recherches pouvant aboutir à des brevets dont elles sont les premières propriétaires.
Toutes ces turpitudes montrent que l’autorégulation universitaire est bien insuffisante. C’est ce qui motive la proposition de loi du sénateur républicain Charles E. Grassley (Iowa), à l’origine de la plupart des enquêtes ayant permis d’établir ces faits et soutenu par le démocrate Herb Kohl : l’obligation faite à tout laboratoire pharmaceutique de déclarer toute somme versée à un chercheur dépassant 500 dollars par an.
New-York Times. éditions du 4 octobre 2008 ("Top Psychiatrist Didn’t Report Drug Makers’ Pay"), 11 octobre 2008 (éditorial : " Drugs and Disclosure ") et 30 novembre 2008 (éditorial : " Expert or Shill ? ")