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Entretiens
 
Le capital social, facteur de santé
 
Bevort Antoine
mai 2007, par serge cannasse 

La notion de capital social permet de prêter attention à des dimensions de la vie sociale plus fines que les données socio-démographiques usuelles (âge, sexe, profession, etc), mais qui ont pourtant un retentissement important sur les politiques mises en oeuvre, par exemple, de prévention. Elle met en oeuvre des notions comme celles de lien social, réseau, normes. Elle ouvre à la participation des intéressés aux décisions qui les concernent. Ce qui, en France, constitue une véritable "révolution des mentalités".

Antoine Bevort est professeur de sociologie au Conservatoire National des Arts et Métiers. Ancien responsable syndical, il travaille principalement sur les relations professionnelles et les politiques de la ville. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont « Pour une démocratie participative » (Presses de Sciences Po, 2002). Il a coordonné avec Michel Lallement un ouvrage sur « Le Capital social – performance, équité et réciprocité » (La Découverte-Mauss, 2006).

Dans de nombreux travaux anglo-saxons de sociologie, l’importance du capital social est reconnue, en particulier pour la santé, alors que cette notion n’apparaît que très peu en France. Qu’est-ce que ce capital et quelle en est l’importance ?

La notion de capital social tente de rendre compte de ce que les données socio-démographiques habituelles (âge, sexe, niveau de revenus, profession, etc) n’expliquent pas. En effet, toutes conditions socio-professionnelles égales par ailleurs, les comportements sociaux des individus peuvent être très différents. Une société n’est pas seulement constituée d’individus ayant des attributs objectivables, elle est aussi formée d’individus en relations, formant des groupes (ville, région, quartier, institution, école, syndicat, etc) et ayant des normes. La dimension relationnelle décrit les relations relatives à l’appartenance des individus (à la famille, au monde du travail, à des associations, etc) et les sociabilités (comme participer à des réunions, sortir avec des amis, adhérer à des associations, etc). La dimension « normes « (ou « règles » ou « valeurs ») appréhende les normes explicites ou implicites qui régulent la vie sociale : les prescriptions, les interdits, les valeurs de référence. Les échanges sociaux peuvent reposer sur des rapports hiérarchiques, marchands ou sur une réciprocité générale. Je fais quelque chose parce que je dois le faire, ou parce j’en attends un équivalent strict (j’achète du pain contre une certaine somme d’argent), ou parce que je fais confiance à la communauté pour qu’elle me le rende sous une forme ou sous une autre (je garde le fils de la voisine sachant qu’un autre voisin s’occupera éventuellement du mien plus tard). Ceci dit, on peut disserter à l’infini sur le concept de capital social. Pour ma part, je l’appréhende comme une problématique qui prête attention à des dimensions de la vie sociale qu’on néglige un peu. L’hypothèse centrale est que le capital social produit des effets dans les pratiques sociales et dans les politiques publiques, par exemple, sur l’adhésion à un programme d’éducation sanitaire.

Cela vaut donc pour les questions de santé ?

Dans les pays anglo-saxons, les travaux portant sur capital social et santé sont extrêmement nombreux, il suffit de faire une recherche sur internet à partir de ces mots clefs (en anglais…) pour en être persuadé ! Ils ont plus ou moins débuté par un travail (publié en 1979) montrant que les personnes dotées de liens sociaux faibles ou inexistants avaient une espérance de vie moins importante, toutes choses étant égales par ailleurs. Des études ont ensuite montré qu’il existe des corrélations entre citoyenneté et santé, entre intégration, soutien social et affaiblissement des effets nocifs du tabac ou d’une pression artérielle élevée, etc.

Est-ce qu’il est possible d’objectiver le capital social ?

C’est une question très complexe et très débattue. Certains aspects peuvent être objectivés, comme l’adhésion à des associations, la participation à des réunions, l’importance des contacts sociaux. Par exemple, on peut faire l’hypothèse que les personnes qui sont mortes de la canicule en 2004 étaient plutôt socialement isolées, ne rencontrant donc personne pour leur dire qu’il fallait boire. Mais il faut se garder de vouloir épuiser statistiquement la réalité de ce que nous sommes à travers nos réseaux et nos valeurs. Ils ont aussi une signification subjective. Ce qui est important, quand on veut développer une politique publique incitant, par exemple, à moins fumer, moins boire, etc, c’est de prêter attention à l’insertion des individus dans leurs réseaux sociaux, aux normes sociales qui régulent leur vie quotidienne. Cela permet de mieux élaborer le message qu’on veut faire passer et de cibler les relais sociaux sur lesquels on peut s’appuyer… Implicitement, les messages de prévention diffusent des valeurs scientifiques. On s’imagine que les gens vont les partager parce qu’on les leur explique. Mais ces messages ne parlent pas à tout le monde. Ça a été bien montré par un travail suisse sur les difficultés rencontrées par une école malgré la profusion de moyens fournis pour y remédier : les familles ne s’impliquaient pas, notamment dans les réunions et les entretiens individuels, parce qu’elles ne partageaient pas les mêmes règles éducatives que le personnel éducatif.

Est-ce que cela signifie qu’il faut adapter les politiqus publiques groupe par groupe, quartier par quartier, école par école, etc ? Cela implique d’abord et aussi qu’il faut que les gens participent aux décisions qui les concernent. Il s’agit d’un problème de démocratie, au sens politique qui est le « comment vivre et agir ensemble ». Comme l’explique très bien Amartya Sen, Prix Nobel d’Économie, la participation a trois grands intérêts. Le premier est qu’elle a une valeur intrinsèque pour la vie humaine : on est bien quand on participe. C’est quelque chose qu’en principe, les médecins connaissent bien (en pratique, c’est moins évident…) : c’est l’importance pour les malades de prendre en main leur guérison. Le second intérêt de la participation est sa valeur instrumentale : plus on fait participer les gens, mieux on connaît leurs besoins et mieux on y répond de façon pertinente. Les maladies de l’amiante en sont un exemple remarquable : il a fallu la mobilisation de nombreux réseaux sociaux avant que leur importance soit reconnue. Enfin, le troisième intérêt est que la participation (la démocratie) permet aux gens d’apprendre les uns des autres, leur permettant d’acquérir une compétence que les soignants doivent reconnaître.

Les gens ne savent pas tout !

Les professionnels non plus. Un certain nombre d’enjeux très quotidiens échappent aux médecins, aux ingénieurs, aux architectes, etc. Par exemple, pourquoi en France, y a t’il tant de lieux complètement inaccessibles aux handicapés ? Parce qu’on ne les consulte pas ou qu’ils n’ont aucun pouvoir de décision. Les questions de la cité sont considérées comme relevant du savoir, et du pouvoir. C’est flagrant pour les professionnels de la santé et de l’éducation. Or la responsabilité des professionnels est celle de la direction d’un navire : il faut un capitaine pour le conduire, mais ça n’est pas au capitaine de dire où il doit aller. C’est aux passagers, aux citoyens, à qui il faut donner le temps et les moyens de délibérer pour qu’ils puissent prendre les meilleures décisions. Ce qui ne veut évidemment pas dire que le professionnel n’a aucun rôle à jouer. La personne la plus compétente pour soigner un malade, c’est un médecin, mais la question fondamentale, c’est comment on décide les choix de santé publique. Ça n’est pas aux professionnels de santé de décider quels sont les choix prioritaires. À condition qu’ils constatent que leurs avis sont pris en compte, les citoyens manifestent une volonté de participation tout à fait réelle !! Ils n’exigent pas nécessairement qu’on accède à toutes leurs demandes, mais qu’on leur explique pourquoi ce n’est pas possible.

Beaucoup d’auteurs pensent qu’il y a un profond désintérêt des gens pour les questions de la Cité au profit des questions de leur cité locale, particulière.

Je ne pense pas qu’il faille faire une opposition entre les deux. La cité des professionnels de la politique n’est peut-être pas la Cité. Il me semble que beaucoup de gens ont conscience que cette cité n’est pas la leur et que ses débats ne concernent pas leur propre cité. Les élites méprisent ainsi souvent souverainement la presse régionale, alors qu’elle donne une foule d’informations sur la vie locale, qu’elles ne considèrent ni comme politiques, ni comme pertinentes, mais qui parlent aux gens. Pourquoi les gens regardent ils les émissions de téléréalité ? parce qu’elles montrent des gens comme eux. Mon propos n’est pas de défendre ces émissions, mais de ne pas les mépriser : elles font souvent plus contre les discriminations, raciales par exemple, que toutes les émissions bien pensantes, parce qu’on y montre des Noirs, des Arabes, etc, comme des gens comme les autres. Nos élites refusent d’aller voir, ils jugent sans savoir, ils décident des informations qui sont bonnes à traiter. C’est une attitude très répandue chez toutes les professions intellectuelles.

Comment introduire la démocratie participative que vous souhaitez ?

D’abord, en France, il s’agit d’une véritable révolution des mentalités, des élites comme des citoyens habitués à une forme de république plus monarchique que démocratique. Il faut créer des espaces, des dispositifs qui favorisent les initiatives politiques citoyennes et qui donnent aux citoyens le moyen de ne pas se faire désaisir de leur souveraineté par les professionnels de la politique. Plusieurs voies sont possibles. Il ne faut pas hésiter à expérimenter, comme les politiques l’ont fait à Stockholm, par exemple. La question était de mettre un péage à l’entrée de la ville. La majorité des gens était contre. Les politiques ont proposé une expérimentation de quinze jours. Le vote qui a suivi a donné une majorité de citoyens qui étaient pour le péage. On peut aussi s’inspirer de la Suisse, où les citoyens ont l’initiative pour poser des questions. Les procédures prévoient une période de débats, avec diffusion d’informations par un comité ad hoc, puis vote. Le taux de participation est toujours aux alentours de 40 %, ce que je trouve très bien, même si certains trouvent que c’est trop peu. Sur les questions de santé, les jurys citoyens me semblent une bonne idée : on tire au sort un certain nombre de personnes, qui ont le droit formuler des avis sur les questions qu’elles estiment importantes, après avoir entendu les professionnels, les associations, etc, les plus divers. Ces avis sont rendus publics et les professionnels (politiques et techniques) doivent y répondre de manière argumentée. Il va de soi que nous avons besoin de nouveaux dispositifs institutionnels, tout ne peut évidemment pas provenir du social.

N’y a t’il pas quelque danger à cette démocratie directe ?

Pourquoi pose-t-on toujours cette question à propos des formes de démocratie directe ou participative sans s’interroger sur les dangers de la démocratie représentative ? Je ne dis pas que la démocratie directe garantisse le Paradis sur terre, il n’y a que les gens qui croient au Paradis pour penser ça. Je crois en revanche que les citoyens de base sont les plus compétents pour prendre les décisions politiques au sens large : comment éduquer nos enfants, comment nous soigner, comment vivre ensemble.

Petit historique du capital social

A priori surprenante, l’idée d’associer les deux mots revient à un sociologue français célèbre et peu suspect d’affinités avec « Le Capital », Pierre Bourdieu, dans un article peu connu et quasiment resté sans suite jusqu’à sa redécouverte, quand le concept a commencé à être largement utilisé dans les pays anglosaxons. Mais son véritable essor est dû à un article de Robert Putnam paru en 1995 (« Bowling alone : America’s declining social capital »), où il soutient que le déclin de la vie civique menace la démocratie américaine. Dans un livre paru en 1993, il avait déjà affirmé que la raison essentielle du sous-développement économique du Mezzogiorno en Italie, et de l’importance qu’y ont les maffias, est que la loyauté et l’obligation de solidarité y sont trop exclusivement restreintes à la famille et au clan, avec en corrolaire l’incapacité de faire confiance à qui que ce soit en dehors de ces deux groupes : il y a insuffisance de capital social. Depuis, Robert Putnam est devenu une star des médias anglo-saxons et le nombre de travaux sur le « capital social » a cru de façon exponentielle. Dans sa préface à l’ouvrage coordonné par Antoine Bevort et Michel Lallement, Alain Caillé explique que ces travaux s’organisent en 4 types. Le premier porte sur les conditions d’une démocratie effective. Les travaux du second type examinent l’influence du capital social sur le développement économique. Un de leurs principaux auteurs est Francis Fukuyama, « l’inventeur » de « la fin de l’histoire » après la chute des régimes communistes russe et européens. Pour lui, la clef du développement ne réside pas uniquement dans des facteurs économiques, mais aussi dans la confiance, les associations, la démocratie, la claire explicitation des droits de propriété, un système juridique explicite et efficace, une administration performante, bref ! dans du capital social. Le troisième type de travaux s’intéresse aux innombrables ramifications de ce qui peut être qualifié de « social ». Les problèmes de santé y tiennent une grande place. Enfin, pour un quatrième type d’études, ce que recouvre la notion de capital social est en fait l’ensemble des réseaux de relations. Le mot « réseau » est en effet très loin d’avoir uniquement le sens restrictif de « réseaux de santé », comme pourrait le laisser croire son emploi répandu dans les milieux que ceux-ci concernent : il est très largement utilisé en sociologie et en économie. Son application à des modes d’organisation des professionnels de santé mériterait d’ailleurs un long développement.

Entretien paru dans le n° 5036 du 13 novembre 2006 du Panorama du Médecin

Antoine Bevort développe le concept de démocratie participative dans son livre ” Pour une démocratie participative ” (Presses de Sciences Po, 2002)




     
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  lieux domestiques catégorie sociale culture patients et usagers
     
     
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