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Coopération versus corporatisme ?
septembre 2008, par serge cannasse 

La coopération entre professionnels de santé ne va pas de soi. En France, cette difficulté est sans doute renforcée par un sentiment de défiance largement partagé, comme incite à le penser la lecture d’un livre publié il y a un an par deux économistes, Yann Algan et Pierre Cahuc, très remarqué à sa sortie et au titre explicite : La société de défiance. Sur les échelles de confiance, notre pays serait en effet très mal classé par rapport à la plupart des autres. En tout cas, si l’extrapolation est valable, diagnostic et traitement sont fortement influencés par d’autres facteurs que ceux propres aux « acteurs de santé », comme sur bien d’autres points.

Pourquoi les économistes s’intéressent-ils à la confiance ? Parce que, contrairement à ce que croient la plupart des Français, elle est une condition essentielle au bon fonctionnement d’une économie de marché, dont le ressort est la concurrence. Les auteurs rappellent ainsi que son effet « est toujours nettement supérieur à celui d’autres facteurs, tels que la distance géographique, les coûts de transport ou les différences institutionnelles. En outre, l’effet de la confiance est d’autant plus important que les biens échangés sont complexes, c’est-à-dire que leur qualité est difficile à faire vérifier. » Dans une économie où la place majeure des services rend la capacité d’innovation capitale, ce dernier point est crucial : les « agents économiques » doivent disposer d’une forte capacité d’adaptation et de réforme. Cela passe par la capacité à coopérer, donc à faire confiance.

Défiance et incivisme : deux maux bien français

Or en France bien plus qu’ailleurs, la très grande majorité des gens ne fait confiance ni à ses concitoyens, ni à son employeur (90 % des Français sont salariés), ni à la concurrence, ni à la Justice, ni au Parlement, ni aux syndicats et certainement pas aux riches. Ça fait beaucoup. Là aussi au contraire d’autres pays, les différences sont peu marquées selon les milieux socioprofessionnels ou les niveaux de revenus. Par exemple, pour la majorité des Français, la concurrence fait d’abord appel aux « bas instincts. » Cette défiance généralisée est couplée à un incivisme caractérisé. Défiance et incivisme sont fortement corrélés (corrélés, et non pas expliqués) à une faible satisfaction sur l’échelle du « bonheur ».

Le constat est malheureusement plutôt consensuel. Reste à l’expliquer. Pour nos deux auteurs, il résulte d’un mélange entre deux maux : le corporatisme et l’étatisme. Ces deux maux sont eux-mêmes le résultat inattendu des réformes d’après la seconde guerre mondiale sur la protection sociale. Il faut dire d’emblée que cela ne conduit pas du tout à récuser celle-ci, mais la façon dont l’État y joue son rôle, comme on va le voir.

En cause : le corporatisme et l’étatisme

Corporatisme : « consiste à octroyer des droits sociaux associés au statut et à la profession de chacun. (Il) segmente la société et opacifie les relations sociales, ce qui favorise la recherche de rentes, entretient la suspicion mutuelle et mine les mécanismes de solidarité. (…) Le modèle social français est corporatiste, car il est organisé autour de groupements de métiers qui cherchent à faire respecter des distinctions de statuts et conditionnent les différents types de solidarité à l’adhésion à ces groupes. Cela se traduit par deux caractéristiques. Tout d’abord, les prestations dépendent des statuts comme en témoigne la multiplication des régimes de retraite et d’assurance maladie. Ensuite, ce modèle social est caractérisé par des inégalités relativement fortes, car les prestations sont liées au statut professionnel. »

Étatisme : « consiste à réglementer l’ensemble des domaines de la société civile dans leurs moindres détails, vide le dialogue social de son contenu, entrave la concurrence et favorise la corruption. »

Absence de dialogue social et manque de transparence

Le mélange des deux produit une intervention de l’État qui « consiste généralement à accorder des avantages particuliers aux groupes qui en font la demande, souvent au détriment du dialogue social, du respect des règles de la concurrence et de la transparence des mécanismes de solidarité. » Faire la transposition aux professions de santé, et particulièrement aux professions médicales, ne pose guère de difficultés… Ce qui importe donc, c’est « le mode d’intervention et de régulation de l’État » et non le niveau des dépenses publiques ou le fait que cet État puisse être qualifié de Providence. Au passage, le corporatisme s’applique bien évidemment aux élites administratives qui, selon les auteurs, « asphyxient la société civile, (…) nourrissant la défiance envers la sphère publique. » Ici encore, la transposition aux « acteurs de santé » paraît elle difficile ?

Corporatisme et étatisme ont des effets néfastes, qui d’ailleurs les entretiennent dans un mécanisme de cercle vicieux : faiblesse du dialogue social et de la coopération interprofessionnelle, importance de la suspicion, développement de la corruption et des rentes de situation (liées aux protections contre la concurrence, que certains agents savent très bien détourner à leur profit), mais aussi revenu par habitant et taux d’emploi moindres. Insistons : « chaque profession défend ses intérêts dans un système dont la complexité rend très difficile la connaissance précise des acquis des autres. Ce phénomène favorise le développement d’une suspicion mutuelle, car la transparence des droits et des devoirs est essentielle à la consolidation de la confiance et du civisme. »

Malheureusement pour les acteurs associatifs, il semble bien que la solution ne passe pas par eux : les études ne montrent pas de lien entre participation aux associations et confiance ; il s’agit même parfois du contraire, quand elles se réfugient dans un « mécanisme identitaire. » Après bien d’autres, les auteurs préconisent de s’inspirer du modèle scandinave (en particulier, ils contestent fortement l’efficacité du SMIC). Ils sont également en faveur du « transfert de compétences », notamment celles ayant trait à la solidarité,vers la « société civile. »

La comparaison avec les pays scandinaves ne va pas de soi

La démonstration de nos deux auteurs s’est heurtée à quelques résistances. La plus importante porte sur leur comparaison entre la France et les pays scandinaves, favorable à ces derniers et élément essentiel de leur argumentation : si on les retire de l’analyse, la différence entre la France et les autres pays européens est nettement moins patente. De plus, à l’occasion d’un colloque organisé autour de leur ouvrage, Nathalie Georges, économiste et spécialiste des politiques de l’emploi, a fait remarquer qu’il est difficile de comparer les indices de confiance entre des pays à la culture et aux traditions si différentes. Elle donne pour exemple le civisme qui, en Suède, est garanti par la transparence entre citoyens, mais au prix d’un contrôle de l’État assez fort : « Les pays nordiques disposent de bases de données très détaillées sur chaque citoyen, ce qui peut ressembler à une forme de contrôle coercitif qui ne serait pas forcément acceptée en France, où le respect de la vie privée est une notion juridiquement lourde de sens. »

Autre objection, à ce même colloque, formulée par un économiste renommé, Olivier Blanchard, qui se demande si la France est vraiment un pays corporatiste, par exemple parce que la Sécurité sociale est quand même un régime « général ». Mais surtout, les auteurs ont mis en évidence des corrélations, mais pas d’explication. Il faut donc se garder d’aller trop vite, même si l’analyse est stimulante et offre des pistes nouvelles de réflexion. Pour sa part, Olivier Blanchard préfère en rester à ses deux explications « traditionnelles » : l’influence du marxisme, qui conduit à se méfier du marché et des « riches », qui doivent « payer », et à se protéger de la concurrence, avec les effets pervers signalés par nos deux auteurs, et le colbertisme, d’après le nom du célèbre ministre de Louis XIV, c’est-à-dire, la tradition d’un État fort, « inhibant la société civile. » On avouera que les résultats ne différent guère…

La dénonciation du corporatisme français : une longue histoire

Enfin, il faut signaler l’objection d’un historien, Nicolas Delalande, qui conteste un point important de la démonstration (en se gardant de toucher au reste) : l’opposition entre le dirigisme bureaucratique issu de la Libération et « un âge d’or » antérieur, celui de la IIIème République. Pour lui, le corporatisme « n’a pas attendu 1945 pour s’exprimer au sein de la société française. (…) Le débat sur le corporatisme, ce « mal français » inlassablement dénoncé, remonte en réalité à la Révolution française et n’a cessé depuis d’alimenter les conflits sociaux et politiques. » Il ajoute : « L’opposition forgée depuis l’époque moderne entre le libéralisme anglais, paré de toutes les vertus, et le colbertisme français, dénoncé pour sa manie réglementariste, ne rend absolument pas compte des pratiques des acteurs économiques et des administrations publiques dans ces deux pays. » « Par le caractère consensuel qu’elles ont revêtu, les réformes de la Libération (nationalisations, Sécurité sociale, comités d’entreprises…) ont permis à la France de « refaire société ». Comparer le civisme et la confiance des Français du début du XXe siècle avec les attitudes des Français du XXIe siècle n’a donc guère de sens, tant les attentes sociales ont évolué en même temps que l’État et la société se transformaient. »

Le livre " La société de défiance " est téléchargeable sur le site du CEPREMAP .
Texte de Nathalie Georges (sur Nonfiction.fr)
Texte d'Olivier Blanchard (sur Nonfiction.fr)
Texte de Nicolas Delalande (sur La Vie des Idées)
Voir aussi le compte-rendu du livre de Thomas Philippon : Le Capitalisme d’héritiers, sur Carnets de santé

Photos : assemblée de village dans le Chetinad (Tamil Nadu - Inde du sud) - © serge cannasse

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  Europe partenariats interprofessionnels opinion partenaires sociaux histoire démocratie sanitaire confiance
     
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