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Etat social : la protection de tous par la propriété sociale
 
Castel Robert
décembre 2007, par serge cannasse 

Robert Castel est sociologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. De tous ses nombreux ouvrages, « Les métamorphoses de la question sociale » (Gallimard, 1995) est considéré comme un classique. Il a publié récemment « Propriété privée, propriété sociale,propriété de soi » (Fayard, 2001), en collaboration avec Claudine Haroche, et « L’insécurité sociale – qu’est-ce qu’être protégé ? » (Seuil, la République des Idées, 2003).

Pourquoi contestez-vous la notion d’État providence ?

L’État providence, c’est une sorte de métaphore religieuse pour désigner une puissance tutélaire distribuant ses bienfaits à tous. Historiquement, cette notion a été inventée par les ennemis de l’intervention de l’État dans le domaine social. Nous n’avons pas besoin d’un État providence, mais d’un État protecteur, ou d’un État social comme on dit aussi, pour assurer la protection contre des risques fondamentaux comme la maladie, les accidents de travail, une vieillesse impécunieuse ou, aujourd’hui, des risques autrefois peu apparents, comme la dépendance.

Il est de plus en plus reproché à cet État de déresponsabiliser les gens. C’est ce qu’ont toujours dit les ennemis de l’État protecteur. L’idée peut séduire, mais c’est oublier que les individus sont inégalement dotés de moyens pour se protéger.

Il y a actuellement une tendance à transférer la charge de la protection sur l’individu. Ce glissement, dont le prétexte est les abus de la protection collective, est également porté par les compagnies d’assurances. Il s’agit de restreindre la part des risques couverts d’une manière obligatoire et d’inciter les gens à compléter cela par des assurances volontaires. S’assurer soi-même est évidemment un idéal, mais à condition de le pouvoir, c’est-à-dire, dans une société comme la nôtre, de pouvoir le payer. Entrer dans cette logique aboutit à une protection à deux vitesses, et une médecine à deux vitesses, comme c’est le cas aux Etats-Unis depuis longtemps. La France a la chance, mais aussi le mérite, parce que ça n’est pas tombé du ciel, d’avoir un système de couverture générale pour tous. Il y a certes un effritement des protections sociales, mais je m’insurge contre ceux qui disent que nous sommes dans une espèce de jungle sociale. Ça n’est pas vrai, nous sommes encore entourés de protections sociales fortes, même si la tendance dominante est le recours à la responsabilité personnelle.

Ce recours à la responsabilité personnelle n’est évidemment pas scandaleux en soi, il peut même s’agir d’une intention noble, mais cette tendance est ambiguë. On ne peut pas exiger de quelqu’un qui n’a pas de travail et qui a des difficultés familiales ou sociales, donc qui n’a pas les moyens de son indépendance sociale, de construire un projet de vie, de définir une trajectoire de vie. Exiger de lui qu’il soit parfait pour pouvoir mériter totalement la contrepartie qu’on lui donne comporte un risque de déviation grave. Aujourd’hui, l’injonction à être responsable s’adresse indistinctement à tout le monde, alors que tout le monde n’est pas à parité devant cette exigence. Il y a là une sorte d’injustice à demander plus à ceux qui ont le moins. Il faut dénoncer cette posture moralisatrice qui déplace le poids des mécanismes économiques et sociaux sur les individus, en condamnant et culpabilisant des gens comme si leur situation était de leur faute. On va, par exemple, soupçonner les chômeurs d’être des chômeurs volontaires, des paresseux, comme s’il y avait eu en trente ans deux millions et demi de paresseux en plus.

Vous proposez de définir des droits sociaux fondamentaux.

Dans notre société, l’ossature du progrès social a été de doter la grande majorité des individus d’une sorte de citoyenneté sociale dans laquelle ils ont un certain nombre de droits, qui ne sont pas illimités. Il ne s’agit pas d’une conception inflationniste de la protection sociale, mais de l’affirmation d’une inconditionnalité de certains droits fondamentaux, quitte ensuite à en définir les modalités d’application. Leur liste représente une sécurité sociale minimum garantie, n’entrant pas dans une logique de contrepartie et pour laquelle les citoyens devraient être égaux, par exemple, le droit à la santé, le droit d’avoir une retraite quand on a travaillé toute sa vie, le droit au logement, le droit à la formation permanente (il faut aujourd’hui être armé pour faire face aux changements, technologiques ou organisationnels, dans le monde du travail). C’est le rôle de l’État de garantir aux individus ce minimum d’indépendance économique et sociale.

Vous allez même plus loin, puisque vous écrivez que le garant du for intérieur de quelqu’un, le fait qu’il puisse se sentir un sujet, c’est l’État.

Nous sommes de plus en plus dans une société d’individus. Comme l’a bien montré Hobbes il y a plus de trois siècles et demi, une société où les gens sont complètement atomisés est une société d’insécurité totale, parce qu’ils sont en lutte perpétuelle les uns contre les autres. C’est à partir du moment où il y a des régulations collectives que les individus peuvent avoir chacun leur sphère de liberté et jouir d’un for intérieur. Ces régulations sont fournies par l’État, qui assure la paix civile et un minimum de sécurité sociale.

Et la famille ou les relations de voisinage ?

Ce qu’on peut appeler les protections rapprochées, famille et voisinage, sont laminées. Leur rôle est considérablement affaibli. Elles ne peuvent pas assurer l’ensemble des protections nécessaires aux individus, d’où le passage à d’autres types de protection dont l’État est le garant. Par exemple, les quartiers ouvriers ont pu fonctionner comme des réseaux de protection qui compensait la faiblesse des salaires par des formes de solidarité active. Mais aujourd’hui, il n’y a plus de réseau ayant une consistance suffisante pour cela. On peut avoir la nostalgie des communautés rurales, mais il faut bien constater qu’aujourd’hui, les relations de voisinage ne créent pas à elles seules de la sociabilité.

Vous parlez également d’individus par défaut et d’individus par excès.

J’ai proposé cette distinction en partant du constat que dans notre société, la valeur de référence est devenue l’individu responsable. Mais comme je l’ai déjà dit, les individus sont inégalement supportés pour être des individus. En caricaturant un peu, il y a un continuum entre deux extrêmes. D’un côté, les « individus par excès », qui ont tout ce qu’il leur faut et qui développent une espèce de narcissisme qui les enferme sur eux-mêmes, qui les englue dans leur état d’individus. De l’autre, des « individus par défaut », qui manquent des ressources de base pour pouvoir développer un minimum d’indépendance, ce qui les empêche de se réaliser pleinement comme individu, au sens positif du mot.

Vous récusez la notion d’exclusion.

Je lui fais deux reproches. D’abord, c’est une notion purement statique recouvrant des situations complètement différentes. Les processus qui amènent à être un chômeur de longue durée ou un jeune de banlieue sans travail sont complètement hétérogènes. Le chômeur en question aura peut-être été très bien intégré, avec une situation sociale considérée comme solide, jusqu’à ce que son entreprise soit délocalisée. Pour comprendre sa situation, il faut donc regarder ce qui se passe en amont, voire remonter jusqu’au fonctionnement même des entreprises. Parler d’exclusion ne donne pas les moyens d’analyser ces situations.

Ensuite, c’est situer certains individus dans une sorte de « hors social », comme s’ils étaient complètement retranchés de la société. Mais personne n’est jamais dans le hors social. C’est pour cela que je propose de parler plutôt de désaffiliation.

En France, la protection sociale est fondée sur le travail.

La Sécurité sociale s’est mise en place dans une société de plein emploi. L’existence d’un chômage de masse et la précarisation des relations de travail mettent en question ce rapport privilégié entre travail et protection, surtout sous l’angle du financement. On peut envisager à la limite qu’une minorité d’actifs cotisent pour une majorité d’inactifs, mais cela ferait sauter le système. Celui-ci ne peut plus être financé exclusivement par les cotisations issues du travail, qu’elles soient salariales ou patronales. Le déplacement du financement vers les impôts (par exemple, celui de l’assurance maladie par la CSG) semble une nécessité, mais ça n’est pas une solution miracle : il y a une limite aux prélèvements obligatoires.

Les problèmes de financement sont sérieux, mais ils ne remettent pas en cause l’exigence d’une protection généralisée à l’ensemble de la population. Les textes fondateurs de notre système de protection sociale sont ambigus parce que tout en disant que cette protection s’adresse aux travailleurs et à leurs familles, ils font en même temps référence à la citoyenneté. De fait, elle a d’abord été pensée par rapport aux travailleurs, puis elle s’est étendue à l’ensemble de la population.

Cela signifie-t-il que le travail a perdu de son importance ?

Non, et c’est encore moins la fin du travail, comme certains le prétendent. En revanche, le travail a perdu de sa consistance. La proportion de la population active reste considérable et même le salariat continue de progresser, y compris dans les professions médicales. Le salariat demeure massivement la référence. Mais, jusqu’au début des années 70, être salarié signifiait avoir un statut stable de l’emploi, fortement encadré par le droit du travail et disposant d’une protection sociale à part entière. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de situations où les gens sont salariés, mais sans la totalité des prérogatives associées au statut. Il y a des gens qui travaillent sans pouvoir assurer leur indépendance économique et sociale, ni celle de leurs familles. Cela signifie qu’ils ont un moins bon accès à la santé, au logement, etc. Certains se retrouvent même quasiment des SDF. Les travailleurs pauvres réapparaissent.

Vous vous êtes élevé contre les campagnes anti-tabac.

Non. Je suis évidemment favorable à certaines campagnes. Je suis pour que les gens soient informés et placés devant leurs responsabilités. En revanche, je ne suis pas d’accord avec cette espèce de délire sanitaire qui nous enferme dans un système de contraintes dans lequel l’idéal serait une vie complètement contrôlée. Je ne suis pas d’accord avec les formules destinées à faire peur du genre « fumer tue », parce que ça n’est pas vrai : fumer comporte un risque mortel, mais fumer ne tue pas, sinon je devrais être mort depuis très longtemps. Je ne me vante pas de fumer, mais je suis contre une logique prohibitionniste. Pourquoi ne pas écrire « l’alcool tue » sur les bouteilles de vin ?

Derrière cet idéal hygiéniste, il y a l’idée, pas complètement explicitée, que l’état normal de l’homme, c’est la bonne santé pour l’éternité pourvu que l’on prenne suffisamment de précautions. Dans une société où la seule valeur est l’individu, c’est-à-dire moi, le corps représente le sacré : je dois consacrer ma vie à m’entretenir en bonne santé, à me soigner. Toute référence à des idéaux collectifs tend à disparaître. Il y a une relation entre la survalorisation de la santé, de la prévention de certains risques sanitaires, de l’hygiène, et le fait d’être dans une société d’individus de plus en plus portés au narcissisme.

Salariat et protection sociale

« Comment est on passé d’un salariat fragmentaire, misérable et méprisé à une « société salariale » dans laquelle c’est à partir de leur participation à cette condition que la majorité des sujets sociaux tireront leurs garanties et leurs droits ? Retracer l’odyssée du salariat représente la voie royale pour comprendre, jusqu’à aujourd’hui, les principales transformations de la question sociale. » Formulé et mis en œuvre dans « Les métamorphoses de la question sociale », le récit de cette « odyssée » constitue encore aujourd’hui une référence incontournable pour tout chercheur s’intéressant non seulement aux questions liées au travail, mais à la protection sociale (contre les risques tels que maladie, handicap, etc) et à la cohésion sociale.

Le livre de Robert Castel montre que la révolution industrielle n’a pas été qu’une révolution technique et économique : elle fut en même temps une révolution des rapports sociaux, accompagnant le déracinement d’un nombre de plus en plus important de personnes de leurs attaches locales, qui assuraient leur protection. La « question sociale », au 19ème siècle, est ainsi l’expression d’un étonnement : le progrès économique n’entraîne pas automatiquement le progrès social, il semble même qu’avec la constitution du « prolétariat », ce soit le contraire ; le progrès juridique, l’égalité en droit, s’accommode mal de l’inégalité de fait, celle des « conditions ». Le travail va devenir le « support privilégié d’inscription dans la structure sociale », concrétisé pendant les « Trente Glorieuses » par l’association entre travail stable et insertion relationnelle. Pourtant, comme l’écrit Robert Castel, « l’avènement de la société salariale ne sera pas le triomphe de la condition ouvrière. Les travailleurs manuels ont été moins vaincus dans une lutte des classes que débordés par la généralisation du salariat. »

Dans nombre de pays européens, celle-ci s’accompagne progressivement de la mise en place d’un Etat social : la protection n’est plus assurée d’abord par la propriété privée, idée à la source des idéologies libérales et encore aujourd’hui largement prépondérante aux Etats-Unis, mais par la propriété sociale, déclinée différemment selon les pays. Ce résumé très bref ne rend compte que très injustement de la richesse du livre de Robert Castel. Celle-ci se mesure peut-être aux rapprochements que ne manque pas de faire le lecteur entre des situations très éloignées dans le temps, par exemple, la propension marquée à suspecter de paresse les vagabonds d’autrefois et les chômeurs d’aujourd’hui.

Pour un exposé plus complet des travaux de Robert Castel, on peut se reporter utilement à la conférence qu’il a donnée en octobre 2005 dans un séminaire de Politique autrement.

Entretien paru dans le numéro du 2 avril 2007 du Panorama du médecin

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  travail institutions sécurité sociale droit à la santé lois et système judiciaire
     
     
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2 Messages de forum

  • Castel Robert

    12 décembre 2007 10:56, par P Millet
    Une solution défendue aussi bien par des hommes de gauche (notamment le MAUSS, Van Parjis) que de droite (Milton Friedman, lionel stoleru, Christine Boutin)est le revenu minimum d’existence. Il en existe plusieurs versions mazis je défends la version étendue = tout individu reçoit de l’état les moyens minimums d’existence. A travers le RMI, la CMU etc.. c’est de toute façon une évidence = un état moderne ne peut pas laisser mourir de faim ses citoyens.De ce fait la dépense entrainée par ce revenu ne serait pas fondamentalement différente de ce qu’elle est actuellement pour le RMI + une part du salaire. C’est plus un problème de répartition et d’inconditionnalité d’une part du revenu que de modification de la valeur des revenus. Ce qui rend la démarche interressante pour des hommes de droite est que cela pourrait alors liberer le travail, qui ne devient plus une condition necessaire d’existence. Ce serait un interet évident pour les employeurs et l’économie mais aussi pour l’individu en facilitant la flexibilité au cours de la vie (années sabbatiques etc..) et en plaçant le travailleur en position plus favorable par rapport à des exigences inacceptables de l’employeur. Il me semble que nous avons là une solution à la fois respectueuse de l’individu et à fort potentiel de progrès économique et social, bref une solution gagnant gagnant. Ce serait en quelque sorte l’extension des allocations familiales dont le caractère universel (non limité par le revenu) a été défendu entre autres par le Parti Communiste. P Millet
  • Castel Robert

    12 décembre 2007 11:07, par jcd-bruxelles
    Van Parijs un homme de gauche ? Effectivement, si “C’est plus un problème de répartition et d’inconditionnalité d’une part du revenu que de modification de la valeur des revenus.” Si cela ne change rien à la redistribution des revenus et si cela permet une plus grande flexibilité du “coût” du travailleur (il ne faudra plus le payer qu’en complément d’un revenu assuré), alors il s’agit bien d’une solution de droite à la question sociale. La redistribution égalitaire du revenu est un objectif anti-capitaliste, le maintien des inégalités entre les revenus grâce à un tour de passe-passe est une position capitaliste. L’allocation de chômage, les indemnités de maladie, d’invalidité, les pensions de retraite sont des REVENUS de remplacement, qui doivent remplacer de préférence totalement la perte de revenu dûe au non-travail. L’existence d’un revenu minimum citoyen mine le système du revenu de remplacement. Ce serait une excellente façon de créer une armée de pauvres, et de fiare pression sur le salaire direct (et indirect, les revenus de remplacement).
 
     
   
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