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Antiquité gréco-romaine : des naissances entre femmes
 
Dasen Véronique
avril 2010, par serge cannasse 

Les travaux de Véronique Dasen amènent à reconsidérer la place des femmes dans l’antiquité gréco-romaine. Ainsi, elle montre que la grossesse et les jours qui suivent l’accouchement sont un des moyens pour elles de se ménager un espace de liberté et de décision. Dans cette période, la sage-femme ou l’obstétricienne joue un rôle majeur, « de vie et de mort », bien supérieur à celui du père, tel qu’il est symbolisé par leur association avec les Parques, les divinités qui tissent le fil de la vie de chaque humain.

Véronique Dasen est professeur à l’Université de Fribourg (Suisse), où elle est présidente du Département des Sciences de l’Antiquité et responsable de l’enseignement de l’archéologie classique, et professeur invitée à l’Ecole Normale Supérieure (Département des Sciences de l’Antiquité).

Communément, les taches de naissance d’un enfant sont associées à des croyances portant sur les envies de sa mère pendant la grossesse, en général alimentaires. Vous montrez que dans l’Antiquité, elles ont un enjeu plus complexe.

Dans l’Antiquité grecque et romaine, il existe trois types d’explications relatives aux taches de naissance, concurrents et faisant appel à trois acteurs : le couple mère/enfant, le père, les dieux. Commençons par le premier. L’enfant peut avoir des envies et les communiquer à sa mère. Si elles ne sont pas satisfaites, son corps peut porter l’empreinte des objets qu’il voulait, jusqu’à être contrefait. La tache peut aussi être due à une imprégnation par le regard, à laquelle croient les auteurs de l’Antiquité : le regard de la mère a involontairement croisé celui de quelqu’un d’autre, voire celui d’un tableau, qui a imprimé sa marque sur l’enfant. Enfin, les émotions de la mère peuvent influencer la formation de celui-ci. Ainsi, on pense volontiers que si elle a « bon teint », elle donnera naissance à un garçon.

Ce qui est commun à ces explications, c’est le manque de maîtrise de leur corps par les femmes : elles le contrôlent moins facilement que les hommes. En effet, leur chair a une texture spongieuse qui a naturellement tendance à accumuler les fluides corporels que l’utérus doit collecter sous la forme de sang. De plus, cet organe, l’utérus, est quasiment animé d’une vie propre. Il doit être humidifié en permanence, sinon il remonte vers le foie à la recherche de fluide, ce qui peut provoquer la fameuse « suffocation hystérique ». Pendant la grossesse, il peut aussi bouger, au risque de provoquer une lésion du fœtus, si les envies de celui-ci ou de la mère ne sont pas satisfaites.

Cela donne du pouvoir à la mère ! Dans la société antique, les femmes sont très contraintes et surveillées. Les hommes veulent s’assurer de leur virginité, de leur fidélité et surtout de la légitimité de leur descendance. La croyance aux pouvoirs des mères sur le corps de l’enfant à naître leur donne le moyen de se faire écouter et respecter. Et c’est bien commode en cas d’adultère : « si l’enfant ne ressemble pas au père, ça n’est pas que j’ai fauté, c’est que j’ai croisé involontairement un regard » ! Je pense que les femmes ont participé à la construction de ce « savoir » et l’ont transmis de mères en filles, jusqu’à nous, afin de conserver ce pouvoir.

Relevons aussi qu’en français, le mot « tache » est associé à une action fautive, à quelque chose de sale, et que le mot « envie » suggère une perte de contrôle de son corps. L’équivalent allemand, « Muttermal », évoque une forme indistincte, née d’un geste non maîtrisé. Dans de nombreuses langues, ces taches sont associées à des idées de désordre et de souillure, à l’absence de maîtrise de son corps. Les taches de naissance associées au couple mère/enfant sont toujours sans forme bien identifiée.

Au contraire des autres ?

Oui. Il existe des taches transmises de pères en fils et elles ont une forme que les auteurs décrivent toujours de manière précise. Ainsi, à Thèbes, les garçons de la famille des Spartes sont réputés porter une tache en forme de lance. Chez les Pélopides, il s’agit d’une étoile. La présence de cette marque signe l’appartenance à une lignée et légitime le rang social et le pouvoir de celle-ci. Nous connaissons cette tradition en France, avec la fleur de lys imprimée dans la peau et justifiant le pouvoir royal à partir du 15ème siècle.

Ces deux types d’explication des taches recouvrent deux théories sur la génération : hippocratiques, pour lesquelles l’homme et la femme participent à parts quasiment égales à la conception, et aristotéliciennes, où l’homme anime la matière féminine (s’il le fait bien, cela donne un garçon).

Et les dieux ?

La tache a dans ce cas aussi une forme bien définie. Il s’agit ici de naissances dues à une intervention surnaturelle, à l’origine de lignées prestigieuses. L’exemple le plus célèbre est celui de la dynastie des Séleucides. Son fondateur, Séleucos Nicator (4ème siècle avant Jésus-Christ) aurait été conçu par Apollon, pendant le sommeil de sa mère. En présent pour cette union, celle-ci aurait reçu un anneau qui portait l’image d’une ancre marine, imprimée également sur la cuisse de son fils. Cette ancre, dont l’image se serait transmise sur le corps des descendants mâles de Séleucos, est aussi devenue dans le monnayage le symbole de toute la dynastie.

Y a t’il des femmes médecins ou sages-femmes ?

On en connaît plusieurs dès l’Antiquité grecque. Dans le monde romain, ce sont en général des femmes affranchies, autrefois esclaves ou issues d’une famille d’esclaves ayant servi de grandes familles. Elles portent souvent un nom grec qui rappelle leur origine étrangère. Le traité d’obstétrique écrit par Soranos d’Ephèse (2ème siècle après Jésus-Christ ) pour l’instruction des sages-femmes montre que l’on attend de celles-ci un niveau de compétences très élevé et très étendu (suivi de la grossesse, de l’accouchement et de ses complications, soins au nouveau-né). Elles utilisent un matériel très spécialisé, depuis le siège obstétrical jusqu’aux parfums destinés à procurer une ambiance détendue dans la salle d’accouchement.

Les femmes peuvent aussi être médecins et chirurgiens. Aux environs du camp militaire de Vindonissa (Suisse), un cimetière civil a ainsi livré les restes incinérés d’une femme de 18 à 25 ans mêlés à ceux d’un enfant de trois ans (vers 25-50 après J.-C.). A côté de l’urne se trouvait une panoplie d’instruments chirurgicaux : deux scalpels, une pincette en bronze, les restes d’une sonde-spatule, une petite boîte circulaire en bronze et des balsamaires.

Parmi les spécialistes, on trouve le plus souvent des sage-femmes, obstetrices. On ignore tout de la durée de leur formation, manifestement très variable, qui se faisait probablement auprès d’un ou d’une praticien(ne). On ne sait pas non plus si une femme médecin ne soignait que des femmes : une femme qui ne contrôle pas bien son corps pouvait-elle aider un homme à le faire ?

Il a longtemps été prétendu que dans l’Antiquité, l’enfant après sa naissance n’a aucune valeur jusqu’à un certain âge.

Au début du 20ème siècle, les historiens pensaient qu’immédiatement après la naissance, l’enfant romain acquérait le droit de vivre par le geste du père l’élevant de terre devant lui, et que huit à neuf jours plus tard, lors du « dies lustricus » ou « dies nominis », il accédait à la pleine existence, c’est-à-dire sociale, en recevant son nom et son prénom. Entre les deux, se serait situé un temps de transition, pendant lequel si l’enfant mourait, son âme pouvait devenir maléfique. Or il apparaît de plus en plus nettement qu’il s’agit d’une conception fortement influencée par le christianisme, décalquant le baptême et les limbes sur la réalité de l’antiquité romaine. Joue aussi le fait que les documents disponibles ont été écrits par des hommes appartenant à l’élite de la société, prônant en des temps de forte mortalité une indifférence que les découvertes archéologiques contredisent.

Dans tout le bassin méditerranéen, une façon d’expliquer les fausses couches et les morts des tout-petits est de les attribuer aux méfaits des Lamies ou Gelloudes, des démones qui sont souvent décrites comme les âmes jalouses de femmes mortes avant d’avoir pu enfanter. C’est au moment où l’identité sexuée de l’enfant devient socialement importante, vers l’âge de 6-7 ans, que la mort des petites filles devient dramatique. Pour éviter que la fillette décédée ne se transforme en Lamie, on cherche à lui procurer une « bonne mort » en lui assurant la réalisation de son destin d’épouse et de mère dans l’au-delà. Un soin extrême est apporté au choix des objets qui accompagneront son dernier voyage : miroir et bijoux évoquent la séduction qui lui accordera un bon mariage et de beaux enfants, bottines, grenade et noix les rites de mariage, des images érotiques la sexualité nécessaire à la production d’une descendance. Dans l’antiquité, la femme est d’abord une mère.

Par contraste, les tout-petits ne font pas peur. En Gaule romaine, les fouilles archéologiques montrent que de nombreux fœtus ou enfants en bas-âge sont enterrés le long des murs des maisons ou de l’enceinte de la propriété, ce qui n’aurait aucun sens s’ils étaient considérés comme menaçants. Ils sont inhumés pratiquement sans matériel, mais avec soin, ce qui indique l’attention qu’on leur porte. Il ne s’agit pas nécessairement de témoignage d’infanticide, comme on l’a longtemps cru. Certains objets sont manifestement les témoins de l’amour maternel (par exemple, une épingle de vêtement), voire paternel, même s’il s’agit de filles. Ils montrent qu’au moins pour sa mère, l’enfant existe dès avant sa naissance, ce qui est sans doute le cas de la plupart des mères en tout temps et en tout lieu. Ces gestes funéraires nous touchent beaucoup, car ils livrent la trace de l’attachement des femmes, qui n’ont pas laissé de trace écrite.

En démontant le schéma proposé jusqu’alors sur l’entrée du nouveau-né dans la communauté humaine, vous donnez une place considérable à la sage-femme.

Après l’expulsion de l’enfant, elle le pose sur le sol et l’examine soigneusement. C’est elle qui annonce s’il vaut la peine de vivre et si son cordon peut en conséquence être coupé. On ne tranche pas le cordon d’un enfant mort-né. Ce n’est qu’une fois le placenta expulsé qu’elle lève l’enfant (c’est donc elle qui le fait, et non le père) pour couper le cordon. Même si la décision formelle revient au père, et ne réclame d’ailleurs aucun rituel particulier, c’est elle qui a le pouvoir de vie et de mort sur l’enfant.

L’examen de gemmes de l’époque romaine m’a permis de découvrir combien la place symbolique de la sage-femme est importante. Une série de pierres gravées montre trois Parques debout ; devant elles, un enfant posé à terre. Celle qui est à côté du bébé tient le fuseau qui, dans la mythologie gréco-romaine, fabrique le fil de la vie de chaque humain. Elle représente l’équivalent surnaturel de la sage-femme qui tranche - ou non- le cordon, interrompant le fil de la vie intra-utérine afin que la Parque commence celui de la vie humaine, qu’elle tranchera à son tour quand l’existence prendra fin.

Ensuite, et jusqu’au dies nominis, tout se passe entre femmes. L’enfant est gardé auprès d’elles, loin des regards extérieurs, pour ne pas être exposé au mauvais oeil dont on a très peur. Tout un travail s’organise pour faire exister le bébé. On lui donne un bain, qui le débarrasse des reliquats de sa vie intra-utérine et l’agrège aux éléments (eau, froid, chaud….) de la vie ici-bas. On le masse pour le raffermir et lui donner forme. On l’emmaillote dans des bandes pour en faire un être droit, qui se tiendra debout sur ses deux jambes, comme tout humain. On le nourrit très progressivement, après un ou deux jours de diète afin qu’il élimine sa nourriture intra-utérine. Il ne s’agit donc en aucune manière d’une période d’attente, mais au contraire d’une période très active, où les femmes tentent de donner toutes ses chances à l’enfant. La vie est fragile, c’est pour cela aussi que l’on procède par étapes : au fur et à mesure que les jours passent, on ose de plus en plus se réjouir. Et l’enfant acquiert peu à peu une individualité et un rôle social.

Cet entretien est d’abord paru dans le numéro 80 de mars 2010 de la revue Vocation Sage-Femme.

Illustrations (de haut en bas) :
Sarcophage (vers 170-200 après JC). Agrigente, Museo Archeologico Regionale. dessin de Véronique Dasen (tous droits réservés)
Gemme en pâte de verre (1er siècle avant JC). Genève, Mus.1947. Dessin tiré de A.Fürtwangler. Die antiken Gemmen III. Leipzig-Berlin, 1900, fig 155. © D.A. Braci
Gemme (1er siècle avant JC). Dessin tiré de Memorie degli antichi incisori. Florence 1786, planche 17,1. © D.A. Braci

Références :

• V. Dasen (éd.), L’embryon humain à travers l’histoire. Images, savoirs et rites, Gollion, Infolio, 2007
• La médecine dans l’Antiquité grecque et romaine, avec H. King. Lausanne. Editions BHMS, 2008
• Naissance et petite enfance dans l’Antiquité. Fribourg-Göttingen, Academic Press- Vandenhoeck & Ruprecht, 2004
• Jumeaux, jumelles dans l’Antiquité grecque et romaine. Kilchberg, Akanthus Verlag, 2005
• ‘Roman birth rites of passage revisited’, Journal of Roman Archaeology, 22, 2009, 199-214
• ‘Empreintes maternelles’, in La madre/ The mother (Micrologus XVII), Firenze, 2009, 35-54
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