De la forge à Renault : un roman de l’amour filial
mars 2008, par serge cannasse 
La presse a unanimement salué le livre de Martine Sonnet, Atelier 62, qui raconte la vie d’une famille ouvrière dans les années 50-60 et l’histoire du "Père", ouvrier aux forges de l’usine Renault de Billancourt. Avec raison. Le livre réussit entre autres le tour de force de mettre la précision des faits et l’érudition sociologique au service de l’émotion la plus brute, celle d’une fille pour son père.

Martine Sonnet est ingénieur de recherche en histoire, au CNRS. Son père (Amand, pas Armand, pas confondre) a d’abord été un maître de forge dans un village normand puis, les temps changeant, a dû embaucher chez Renault, comme on disait autrefois, dans les années 50. Et pas n’importe où : à l’atelier 62, celui de la forge, celui de l’aristocratie ouvrière, mais aussi celui où la chaleur infernale, les litres de liquide avalés et les dangers de chute d’objets lourds raccourcissaient la vie de la plupart des travailleurs. Monsieur Sonnet serait sans doute fier de sa fille, celle qui a réussi à faire des études : elle a écrit un des plus beaux hommages qui soient non seulement à son père, mais aux ouvriers de la forge, en conservant à la fois le style simple, direct, usant volontiers du raccourci, du langage populaire d’alors, et l’érudition de la scientifique qui sait ce que fouiller des archives veut dire. Chapeau bas également au militant anonyme qui publiait L’Écho des Métallos Renault : précision des faits, humour discret et dévastateur. Et respect pour la Mère, ça se disait encore.
On peut
lire le début du livre
sur le site de l’éditeur (Le temps qu’il fait), ce que je conseille vivement. Pour vous mettre en appétit :
" Le père est un marcheur qui n’a pas son pareil. Il faudrait plutôt dire, même, une sorte d’arpenteur. Il marche à sa mesure, grand, dégagé, effcace, sans se retourner, sans se soucier de ce qui advient derrière lui. Épuise son monde. Sème son monde. Me perd comme cela un dimanche, dans les couloirs du métro, station Porte de Saint-Cloud : sectionnée par la sottise d’un portillon automatique qui ne voit pas qu’on marche ensemble. Des jambes maigrichonnes de neuf ans, sandalettes aux pieds, qui peinent à suivre l’allure et la carrure paternelles. Lui, la cinquantaine bien entamée, alerte, qui marche en « sans-gênes », ses chaussures préférées. Pour dire à quel point rien ne l’entrave. Mais au fil des ans, la figure des vendeuses qui s’allonge et leurs yeux qui s’arrondissent quand il leur demande si elles en ont, des « sans-gênes » en 44, et un jour plus personne dans les magasins de chaussures, sauf lui, pour savoir ce que c’était. « Un modèle qui ne se fait plus » prétendent, sans croire qu’il ait jamais existé, les vendeuses qui ne portent même plus de blouses boutonnées jusqu’en haut resserrées à la taille par une ceinture. Leur droiture quand elles apportent une pile de boîtes, mais pas pour lui. Son dépit alors. Et leurs haussements d’épaules ses talons tournés.
Lui, station Porte de Saint-Cloud, continue son chemin. Ne s’aperçoit de sa fille perdue en route qu’une fois le métro parti. Descend à la prochaine, Exelmans, revient sur ses pas la chercher. Confus. Moi dans le métro suivant, perplexe, jusqu’à la porte de Montreuil. C’est là qu’on allait. Pas trouvé de père là-bas ; demi-tour. Ligne longue la 9, métros rares le dimanche, le temps qu’il faut pour se rejoindre. Grande frousse. S’en remettre en parlant fort tous les deux en même temps dans une brasserie de la Porte de Saint-Cloud, grenadine et café, et puis reprendre l’autobus 136 qui nous ramène chez nous, terminus cité de la Plaine. Piteux : allez raconter ça, qu’on n’a rien vu à Montreuil.
L’homme aux « sans-gênes » marchera seul, de plus en plus. Pas foule pour s’essayer à son pas.
Sur l’unique photo de lui en ouvrier de Billancourt, il marche, précisément, et de l’allure qu’on lui connaît. Petite photo perdue au milieu d’autres, sans usines dans le décor, plutôt des pommiers, dans une boîte à gâteaux « L’Alsacienne », en métal, enfermée dans une des armoires maternelles. Une photo sans auteur ni date ni circonstances connus – et pas lui qui viendra les dire, mort depuis vingt ans tout rond ces jours d’août 2006 quand les mots se cherchent pour dire exactement comme il marchait. Photo seule de son espèce, juste pour donner à le voir aspiré par le poumon de l’usine ; tellement silencieux là-dessus. La preuve de lui dans ce monde à rougeoyer et vrombir si fort qu’une île en enserre autant qu’elle peut. Une île bien attachée par deux ponts : pas question qu’elle parte à la dérive, la « forteresse ouvrière ». Pas tout de suite, pas encore, pas maintenant, seulement quand on l’aura décidé ; ça viendra bien assez tôt."
Martine Sonnet. Atelier 62. Le temps qu’il fait, 2008. 235 pages, 24 euros