Carnets de santé : les bonnes résolutions pour 2010
janvier 2010, par serge cannasse 
Les débuts d’année sont propices aux bonnes résolutions et aux mises au point bien campées. Carnets de santé a deux ans. Retour sur quelques unes des problématiques qui en sont à l’origine, en forme d’exercice pour écolier bien intentionné.

Comme son nom l’indique, Carnets de santé est un site internet consacré à la santé. Le site se présente de façon tout-à-fait classique : articles classés en rubriques et « lettre » d’information des nouvelles parutions, en principe tous les quinze jours. Il est animé par une seule personne, moi-même, mais a reçu les contributions d’une vingtaine d’auteurs, dont Marie-Claire Chauvancy, cadre de santé hospitalier, qui a signé 10 articles.
En revanche, deux caractères le distinguent d’emblée des autres sites « santé » : sa couverture très large des sujets que ce mot recouvre, bien au-delà des questions liées aux soins ou au bien-être, dont s’occupe l’immense majorité des sites « santé » ; l’importance accordée aux images.
Enfin, il a reçu entre 6 000 et 9 500 visiteurs uniques par mois en 2009 (72 134 au total , pour 152 780 pages vues – données Google Analytics). Sa lettre d’information est diffusée à plus de 3 000 abonnés.
Il y a un début à tout
Pour rendre compte de la naissance de ce site, il me faut donner quelques éléments biographiques. J’ai d’abord été médecin généraliste remplaçant, médecin en centres de santé et centres d’accueil pour toxicomanes, formateur et concepteur de formations. J’ai abandonné tout cela pour la photographie il y a plus de vingt ans. Le métier ayant des hauts et des bas, je suis également devenu rédacteur il y a une dizaine d’années, dans le domaine de la presse médicale professionnelle, comme m’y prédisposait ma formation initiale. Ainsi, le hasard a bien fait les choses : je fais ce que j’ai toujours aimé faire, des images et des textes.
Je suis un photographe très classique : quand je réalise une image, ma priorité est la fidélité à mon sujet. Elle n’est pas d’interroger le médium qui me permet de rendre ce sujet, comme l’a fait l’art du 20ème siècle, bien que je ne m’en prive pas, comme n’importe quel fabricant d’images. En tout cas, elle n’est certainement pas de « m’exprimer », comme le veut la vulgate sur les artistes, ce qui m’a toujours paru orgueilleux, vain et sans intérêt (bien que je considère
Annie Ernaux
et
Philippe Forest
, interviewés sur le site, comme de grands écrivains : il y a un gouffre entre s’exprimer et exprimer la vie à partir de la sienne).
J’essaie d’obtenir de mon sujet qu’il soit pleinement présent dans le dispositif de prise de vues. Pour cela, je parle avec lui et surtout, j’essaie de le faire parler de lui. Il y a d’autres façons de faire, mais celle-ci me convient bien, parce que je suis curieux et bavard. La plupart des personnes que je photographie sont des chefs d’entreprise, des avocats d’affaires et des intellectuels (sociologues, philosophes, psychologues, conseils en management, etc). La plupart aiment ce qu’ils font et aiment en parler. Ce qu’ils racontent est quasiment toujours intéressant.
Devenu rédacteur pour la presse médicale, je me suis dit que leurs propos, leurs travaux, pouvaient souvent s’appliquer au domaine de la santé, au moins par analogie ou comme « expérience de pensée », comme disent des philosophes et des scientifiques. J’ai donc proposé aux journaux de la presse médicale pour lesquels je travaillais de faire des entretiens sur les questions de santé avec des intellectuels dont ce n’était a priori pas le domaine. Puis je les ai placés sur un blog, Questions de santé, parce que je pensais qu’ils pouvaient intéresser un public plus large que les seuls médecins. J’y ai d’abord ajouté une revue de presse, à partir surtout des principaux quotidiens nationaux et de quelques blogs et sites internet. Au fur et à mesure que ce travail avançait, sont apparues quelques problématiques qui m’ont conduit à quitter le blog et à créer un site internet, Carnets de santé.
Les images photographiques : un réel effet de réel
Pour certains, coller un portrait photographique à un entretien, c’est risquer de personnaliser des propos qui se veulent l’expression d’un savoir impersonnel ; en somme, pour eux, il ne faut pas sacrifier le texte à la personne qui l’énonce. J’ai le parti-pris inverse : tout discours, même scientifique, vient de quelqu’un parce qu’il est énoncé par quelqu’un. Montrer une image de la personne interrogée, c’est une façon de le rappeler, en somme, un moyen pour réduire l’abstraction du langage et augmenter son effet de réel.
Cela vaut aussi dans le fait de montrer une image dans un article qui n’est pas un entretien. Il y a deux façons de faire : l’illustration et l’analogie. La première rend compte de la plupart des reportages télévisés : on ne parle que de ce qui se voit. C’est elle aussi qui est le plus souvent retenue par la presse. Les images se réfèrent à la réalité donnée par mimétisme visuel : un couloir d’hôpital pour illustrer un article sur l’hôpital, un type en blouse blanche et sthétoscope pour illustrer un article sur les médecins, etc. Elles sont très souvent stéréotypées et, pour moi, ennuyeuses, plus proches du panneau de signalisation routière que d’une image pleine.
Cela étant, il y a des photographes qui proposent des sujets originaux et qui les traitent de manière approfondie. Dans la presse en général, et dans la presse de santé en particulier, on ne voit quasiment jamais leur travail. Il me semble qu’il y a au moins deux raisons à cela : la première est que les éditeurs sont persuadés que leurs lecteurs ne sont pas prêts à payer pour ça, la seconde est qu’aujourd’hui, il est facile d’obtenir des photos à très faible coût, voire gratuitement. Pourquoi payer cher un reportage qui n’intéresse personne ? Je suis persuadé que le travail de ces photographes est une formidable ouverture sur le monde, même s’ils ne produisent pas que des chefs-d’œuvre et même si leurs sujets sont souvent convenus. Comme je n’ai pas les moyens de les payer, je leur propose de placer sur Carnets de santé quelques une de leurs images et un lien pour voir l’intégralité de leur travail. C’est la rubrique « images » de Carnets de santé.
Comme je suis aussi un photographe amateur, j’ai des images faites au hasard de l’inspiration, en suivant plus ou moins quelques marottes visuelles. Comme toutes les images, elles sont polysémiques. Il est possible de les utiliser sans leur faire illustrer quelque chose parce qu’un texte dit qu’elles illustrent quelque chose, ce qui est le rôle des légendes (legendo : ce qui doit être lu). Dans Carnets de santé, je fais jouer les images par analogie avec quelque chose du texte, quelque chose qui appartient à son ambiance ou qui évoque d’autres situations que celle donnée par le texte. C’est une façon de revenir à la pensée par images, celle qui nous donne des expressions comme « est-ce que tu vois ce que je veux dire ? », « tu t’imagines bien que », « figure toi que », etc.
Le lecteur aura compris que pour moi, l’analogie a « une certaine importance », pour paraphraser une chanson célèbre : sans elle, pas de création, quel que soit son domaine d’application (art, bien sûr, mais aussi science, technique, gestes du travail, direction d’entreprise, etc). J’ajoute aussitôt, par précaution, qu’elle ne suffit évidemment pas.

La santé, ça fait causer
Il est quasiment impossible de donner une définition de la santé. Il s’agit d’un mot valise, qui désigne un lieu commun. Par lieu, il faut entendre un espace d’idées, de représentations, de sentiments et d’actions. Par commun : familier, partagé, pas forcément consensuel. Le lieu commun est souvent confondu avec le préjugé, dans le droit fil d’une tradition où les savants ouvrent les yeux du commun, ignorant et aliéné. Posons que la santé est lieu commun, difficile à définir, mais unanimement considéré comme fondamental.
Les problématiques de santé sont révélatrices de problématiques bien plus générales, même lorsqu’elles sont abordées sous l’angle particulier des soins. Par exemple, la campagne de prévention de la grippe AH1N1 en soulève de nombreuses : rôle de l’Etat, place des agences « indépendantes », des acteurs de terrain, des medias, de l’internet, communication publique, expertise, démocratie (sanitaire), élaboration et conduites des politiques publiques, croyances, etc. Il est bien sûr possible de ne les aborder que par le trou de serrure de la santé, mais c’est se priver d’une compréhension bien plus fine et large.
En outre, les problématiques de santé font de plus en plus l’objet de travaux issus de champs très divers. Par exemple, de nombreux travaux de sociologie étudient les pratiques de soins primaires ou l’organisation hospitalière. Bien que des progrès importants soient faits depuis quelque temps, ils ont une tendance très nette à rester confinés dans le cercle restreint de leur sous-sous-sous-discipline d’origine. C’est franchement dommage, parce que certains sont très instructifs.
Dans le lieu commun de la santé, agissent différents "acteurs", ce qui inclut plus de gens que les seuls professionnels, patients, familles, administratifs, élus, avec le risque d’une dilution excessive de l’espace.
Ces acteurs disposent d’informations très orientées sur leurs particularités de groupe, pour ne pas dire corporatistes, tout se passant comme s’il s’agissait de conforter une identité, par exemple, professionnelle, et de la défendre face aux autres, en particulier les autres métiers, plus perçus comme menaçants que coopérants.
Ces acteurs de santé peuvent être eux-mêmes producteurs d’informations et d’analyses, ce qui est précieux : il est dangereux de ne confier celles-ci qu’aux seuls experts et spécialistes labellisés. Mais ils se heurtent à plusieurs difficultés, dont celle d’écrire : difficultés de la langue, de la pensée qui montre ses failles en se formulant par l’écriture, de l’exposition à la critique. La prise de parole, d’écriture, ne va pas de soi pour quelqu’un qui refuse la logorrhée dénonciatrice, compassionnelle ou l’approximation bien pensante et dont l’écriture n’est pas le métier ou une part du métier. Il en va ainsi de toute technique. Pour tout dire, il y faut du courage (qui vient de coeur). Au niveau modeste de ce site, je pense qu’il n’est pas décent d’invoquer la "démocratie sanitaire" sans contribuer à en donner les moyens pragmatiques. Le diable se niche toujours dans les détails, tout photographe connait ça par cœur.
Le rôle d’un rédacteur peut alors être celui d’une aide à l’écriture ou d’un accoucheur par l’entretien ou le reportage. Les articles qui me sont confiés sont ainsi le fruit d’allers-retours entre le texte initial de leurs auteurs, les modifications que je propose (par exemple, introduction d’un "chapô" et d’interlignes, ré-agencement de certains paragraphes, allégement d’une phrase, suppression d’une répétition) et celles que les auteurs introduisent à leur tour.

Quelques problèmes des information données par la presse
En faisant les revues de presse pour Questions de santé, je me suis heurté à un certain nombre de problèmes.
Les articles sont de plus en plus nombreux. Il n’est pas possible de tout lire. En même temps, il est important d’avoir des sources variées, ne serait-ce que parce que certains sujets sont abordés par certains supports, mais pas par d’autres et que certains ne sont jamais ou rarement abordés, alors que je les estime importants.
Il faut donc choisir ses sources. Les miennes sont les grands titres de la presse quotidienne (Le Monde, les Echos, le Figaro, la Croix, Libération) et plusieurs lettres d’information par internet, dont certaines sont précieuses, parce que couvrant très largement leur domaine (par exemple, Annuaire Sécu, Pratiques en Santé, Viva magazine).
Il y a un réel effort des experts, des institutions savantes et des organismes publics pour rendre disponibles leurs travaux, non seulement en les plaçant sur une site gratuit, mais aussi en faisant un réel travail pour les rendre lisibles par un lecteur profane (par exemple, l’IRDES, la DREES, l’AFSSET). Il n’en demeure pas moins qu’il n’est pas possible de tout lire, que les textes ne sont quand même pas toujours écrits de façon très abordable ou supposent des connaissances parfois trop pointues, que beaucoup sont parfaitement inconnus du grand public, même intéressé par ces questions, et qu’ils sont cloisonnés par disciplines, centres d’intérêt et points de vue.
Les journalistes ont tous les mêmes sources, en gros, les communiqués de presse et les lettres d’information de plusieurs sites officiels ou autres. Il est utile de comparer les documents d’origine et leurs comptes-rendus : j’ai parfois l’impression que nous n’avons pas lu les mêmes textes.
Il faut bien constater que le point de vue de nombreux articles est partial, soit par biais « idéologique » (avec un curieux partage des stéréotypes et préjugés dans l’air du temps, qu’ils appartiennent au « milieu » ou qu’ils soient ceux de l’opinion commune), soit par manque de compétence (je pense par exemple à un article d’un journal renommé où l’auteur confondait allègrement psychotropes, antidépresseurs, anxiolytiques et neuroleptiques, bien évidemment pour dénoncer leur « surconsommation » en France).
Les sujets abordés sont ceux d’actualité, ce qui entretient une espèce de frénésie sans mémoire. Pour vous en persuader, faites juste un retour rapide sur les sujets de santé abordés il y a un an : l’expérience est édifiante.
Cela conduit souvent à des articles décontextualisés : une seule source est citée, en oubliant les travaux antérieurs et les points de vue différents. C’est pour cette raison qu’on a souvent le sentiment que les articles se ressemblent d’un support à l’autre.
L’énoncé de ces problèmes ne doit pas conduire le lecteur à penser que pour moi, il n’y a que de mauvais articles et de mauvais journalistes, sauf moi-même ! Mais ils m’invitent à la prudence et m’obligent à un travail de mise au point conséquent.

Pour une culture générale en santé
Carnets de santé se veut un site généraliste sur la santé, sortant des questions d’actualité et entamant des parcours de réflexion. Il profite des avantages de l’internet : construire une mémoire accessible, toujours disponible et à faible coût financier.
Il s’agit d’un site gratuit, qui oriente sur des liens gratuits.
Son ambition est de donner de bons articles, c’est-à-dire
donnant la problématique du sujet, son contexte, les différents points de vue en présence s’il y a lieu ;
référencés : les sources sont citées, les liens vers les sources sont donnés ;
bien écrits, dans un style clair et selon un plan précis ;
original, c’est-à-dire qu’on ne trouve pas ailleurs, soit par leur sujet, soit par la manière dont celui-ci est traité ; la rubrique « portail » sert à orienter vers des articles que j’estime être bons ;
choisis parce que son sujet fait le point ou fait le tour des points de vue sur une question que j’estime importante.
Les textes des entretiens sont corrigés et validés par les personnes interrogées. Dans la mesure du possible, je fais de même pour les articles portant sur le travail d’un seul auteur. Cela permet d’avoir des textes précis et avec un minimum d’erreurs, notamment d’interprétation de ma part.
Pourquoi je cours deux à trois fois par semaine
La plupart des entretiens publiés sont d’abord parus sur d’autres suppports, que je varie pour pouvoir varier les personnes interrogées. Un certain nombre de projets d’entretien ne trouvent pas preneurs, parce que trop éloignés de la ligne éditoriale des journaux qui me font confiance.
En revanche, il arrive que des articles d’abord parus sur Carnets de santé soient repris ailleurs. D’après certains de mes correspondants, c’est même assez fréquent, bien que je n’en sois pas toujours tenu informé.
Carnets de santé est l’œuvre d’un « travailleur indépendant », ce qui, dans une société fondée sur le salariat, est plutôt marginal, sans pour autant être exceptionnel. Ici, indépendant veut dire : « ne travaillant pas de manière stable et permanente au sein d’une organisation lui assurant l’essentiel de ses revenus sous forme de salaires ». Une qualité essentielle pour ce type de travailleur est la disponibilité à ses clients, notamment en temps. Celui que je peux consacrer à Carnets de santé varie donc en fonction des travaux que je dois faire pour gagner des sous et dont beaucoup n’ont rien à voir avec le site. Or la technicité et la complexité des questions de santé, en particulier celles relatives à l’organisation des soins, sont dévoreuses de temps, au détriment des lectures plus généralistes, pourtant a priori à l’origine de ce site.
Ça a été particulièrement le cas en 2009 : le site s’est mis à ressembler de moins en moins à ce que j’en espérais, alors que paradoxalement, les encouragements ont été de plus en plus nombreux. Merci à vous qui me les avez généreusement donnés : ils me sont très précieux et me créent une dette, l’obligation de faire encore mieux. Ils m’encouragent à tenir la distance (d’où le jogging !), ce qui est le défi posé à tout animateur de site internet non subventionné et non commercial. Pour cela, vous avez toute ma reconnaissance.

Photos : Italie (Ombrie), 2009 - Chicago, 2008 © serge cannasse