Carnets de santé : marketing et envies
septembre 2009, par serge cannasse 
Dans l’exposition qui lui a été consacrée au Centre Pompidou fin 2005, l’éditeur Christian Bourgois expliquait qu’il y a deux façons de monter une maison d’édition. La première part d’un plan marketing, ciblant les attentes supposées d’un public ; la seconde part des envies du créateur lui-même, qui répond à une nécessité qui lui est propre et qui espère que son initiative rencontrera les désirs ou les besoins d’autres que lui, qu’il imagine et avec qui il veut entrer en relation. La différence ne contient aucun jugement de valeur, ni de moralité, ni d’efficacité.

Carnets de santé ne prétend pas à l’envergure de Christian Bourgois, mais s’inspire très clairement de sa démarche, qui est sans doute celle de tout créateur, quel que soit son domaine de création : œuvre d’art, entreprise, site internet, etc.
Ce texte doit donc inévitablement se tenir à la première personne, d’autant que Carnets de santé est une création encore jeune, fragile et incapable de vivre par elle-même : elle ne saurait se passer de son géniteur.
Il faut bien comprendre que ce préliminaire n’est qu’une précaution : je dois parler de moi malgré moi. Mais il ne s’agit en aucun cas de « m’exprimer ». Contrairement à une vulgate répandue (et ici, dans vulgate, vous pouvez lire vulgaire), un auteur ne cherche pas à s’exprimer. En revanche, il exprime quelque chose de soi, inévitablement, comme le fait tout un chacun. Pour certains philosophes, par exemple, Paul Audi, un auteur ne l’est vraiment que s’il parvient à fonder son œuvre à partir de son moi véritable, son Soi. Il y a ici plus qu’une recherche d’authenticité, il s’agit de faire jaillir la source même de la vie. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’exprimer ce Soi, il s’agit de passer par lui (donc de l’atteindre) pour exprimer pleinement et fidèlement le réel.
Au passage, on peut retenir une version « soft » de ceci : tout auteur doit être fidèle à soi-même pour travailler pleinement. Par auteur, je n’entends pas seulement un artiste, mais tout humain agissant pour créer quelque chose qui n’existerait pas sans lui. Une question est alors de savoir si tout métier ne réclame pas des auteurs, par exemple, les métiers du soin ou du management. Dans ce cas, on pourrait établir une analogie entre le métier, tout métier, et la pratique artistique. Celle-ci serait en quelque sorte le paradigme de la version épanouissante du travail, l’autre version étant l’abrutissante.
C’est une question. Pour les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiaparello, cette réflexion sur l’auteur participe de la pensée managériale contemporaine sur le travail, inspirée par ce qu’ils nomment « la critique artiste ». Dans cette conception, tout travailleur est un auteur, et non le simple exécuteur des ordres d’un prescripteur. Elle est reprise par des sociologues du travail, critiques de l’organisation contemporaine de celui-ci : si tout travailleur est placé en position d’auteur, d’une part, il est quand même confronté à des ordres émanant de prescripteurs coupés du réel du travail, d’autre part, il l’est individuellement, sans le soutien de ses pairs, de ses camarades, aurait on dit autrefois.
Carnets de santé est l’œuvre d’un auteur, ce qui n’a donc rien de particulier. En revanche, il est l’œuvre d’un « travailleur indépendant », ce qui, dans une société fondée sur le salariat, est un peu plus marginal, sans pour autant être exceptionnel. Ici, indépendant veut dire : « ne travaillant pas de manière stable et permanente au sein d’une organisation lui assurant l’essentiel de ses revenus sous forme de salaires ».
En ce qui me concerne, il s’agit d’un choix ancien (plus de vingt ans), mais il faut noter que pour beaucoup aujourd’hui, il s’agit d’un choix contraint. Tout un pan du travail est de plus en plus « externalisé », comme disent les économistes, c’est-à-dire effectué en dehors de l’organisation pour laquelle il est fait. Cela passe en particulier par le recours à des sous-traitants, PME ou travailleurs indépendants, et permet à cette organisation d’éviter les contraintes du salariat "à demeure". Aujourd’hui, la plupart des travailleurs indépendants sont des travailleurs pauvres, voire précaires. De même, contrairement à une opinion tenace vaguement héritée d’un marxisme on ne peut plus vulgaire, la plupart des entrepreneurs (directeurs de PME, par exemple) travaillent beaucoup et ne sont pas riches, voire même plutôt pauvres, surtout si on rapporte leurs revenus au nombre d’heures qu’ils font.
Je ne suis pas riche, mais je ne suis pas pauvre. Du point de vue des revenus, très fluctuants, je suis très « moyen ». J’ai donc un peu de temps et d’argent pour Carnets de santé, en quantités variables, d’autant que mes enfants commencent à voler de leurs propres ailes. Tout parent attentionné, voire toute personne un peu attentive aux enfants comprendra facilement ce que je veux dire.
J’aimerais que le lecteur ne s’imagine pas que ce qui précède est un effet de ma complaisance envers moi-même ou la manifestation habituelle de la grogne française. Je l’écris parce que je pense qu’il faut revenir de toute urgence au concret des situations, y compris le plus prosaïque. Comme l’affirment et le pratiquent de nombreux sociologues, les récits collectifs ne peuvent aujourd’hui commencer à se construire que par des récits à la première personne. Il ne s’agit pas de s’étaler (surtout pas ! il s’agit au contraire de se tenir debout, quitte à s’exposer), ni de répondre à la vieille injonction soixante huitarde (« d’où tu causes, toi ? », réanimée en « qui t’es, toi ? »), mais de revenir au concret pour se ré-approprier ce qui nous concerne. En général, on s’aperçoit plus ou moins rapidement que ce que l’on croyait être de la première personne du singulier (« je ») est en réalité de la première personne du pluriel (« nous »).
Nous devons écrire.