Accueil  > Entretiens > Dagognet François
 
Entretiens
 
La médecine générale est une science humaine
 
Dagognet François
décembre 2007, par serge cannasse 

Pour François Dagognet, philosophe, médecin, la séparation entre médecine générale et médecine de spécialité est tranchée : l’une est fondée sur la relation, l’autre sur la raison, l’une est clinicienne, l’autre technicienne.

La médecine générale est-elle une science ?

Tout dépend de ce que l’on met sous le mot « générale » ! Toute maladie concerne l’ensemble de l’organisme, elle tend à influencer l’ensemble du corps vivant. Cela se remarque particulièrement dans certaines maladies qui s’expriment d’emblée dans plusieurs organes. Par exemple, dans la maladie de Bouillaud, il y a des symptomes articulaires et des symptomes cardiaques, mais il s’agit d’une maladie unique due à une seule cause, le streptocoque. Parler de médecine générale est tautologique, il n’y a pas de maladie ponctuelle, la médecine est générale ou elle n’est pas.

Mais alors, que recouvre la différence entre médecins généralistes et médecins spécialistes ?

La médecine a changé de statut depuis 20 ou 30 ans. Il y a aujourd’hui deux types de médecins. Celui qui est très attentif à la symptomatologie et proche du malade, celui qui fait une médecine très instrumentalisée, mais qui est très éloigné du malade. Le premier est dans le relationnel, il cherche surtout des symptomes et des troubles, il tient compte du contexte du malade ; c’est un interprète. Le second est dans le rationnel, il cherche la cause de la maladie, il se soucie peu du contexte du malade ; c’est un hypertechnicien, un causaliste. Il s’agit de deux chemins tout-à-fait différents, ne répondant pas aux mêmes objectifs, n’obtenant pas les mêmes résultats, ne demandant ni la même motivation, ni la même formation et tous les deux dangereux selon que l’un va trop loin et l’autre pas assez.

Cette séparation entre deux médecines vous semble inévitable ?

Oui, malheureusement. Il y a là une véritable crucifixion, parce que toutes les deux sont indispensables, mais divergent. De plus, la médecine générale s’appauvrit, elle vit sous la dépendance de la médecine technicienne. C’est l’hypertechnicien qui a le dernier mot ; le médecin généraliste apporte des symptomes, mais il n’a pas les moyens de les synthétiser et de remonter jusqu’à leur cause. Envoyer un malade à l’hôpital est un renoncement à l’explication. Seul l’hôpital offre un système puissant, précis et efficace pour aboutir à la cause de la maladie. Les quelques grands maîtres qui parviennent à pratiquer les deux médecines exercent obligatoirement dans un service hospitalier.

Ces quelques cas mis à part, le mariage entre les deux médecines serait un éclectisme heureux, mais il est impossible.

Est-ce que cela veut dire que le médecin généraliste ne s’occupe pas de malades ?

Dans 80 % des cas, il s’occupe de pseudo malades, vous le savez bien !

Pour vous, un hypertendu sans autre symptome que ses chiffres tensionnels n’est pas un véritable malade ?

Non, l’hypertension artérielle asymptomatique est un état qui demande de la prophylaxie. Le médecin généraliste est celui qui conseille un régime, une certaine façon de vivre, et même une vie sage.

Une « vie sage », ça n’est pas rien ! La médecine générale n’est donc pas une science ?

Si, c’est la science de la lecture des symptomes. Elle n’est pas une science au sens physico-mathématique, mais elle est une discipline, rigoureuse, une herméneutique. Elle fait le tri pour savoir à quel hypertechnicien adresser les malades et cherche à apaiser les pseudo malades, ceux qui somatisent. Somatiser est une affaire très sérieuse et décrypter une somatisation est un véritable coup d’éclat, qui demande beaucoup de talent. Imaginez, par exemple, les troubles de la vie sexuelle. Pour les comprendre, il faut bien connaître la vie du malade et pour cela, le faire parler. L’hypertechnicien ne s’occupe pas de ça, il n’a pas besoin des sentiments du malade.

Le médecin généraliste utilise toute une série de moyens qui sont en fait psychologiques. Quant à la vie sage, cesser de fumer ou maigrir, je trouve que c’est déjà important !

La médecine générale serait de la psychiatrie ?

Non plus. Le médecin généraliste est démuni devant un malade psychiatrique, il n’a pas appris la psychiatrie. Imaginez, par exemple, une situation que nous a révélée l’antipsychiatrie : une femme est hospitalisée pour délire aigü, rapidement asséché par un traitement neuroleptique ; elle sort au bout de deux semaines. Quelques jours après, il faut hospitaliser son mari, parce qu’il va bien quand sa femme est malade, mais qu’il plonge dès que sa femme est guérie. Il faut être très fort pour tenir pour malade celui qui est en bonne santé apparente et pour sain celui qui est en maladie aigue ! Le généraliste n’a pas les moyens de cette extraordinaire gymnastique.

Il s’occupe de troubles et de dysfonctionnements. Le plus souvent, il fait de la psychopathologie, en tout cas, il est du côté du mental, de l’angoisse. Il s’occupe de recueillir des symptomes, de les regrouper et de les interpréter.

La médecine générale est une science humaine, comme l’est la psychanalyse. Aujourd’hui, Freud est détesté, alors qu’il est un modèle pour les généralistes. On a oublié qu’il était avant tout un clinicien génial : il a inventé une discipline qui aide à repérer des signes que l’on n’avait pas l’habitude de retenir. Par exemple, à tenir éventuellement comme un symptome fondamental le retard d’un quart d’heure d’un patient. De plus, il a montré que le médecin lui-même est déjà un remède.

Comment former les médecins généralistes ?

L’enseignement doit comporter des sciences humaines, comme la sociologie, parce que les malades ne sont pas séparés de leur environnement. Surtout, il faut donner plus d’importance à la clinique. J’ai eu la chance de commencer mes études de médecine non pas dans une faculté, mais dans une école de médecine. L’essentiel de l’enseignement y était fait par des praticiens de ville, pas par les grands maîtres de la faculté, qui ne s’intéressent ni aux étudiants, ni aux malades. Pendant leurs deux premières années d’étude, les étudiants allaient tous les matins à l’hôpital. Les cours théoriques avaient lieu l’après-midi. Chaque étudiant prenait en charge trois ou quatre malades, quotidiennement. Il était plongé dans la pratique. Très régulièrement, le chef de service lui faisait expliquer ce qu’il avait cru remarquer et en discutait avec lui.

Malheureusement, ce genre d’enseignement a complètement disparu. Dès la première année de médecine, les étudiants sont soumis à une masse invraisemblable de données physiques, chimiques, mathématiques, etc. Ils ne voient pas un seul malade, mais sont tout de suite normalisés à la médecine hypertechnicienne.

Leurs examens sont d’une stupidité inénarrable. Ça ressemble aux jeux télévisés ! leur seul intérêt est de pouvoir noter les élèves rapidement, mais sans s’occuper de savoir s’ils sont sensibles aux nuances, aux circonstances. Leur formation est unilatérale, hypertechnicienne et, pire que ça ! terroriste ! Elle les conditionne pour toute leur vie de médecin.

Ça n’est pas étonnant que les jeunes médecins ne choisissent pas la médecine générale : ils n’ont appris que l’autre ! Ils ont été élevés dans la scientificité. Ils savent bien qu’ils ne sont pas préparés à se débrouiller dans le pataquès astreignant d’une médecine qui est contraignante parce que, dépendant des malades et de leurs drames, elle leur offre moins de liberté.

Tantôt vous semblez défendre la médecine hypertechnicienne, qui serait la vraie médecine parce qu’elle seule s’occupe de maladie et remonte à sa cause, tantôt vous semblez opter pour la médecine générale, ou plutôt clinicienne, pour reprendre vos propres termes, parce qu’elle serait plus proche du malade, ou plutôt du pseudo malade, en tout cas de quelqu’un qui souffre. La séparation entre les deux est-elle aussi tranchée ?

Encore une fois, ces deux médecines sont indispensables, mais elles sont séparées. Leur synthèse me paraît difficile. Il y a effectivement deux médecines, la médecine clinicienne et la médecine technicisée. Les étudiants ne sont formés qu’à celle-ci. On ne leur apprend que les rudiments du colloque singulier, de l’interprétation, de l’importance d’écouter, d’ausculter, de palper, de toucher. Une fois médecins, même généralistes, ils ne le font plus parce qu’ils savent que, techniquement, ça ne sert à rien. Ils méprisent tous ces gestes, tous ces rituels, qui ne servent qu’à changer la relation. La médecine technicienne est indispensable, parce qu’elle s’occupe des vrais malades et qu’elle seule est capable de remonter à la cause de la maladie et de décider qu’éventuellement, il n’y a pas de cause médicale identifiable aux symptomes du « malade ».

Cela ne veut pas dire qu’elle a une suprématie de droit sur l’autre. Mais il y a divorce, que je constate, que j’appuie et qu’en même temps je condamne parce qu’il se fait au détriment de la médecine clinicienne. Celle-ci n’est pas près d’être revalorisée. Les mesures gouvernementales n’y changeront rien, elles sont dérisoires.

Cette dualité de la médecine a toujours existé. Ça n’est pas un mal nouveau qu’il faudrait absolument éteindre. Songez au fossé entre le chirurgien et le médecin au 18ème siècle ou, avant, entre le médecin et l’apothicaire ou le rebouteux.

Cette séparation n’est pas forcément très bien vécue !

Non ! les deux types de médecins en sont très mécontents ! Je rencontre des hypertechniciens très traumatisés parce qu’ils ont l’impression d’avoir été transformés en machines. Ils veulent retrouver le relationnel. Par bonheur, les associations de malades les y poussent. Elles sont très informées et les obligent à perdre de leur superbe, parce qu’ils ne sont plus seuls à décider.

Il y a une discipline nouvelle qui peut réconcilier cliniciens et techniciens : la bioéthique, c’est-à-dire l’examen des conduites, de ce que l’on peut faire et de ce que l’on ne peut pas faire. Il s’agit d’un terrain commun aux deux médecines, qui les remet en relation, leur permet de discuter ensemble au travers de problèmes difficiles à résoudre. Ces problèmes sont nombreux et nécessitent les compétences des deux médecines. Par exemple, sachant que la jurisprudence autorise l’interruption médicale de grossesse lorsque l’échographie montre que le fœtus n’a pas de bras, la future mère a t’elle le droit de demander celle-ci lorsque l’image échographique montre que le fœtus n’a qu’un bras ?

Les jeunes médecins sont très contents de ces évolutions, qui permettent de reconnaître la dualité des deux médecines et de trouver les moyens de l’atténuer.

Une philosophie du concret

L’œuvre de François Dagognet est prolifique et variée, concernant aussi bien la propriété, la raison, la chimie, la nature, les déchets ou, plus récemment, les médicaments, que s’adressant, suivant les ouvrages, au lycéen, à l’esprit cultivé ou à l’universitaire spécialisé. Professeur de philosophie (à l’université de Lyon puis à la Sorbonne) tout en ayant reçu une formation de médecin, sa démarche est toujours très proche du concret, fuyant les généralités désincarnées. Comme il l’écrit dans un livre (Une nouvelle morale. Ed. Les Empêcheurs de penser en rond. 1998), « le moraliste qui demeure attaché à ses notions anciennes – la sagesse, le bonheur, le devoir, la faute – nous trompe et nous retient abusivement par des considérations à la fois académiques et vaines. »

C’est que, pour lui, on ne peut pas penser le monde sans penser les créations humaines et, en particulier, ses productions techniques : elles posent des problèmes et offrent des opportunités que ne pouvaient pas rencontrer les penseurs des temps plus anciens.

Plus fondamentalement, François Dagognet se situe dans une tradition philosophique attachée aux manifestations du réel ou, pour reprendre ses termes, « à la surface ». Pour lui, il n’y a pas d’une part, un monde des apparences, trompeur, et d’autre part, un monde des essences, contenant la vérité. Les apparences disent le monde ; pour les entendre, il faut savoir les interpréter.

On a souvent dit de lui que sa discipline médicale de prédilection était la psychiatrie. Peut-être cela a t’il été vrai. En tout cas, aujourd’hui, il accorde une importance particulière à la dermatologie. La peau, la surface du corps, est le lieu par excellence des transitions, c’est « le système nerveux du dehors » du corps. Alors que la dermatologie a longtemps été dévalorisée, il constate la récente prédilection des étudiants en médecine pour cette discipline, ce qui ne le surprend pas : elle permet d’aborder l’ensemble des pathologies tout en restant un spécialiste !

Alors pourquoi l’interroger sur la médecine générale ? Parce qu’il se penche depuis longtemps sur ce qu’il appelait déjà en 1976 la « crise de la médecine ». Comme on le lit dans l’entretien, cette crise a débouché sur deux médecines, dont l’une triomphe sur l’autre, sans qu’aucune ne s’en satisfasse. Dans l’effort actuel pour les réconcilier, il vaut sans doute la peine de méditer sa proposition d’instituer la médecine « clinicienne » comme une science humaine, susceptible alors d’être aussi indispensable à la médecine technicienne que celle-ci l’est aujourd’hui à la première.

Dernier livre paru : Une introduction à la métaphysique.Ed. Les Empêcheurs de penser en rond. 2006.

Entretien paru dans le n°5011 du 27 mars 2006 du Panorama du Médecin




     
Mots clés liés à cet article
  médecin généraliste soin recherche et essais cliniques formation des professionnels de santé
     
     
Envoyer un commentaire Imprimer cet article

3 Messages de forum

  • Dagognet François

    17 décembre 2007 20:40, par Docteur Cros André
    Bien joué vous avez réussi à remuer la communauté médicale ! Si vous êtes intérèssé je peux vous transmettre un mail qui a circulé en s’enrichissant. Mon avis : en 20 ans de pratique de médecine générale voyez l’évolution de mon plateau technique : acquisition ECG, Débitmètre de pointe, PIKO6 ; lecteur de glycémie ; podoscope ; babyhaler, matériel de cryothérapie, thermomètre auriculaire, tensiomètre brassard large et pédiatrique. Sans parler du passage à l’informatique médicale dossier médical, gestion informatique des courbes et calculs de formules complexes ni des feuilles de soins électroniques. Mon porte monnaire s’est apauvrit certes, mais ma compétence technique ne peut pas être qualifiée ainsi ! Je transmet ce message à mes pairs

    Répondre à ce message

    • Dagognet François 24 octobre 2015 01:50, par k2394m3aoe

      So whether you’re single, attached, happy or unhappy there is no such thing as too busy, not enough time or being unsure. Take the leap. Trust yourself in the present peuterey outlet online moment.. Especially for the school going children, moncler outlet online the nature music can bring tremendous benefits. Listening regularly to hogan sito ufficiale the nature sound track as a practice, children can improve with their concentration power, listening skill in the classroom, quickly understand the lecture and increase their memory power. Besides, this music will also help them to be alert always therefore they will improve their ability to study well and achieve great performance..

      It may never be completely understood, the tragedy that has befallen Penn State University. A beloved, legendary coach, long the face of more outlet hogan italia than just the football team has been fired during what outlet hogan was likely to be his farewell season anyway. A slew of college officials, including the school’s president louboutin pas cher have also been fired and there are probably a few firings yet to be done before the month is out..

      In the past several weeks, Donald Trump, a New York real estate businessman, and moncler some others revisted the Obama’s birth issue. Their objective seemed to be to find a political arsenal to destroy the president, moncler so that they would be able to compete with Obama in the piumini moncler outlet upcoming 2012 presidential election. The politicians launched a vicious campaign on President Obama for him to prove beyond a shadow of magasin barbour paris a doubt that he is a United States citizen..

      Plus, when you book online on the tour operator’s website, you get to see their live inventory. The good thing about that is you can see the tour availability and price for all the air tours that week. This is important because sometimes the fare will be cheaper later in the giubbotti moncler week or for a particular flight time...

      Now most of us have or have had a friend who you just can’t get off moncler outlet italia the phone because they want moncler sito ufficiale to talk about a problem. You listen, they talk, you advise and when you finish the conversation you’re worn out but convinced piumini peuterey outlet that you’ve helped. Well you parajumpers have but not often in the way you think.

      Eventually, we were able to be friends and hang out again. canada goose france It was great to be able to spend time together and with our other friends. I focused on just being his friend and not putting any pressure on him to hogan outlet be anything more. 4. Removed soy and soy products from your meals. Soy products add belly moncler doudoune pas cher fat and make it hard to get rid of stomach fat.

      Breakdown : The ACC is having a down year by typical lofty standards and this game could determine the regular season champion, spaccio woolrich bologna if Maryland can stay in the hunt. Sensational guard Greivis Vazquez and Maryland play terrific at perruque homme pas cher home and will be playing their hearts out with their seeding status on the line. Expect a shootout with the Terrapins falling in the closing minutes to the deeper, more experienced Blue Devils. 相关的主题文章:

      Voir en ligne :

      Répondre à ce message

  • Dagognet François

    17 décembre 2007 20:41, par le passeur chaurand jacques
    il est remarquable le bon docteur dagonet

    Répondre à ce message

 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être