Accueil  > Entretiens > Askenazy Philippe
 
Entretiens
 
Un quart des pathologies chroniques sont liées au travail
 
Askenazy Philippe
mai 2007, par serge cannasse 

En France, le coût humain et financier des pathologies liées au travail est considérable, notamment en comparaison d’autres pays développés, comme les États-Unis. Ce problème est le plus souvent considéré comme secondaire par rapport à l’emploi. Professionnels et patients sont très mal informés. Philippe Askenazy plaide pour un rôle accru de l’État pour inciter les entreprises dangereuses à l’être moins. En particulier en commençant par faire appliquer le Code du travail...

Philippe Askenazy est économiste, chargé de recherche au CNRS et membre du Cepremap (Centre pour la recherche économique et ses applications - École Normale Supérieure). Il est l’auteur de nombreuses publications, dont « La croissance moderne » (Economica, 2002), qui a obtenu le Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, et « Les Désordres du travail » (La République des Idées / Seuil, 2004), récompensé par le Prix des lecteurs du livre d’économie 2004.

Dans vos travaux, les conditions de travail ont une responsabilité écrasante sur la santé publique en France.

Chaque année, à peu près 10 % des 16 millions de travailleurs du secteur privé ont un accident du travail, dont environ 700 000 donnent lieu à un arrêt de travail et 50 000 sont graves, dans le sens qu’ils induisent une incapacité permanente au moins partielle. Les maladies professionnelles sont en expansion rapide et sont loin de ne concerner que des problèmes liés à l’amiante ou autres expositions professionnelles. En particulier, les TMS (troubles musculo-squelettiques) et les pathologies liées au stress représentent actuellement les trois quarts des maladies professionnelles déclarées. Ces chiffres augmentent tous les ans : il y a actuellement dix fois plus de déclarations de pathologies professionnelles qu’il y a 15 ans, en tenant compte des maladies nouvellement reconnues durant cette période. Le coût humain, mais aussi financier, est considérable. L’ensemble de ces pathologies et accidents représente 10 milliards d’euros annuels de la branche travail de la Sécurité Sociale, à la charge des entreprises.

Mais on estime que 80 % des maladies professionnelles ne sont pas reconnues comme telles et sont prises en charge par la branche générale de la SS. Une étude récente dans les pays de Loire montre que 10 à 15 % des travailleurs sont touchés par des TMS liées au travail, alors que les chiffres de la Sécurité Sociale donnent plutôt une proportion de 1 à 1,5 %… Au total, le coût des pathologies professionnelles pour la SS est de l’ordre de 20 milliards d’euros, soit 1,5 % de la richesse nationale, dont la moitié environ devrait être payée par les entreprises.

Il s’agit d’un problème de santé publique pour lequel la France est plutôt mal placée par rapport aux autres pays de l’OCDE : les taux de maladies et accidents du travail y sont nettement supérieurs à ceux des Etats-Unis ou de l’Allemagne, par exemple.

A quoi tient cette spécificité française ?

La question de la santé au travail a été abandonnée, par les politiques, les syndicats et les médecins parce qu’elle est considérée comme secondaire par rapport à la question de l’emploi. Par exemple, dans le programme du PS, les mots « conditions de travail » ne sont mentionnés qu’une seule fois, à propos des travailleurs de la mer…

Il y a un manque d’imagination flagrant des politiques. Les syndicats sont avant tout préoccupés par le chômage ou les retraires. Ils sont trop faibles numériquement et trop divisés pour se lancer dans un chantier techniquement très complexe, portant sur le long terme et pas très « porteur ». Cependant, certains syndicats et certaines entreprises commencent à se préoccuper de la question. Les travailleurs, syndiqués ou non, n’osent pas revendiquer sur les conditions de travail, par crainte de perdre leur emploi. Ils sont de toute façon très mal informés : beaucoup ne font pas le lien entre leurs problèmes de santé et leur travail ; ils les imputent à l’âge ou à une activité extra-professionnelle.

Les médecins de ville ne les interrogent que rarement sur leurs conditions de travail (est-ce qu’il s’agit d’un travail répétitif ? en station debout ? etc), parce qu’ils n’ont pas été formés à cela et que cet interrogatoire prend du temps. Ils se retrouvent donc un des principaux acteurs de la sous-déclaration de pathologies qui contribuent au déficit de la branche générale de la SS. Ils devraient pourtant être les premiers intéressés à la question, puisqu’on leur impute souvent la responsabilité de ce déficit, alors qu’elle revient en partie aux conditions de travail.

Certains auteurs lient l’augmentation de ces pathologies à l’augmentation des contraintes liées au travail, notamment l’autonomisation et l’atomisation des travailleurs.

C’est une partie de l’explication, mais ce n’est pas suffisant pour rendre compte de la particularité française. Partout, les collectifs sont déstructurés. En France, la question de l’emploi est première, alors qu’aux Etats-Unis et dans les pays scandinaves, la qualité du travail est une question très présente.

Que préconisez vous ?

Un des freins au changement est la gestion paritaire de la SS, parce qu’aucun des partenaires sociaux n’est actuellement incité à résoudre le problème. Il faudrait que l’État reprenne la main. Contrairement à une opinion reçue, il n’est pas foncièrement condamné à faire un management inefficace. D’ailleurs, aux Etats-Unis, le problème est tout aussi bien géré dans les États où la protection sociale dépend d’une gestion privée que dans ceux ayant un système public. La question est de savoir comment faire pour inciter les entreprises les plus dangereuses à l’être moins.

Il faudrait commencer par appliquer le code du travail, qui est plutôt bien fait, même s’il est complexe, alors qu’il est contourné en permanence parce que c’est plus facile, que ça coûte moins cher, que les salariés ne disent rien et qu’il n’y a pas assez d’inspecteurs du travail. Il y a un inspecteur ou contrôleur pour 1 200 entreprises. Chacun passe un tiers de son temps sur le terrain, ce qui représente environ 500 à 700 heures par an. La probabilité qu’a une entreprise d’en voir un est donc très faible.

Il faut donc embaucher massivement des inspecteurs et diversifier leur mode de recrutement, c’est-à-dire embaucher des techniciens, et non seulement des juristes. Ces techniciens pourraient être aussi des professionnels de santé (médecins, infirmiers, biologistes, …). Cela permettrait un échange d’expériences très fructueux. Une augmentation du nombre des inspections par des gens compétents sur des questions techniquement complexes serait une incitation significative pour les entreprises à prendre en compte les conditions de travail.

Vous ne parlez pas des médecins du travail.

Non seulement ils ne sont pas assez nombreux, mais aussi ils sont dans une situation ambiguë du fait des menaces sur l’emploi. Par exemple, placer quelqu’un en inaptitude augmente considérablement ses chances d’être licencié et de ne pas retrouver un emploi. La question de la réforme de la médecine du travail est bien trop complexe pour un économiste !

Vous expliquez qu’aux Etats-Unis, une arme efficace pour inciter les entreprises à améliorer les conditions de travail est le « name and shame » (nommer et faire honte), notamment par un usage intensif de l’internet.

La publicité est effectivement une menace efficace à l’égard des entreprises, qui aujourd’hui communiquent beaucoup sur le développement durable et leur responsabilité sociale et sont soucieuses de leur image non seulement pour leurs clients, mais aussi pour les employés qu’ils veulent garder. Mais la dénonciation nominale est difficile à faire passer en France. On pourrait avoir une information « à l’aveugle », par exemple, par bassin d’emploi, en donnant le nombre d’entreprises dangereuses, qui se reconnaissent très bien toutes seules. Mais on pourrait aussi leur envoyer un courrier officiel leur donnant leur classement de dangerosité dans la région et en informer leurs salariés.

Le système des maladies et accidents du travail doit être revu. Il faut revenir à une logique d’assurance type « les pollueurs sont les payeurs ». Les entreprises les plus dangereuses seraient celles qui financeraient le plus le système, d’une part en améliorant leur niveau de déclarations, d’autre part, en créant un système de bonus-malus à effet immédiat, comme dans les assurances : être pénalisé ou récompensé dans 3 à 5 ans, comme actuellement, n’incite pas à changer. Ça n’est pas très compliqué à mettre en œuvre.

Il faudrait également que toutes les entreprises de plus de 50 salariés aient un CHSCT (Comité Hygiène, Sécurité et Conditions de Travail), ce qui n’est pas le cas actuellement bien que ce soit obligatoire, et réfléchir à la mise en place de CHSCT par territoires et par secteurs d’activité pour les entreprises plus petites. Il faudrait aussi que leurs membres aient une formation permanente obligatoire, par exemple à l’université, en ergonomie, psychologie du travail, etc.

Comment améliorer les déclarations des médecins de ville ?

Le but est de mieux sensibiliser les médecins sur ces questions, dès leur formation initiale, ce qui va dans le sens de leurs intérêts. On considère qu’environ un quart des pathologies chroniques des Français sont liées à leur profession (ce qui ne veut pas dire que celle-ci en est la cause unique, mais qu’elle en est un élément essentiel). Si les médecins donnaient plus de place à cette question, ils montreraient, par exemple, que les arrêts maladie qu’on leur reproche ne sont pas des arrêts de complaisance.

Je suis partisan d’une bonification des consultations de ville, par exemple de 50 %, liées à une pathologie professionnelle, à charge pour les médecins de remplir un questionnaire complet sur l’activité professionnelle de leurs patients. Cela leur permettrait de prendre plus de temps, d’avoir une meilleure vision de l’état de santé de la population qu’ils reçoivent et de contribuer à l’établissement d’une base de données épidémiologiques qui fait actuellement défaut.

Les médecins de ville sont un élément clef dans la situation actuelle. C’est à eux que les gens s’adressent d’abord, plus qu’aux médecins du travail. Pour finir, il faut souligner le fait que les professions de santé sont parmi les premières victimes des pathologies professionnelles, aussi bien en ville qu’à l’hôpital, notamment en raison du stress et des horaires de travail. Ils ont tout intérêt à s’occuper de l’impact sur leur propre santé de ce qui fait le quotidien de leur métier, c’est-à-dire à ce qu’il existe une réflexion sur les conditions de travail.

Amélioration des conditions de travail : l’exemple américain

Pour Philippe Askenazy, l’augmentation de la prévalence des pathologies et accidents liés au travail ne peut pas être uniquement liée aux formes nouvelles d’organisation du travail, qu’il rassemble sous le terme de « productivisme réactif ». Les principales caractéristiques de celui-ci sont : la polyvalence (la capacité des salariés à occuper plusieurs postes), la polycompétence (la capacité de réaliser plusieurs tâches de natures distinctes), le travail en équipe sur des objectifs très stricts, le juste-à-temps (la capacité d’assurer la production nécessaire avec un stock minimum et de réagir dans un délai très bref aux divers types de demandes), la satisfaction totale du client, obtenue en particulier grâce aux démarches qualité et l’utilisation intensive des technologies de l’information et de la communication.

Les contraintes mentales qu’impose cette organisation ont été soulignées par de nombreux auteurs. Philippe Askenazy fait cependant remarquer, avec d’autres, qu’elle peut contribuer à rendre le travail plus intéressant, parce que plus lié à l’autonomie individuelle des travailleurs. En outre, ces contraintes mentales ne doivent pas masquer l’augmentation concomittante des contraintes proprement physiques, qui explique en partie l’augmentation de la prévalence des TMS. Il cite en exemple une étude américaine cherchant à comprendre pourquoi il y a une augmentation importante des coups sur la tête chez les chefs de rayon de grands magasins : leur travail d’inventaire ayant été considérablement simplifié par l’informatisation, ils sont fréquemment amenés à aider pontuellement les manutentionnaires pour remplir et vider les rayons, mais sans le savoir-faire de ceux-ci, d’où les paquets qui leur tombent sur la tête !

Pour Philippe Askenazy, les effets délétères de ce productivisme réactif ne sont pas une fatalité, à preuve l’exemple américain : « les entreprises américaines ont intégré les questions de santé et de sécurité au travail à leurs investissements en matière d’organisation du travail et à la formation dispensée aux travailleurs », sans affecter la productivité. Pour la plupart, elles y ont été poussées par l’action syndicale et par l’intense échange d’informations sur internet des travailleurs, avec la publicité pour les entreprises concernées que l’on imagine, en direction de leurs clients comme de leurs assureurs… Il n’a fallu que quelques années pour infléchir la situation.

Entretien paru dans le n°5032 du 16 octobre 2006 du Panorama du Médecin




     
Mots clés liés à cet article
  travail recettes médecin du travail TMS stress
     
     
Envoyer un commentaire Imprimer cet article

5 Messages de forum

  • Askenazy Philippe

    6 décembre 2007 19:33, par douguet
    Je pense que vous avez fait une compilation de tous les problemes de santé au travail et que vous apportez des solutions qui semblent tres pertinentes sur le plan responsabilite et justification administrative rendues par un corps d’inspecteurs dont les ex medecins du travail feraient partie) .En dehors de ce versant reglementaire de non alteration de la santé du salarié ,je verrai bien un versant “durabilité de l’homme” qui effectivement ne serait pas d’un interêt economique mais serait bien accepté comme principe moteur mettant tous les acteurs (employeurs et salariés )dans le même objectif de bonne santé.

    Répondre à ce message

    • Askenazy Philippe 19 septembre 2011 17:37
      Je trouve contrairement à Philippe Askenazy que tous les problèmes de reglémentation de la santé ne sont pas abordés ici. Il manque le dossier des pratiques parallèles qui sont justement en dehors de toute réglementation. Quand mettra t-ont de l’ordre aussi dans ces pratiques parfois douteuses, parfois bénéfiques, parfois sans conséquences ?

      Voir en ligne :

      Répondre à ce message

    • Askenazy Philippe 7 janvier 2013 10:57
      L’article est très intéressant, mais je suis assez d’accord avec ce que dit l’un des anciens commentaires, c’est à dire que tous les problèmes de rêglementation ne sont pas forcéments traités. Certaines pratiques restent en effet assez douteuses.

      Voir en ligne :

      Répondre à ce message

  • Askenazy Philippe

    6 décembre 2007 19:34, par Sandrine Arnaud
    A partir des mêmes constats que vous citez sur l’implication de la médecine de soins dans la santé au travail et pour information : en région PACA, nous menons une démarche de sensibilisation des médecins praticiens aux maladies professionnelles appelée Système d’Information en Santé, Travail et Environnement Provence Alpes Côte d’Azur (SISTEPACA). Cette démarche a été initiée en 2004 dans le cadre d’un contrat de plan Etat Région. Le but est d’aider les médecins praticiens à repérer l’origine professionnelle possible d’une maladie, de leur expliquer les démarches et les enjeux de la déclaration et de favoriser les échanges avec les médecins du travail. Pour cela, nous avons créé un site internet www.sistepaca.org et nous organisons des réunions d’échanges pluridisciplinaires (médecins praticiens, médecins du travail avec un médecin conseil) sur des thématiques choisies par les médecins praticiens. C’est un travail qui s’inscrit dans le temps.

    Voir en ligne : http://www.sistepaca.org/

    Répondre à ce message

  • Askenazy Philippe

    17 novembre 2012 21:29
    Je pense que ce sujet devrait être traité aussi intelligement que vous le faites ici et relayée par plus de bloggueurs. C’est un sujet sensible qui touche trop de monde pour qu’on l’ignore.voyance amour Je partaga votre point de vue et vous soutient ! Merci pour cet article clair et bien ecrit !

    Voir en ligne : http://www.voyanteamour.net

    Répondre à ce message

 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être