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Pour un observatoire national des conduites violentes
 
Debout Michel
avril 2012, par serge cannasse 

Un observatoire national des suicides permettrait d’observer les tendances à l’oeuvre, en particulier dans des groupes populationnels précis. Certains sont en effet plus vulnérables, par exemple les personnes venant d’être licenciées, qui devraient bénéficier d’un accompagnement. Le suicide au travail est un reflet des relations qui existent au sein de l’entreprise, mais il faut se garder des interprétations hâtives en l’absence d’étude solide sur le sujet.

Médecin légiste, le Pr Michel Debout préside l’Union nationale pour la prévention du suicide.

En termes de santé publique, quelle est l’importance du suicide en France ?

En 2007, qui est la dernière année pour laquelle nous avons des données, il y a eu plus de 10 000 décès par suicide. Il est la première cause de mortalité chez les 35-44 ans et la seconde chez les 15-24 ans. Il faut y ajouter environ 195 000 hospitalisations pour tentatives. Ces chiffres sont vraisemblablement sous-évalués, certains suicides pouvant être « cachés », par exemple, derrière un accident de circulation. Je souhaite depuis longtemps la création d’un Observatoire des conduites suicidaires, voire des conduites violentes. Il existe bien un Observatoire de la délinquance, mais son objet est pénal, alors que nous avons besoin de regarder cette réalité aussi du point de vue de la santé publique : 8 % des décès sont dus à la violence, ce qui est important (ce chiffre est encore plus considérable si on y ajoute les blessés par accidents de la route ou du travail et par agressions).

Le but de cet observatoire ne serait pas tant d’obtenir des données absolues, ce qui est difficile, que des tendances. Il pourrait, par exemple, réaliser des sondages à partir d’un échantillon de services de médecine légale choisis sur l’ensemble du territoire national. Alors qu’actuellement il faut deux ans pour exploiter les données recueillies chaque année (pour les décès), il permettrait d’être plus réactif. On pourrait aussi construire des enquêtes pluridisciplinaires, notamment si l’on observe une incidence élevée dans un groupe populationnel particulier.

On associe volontiers le suicide à l’adolescence, ce que vous contestez.

Les 15-24 ans représentent moins de 6 % des décès par suicide, soit un peu plus de 500 par an. En quinze ans, ce taux a été pratiquement divisé par deux, ce qui est notable, mais reste préoccupant. Cette baisse est largement due aux politiques de santé de l’adolescence mises en place pendant cette période : ouverture de maisons de l’adolescence et de services de psychiatrie de l’adolescent, qu’il faut poursuivre, et meilleure attention portée aux tentatives, qui ne sont plus banalisées. En revanche, le nombre de tentatives ne diminue pas, certaines études indiquant même qu’il augmenterait : environ 40 000 par an. Il y a une nette majorité de garçons parmi les décès et de filles parmi les suicidants.

Pourquoi cette différence entre les sexes ?

J’y vois deux raisons principales, mais elles ne sont pas exhaustives. La première est que les garçons emploient des moyens plus violents (pendaison, coup de feu, noyade, saut, etc), alors que les jeunes femmes utilisent dans 95 % des cas des médicaments. Ce qui peut sembler anodin à un médecin, comme prendre trois comprimés d’un coup, est bien souvent considéré par elles comme un risque mortel. Ici, le médecin doit être vigilant : il s’est peut-être passé quelque chose de grave et, sauf exception, il vaut mieux hospitaliser cette jeune femme. Cela permet de faire un bilan et de lui montrer qu’elle a été entendue et qu’elle est prise au sérieux. Sinon on court le risque qu’elle récidive, voire qu’elle s’installe dans un comportement de répétition, comme on peut le voir chez certaines personnalités ayant des troubles psychiatriques.

La deuxième raison est que les jeunes femmes s’adressent plus volontiers à quelqu’un quand elles traversent un moment difficile, alors que les garçons ont plutôt tendance à vouloir faire face seuls ... jusqu’à ce qu’ils craquent, mais alors le risque de décès est majeur.

Est-il possible au médecin de dépister un risque suicidaire ?

Il faut être attentif à ce qui traduit un mal-être. Chez un jeune, c’est souvent l’absentéisme ou les difficultés scolaires. Ce sont aussi les changements d’humeur (brutaux et courts chez la plupart des adolescents), mais qui doivent alerter quand ils sont intenses et qu’ils durent. Chez une personne âgée, il faut faire attention au risque de dépression, souvent difficile à diagnostiquer, d’autant qu’elle peut être provoquée par des événements apparemment surmontables, mais qui peuvent bouleverser leur vie. La perte d’un animal de compagnie, par exemple, quand il reste le seul compagnon de vie. Les personnes âgées sont très sensibles à ces petits « riens » qui construisent une journée et dont la disparition peuvent les faire basculer.

Le médecin ne doit pas hésiter à employer le mot suicide ou à parler de pensées suicidaires lorsqu’il est en présence d’une personne – quel que soit son âge – qui a des signes dépressifs. Non pas dans une approche morbide, mais simplement pour montrer qu’il n’y a rien de honteux à penser à cela. Ceci dit, parler de suicide ou d’idées de suicide est toujours difficile. Une telle approche implique le médecin : il doit accepter d’aborder la mort, ce qui n’est pas évident même pour lui, et donner du temps à son patient. Il ne peut pas se contenter de conseiller de le rappeler si ça va plus mal !

Il faut réinscrire le geste ou la pensée suicidaire dans l’histoire de la personne, ne pas faire d’elle un « suicidant » inscrit dans une fatalité, mais la garder en vie dans la vie. Lui faire retrouver cette envie de vivre que nous avons tous reçue à notre naissance.

Récemment, il a beaucoup été question des suicides liés au travail. Que sait on de ce lien ?

Je suis convaincu qu’il est important, parce que le travail structure notre vie ; il nous met en rapport avec d’autres, nous donne une place dans un collectif, contribue au sens de notre vie. Mais nous ne savons rien de précis sur les liens entre suicides et difficultés au travail. On ne sait même pas combien de morts par suicide étaient au chômage au moment de leur geste ! Les certificats de décès ne mentionnent jamais si le sujet travaillait ou pas. C’est aussi pour cela que nous avons besoin d’un observatoire.

Je pense que les deux années qui suivent un licenciement individuel ou un plan social sont à risque, pas seulement de suicide, mais d’altération des relations familiales, amicales, et de la santé. Les gens concernés devraient pouvoir être suivis, par exemple, par la médecine du travail : il y a bien une médecine d’embauche, pourquoi n’y aurait-il pas une médecine de la perte d’emploi ? Ce n’est pas une idée nouvelle ! Elle avait été proposée en 1993 par le Conseil économique et social dans un travail dont j’étais le rapporteur. Mais rien n’a bougé depuis.

Quant au taux de suicides dans une entreprise particulière, l’important est moins sa valeur absolue que son évolution. Il faudrait pouvoir le relever périodiquement, par exemple, tous les cinq ans. Mais surtout, il faut essayer de comprendre en quoi un suicide représente une onde de choc dans une entreprise, quel sens il y prend. Chez un individu, l’acte suicidaire est complexe, il fait intervenir des facteurs personnels, relationnels et liés à son environnement. Dans la situation de travail, la dimension collective importe elle aussi. Il ne s’agit pas de stigmatiser systématiquement les directions, mais d’essayer de comprendre la réalité des relations humaines dans l’entreprise. La loi donne à l’employeur un devoir de protection de la santé des salariés, qui est la contrepartie aux efforts qui leur sont demandés. La règle est que ces contraintes ne doivent pas dégrader leur santé.

C’est cela qu’il faut examiner. Les médecins du travail ont pris conscience qu’il faut s’intéresser au bien-être « psychosocial » des salariés. Aujourd’hui, le terme est un peu galvaudé, mais l’important est qu’il permet de reconnaître la dimension relationnelle du travail. Il n’y a pas que les situations de harcèlement moral, les situations perverties qui détruisent la santé des personnes, il y a aussi les méthodes de management qui épuisent les gens, qui les isolent et les confrontent les uns aux autres. Alors qu’on nous expliquait que pour gagner le Mondial de football, il faut avoir l’esprit d’équipe, l’esprit de coopération, c’est la compétition entre salariés qui est mise en avant dans les entreprises. C’est un contresens absolu !

Vous avez mentionné les certificats de décès. Quels conseils donnez-vous pour les remplir ?

Quand il s’agit d’un suicide, le médecin a l’obligation légale d’indiquer : « obstacle médico-légal à l’inhumation », parce qu’il s’agit d’une mort violente, dont l’autorité judiciaire doit prendre connaissance et qu’elle seule pourra qualifier de suicide, d’accident ou de crime. Pour l’aider dans cette qualification, elle a recours au médecin légiste. C’est lui qui éclaire le juge et aussi, je tiens à le préciser, la famille du suicidé. C’est lui qui a examiné le corps, qui peut préciser l’heure du décès, et donc apporter aux proches quelques éléments de compréhension. La mort de l’autre a toujours besoin d’être racontée. Le médecin légiste devient le témoin de cette mort sans témoin ; il en est le conteur.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 845 de septembre 2010 de la Revue du praticien médecine générale.




     
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