Des juridictions d’exceptions qui doivent disparaître
février 2008, par Christian Lacault 
Les infirmier(e)s sont appelé(e)s à voter pour la première fois pour leur Conseil de l’Ordre. La création de celui-ci ne fait pas l’unanimité dans la profession. Christian Lacault est infirmier (IDE psychiatrie, Centre Hospitalier Montperrin, Aix en Provence). Il explique ici pourquoi il n’ira pas voter.
Du 9 avril 2008 et cela jusqu’au 24 avril midi, certains d’entre nous voteront pour élire les représentants du conseil départemental du nouvel ordre infirmier.
Après une longue procédure, un lobbying intense de certaines associations, la création d’un ordre infirmier a été entérinée en juin 2006, malgré l’opposition syndicale (hormis le SNPI et la CNI ) et politique (PS, PC, verts) générale.
Aucun amendement n’a été accepté.
Aucun document, aucune étude sérieuse ne confirme une « volonté générale » de la profession de se doter d’une structure ordinale.
L’argument principal des associations « pro-ordres » est une non-représentativité de la profession et une faible syndicalisation. Ceci conduirait à un éclatement des revendications.
Qu’est ce qu’un « ordre » ?
Une juridiction d’exception privée incompatible avec le principe fondamental de séparation des trois pouvoirs. Un ordre est une structure d’essence corporatiste (ce que j’appelle « le syndicalisme de droite ») qui n’a pour finalité que de défendre et de protéger une profession dont les intérêts sont d’abord matériels.
Rédiger un code de déontologie est un acte qui relève du législatif. Les juridictions ordinales ont un pouvoir « prétorien », créateur de droit.
Juger les infirmiers sur celui ci relève du juridique.
Les interdire d’exercer relève de l’exécutif.
Les structures ordinales confondent les trois pouvoirs. Rappelons à ce propos que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affirme que : « Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ».
Une véritable démocratie n’assure « véritablement » la liberté de tous que lorsque ce principe fondamental, défini par Locke et Montesquieu (Trias Politica), est mis en œuvre.
Je crois que ce « péché fondamental » des structures ordinales est à l’origine de tous les autres.
N’utilisez pas cet argument s’il vous plait, selon lequel « Il n’y aura pas de souci avec celles et ceux qui respectent la déontologie infirmière. »
Elle me rappelle par trop la définition suivante : « Les droits de l’homme, pour moi, ce sont avant tout les droits de la victime » - Nicolas Sarkozy (3 juillet 2006)
Le droit n’est pas juste lorsqu’il ne défend que les droits des innocents. Le droit assure une égalité de traitement à tous. Innocents, coupables, présumés innocents.
Le premier acte de l’ordre prévu est une rédaction d’un code de déontologie. Cet engouement pour la déontologie provient du fait que partout où les lois semblent trouver leurs limites, certains imaginent que des « règles spécifiques » apporteront des garanties. Il est attendu d’une déontologie bien conçue et appliquée qu’elle protège chacun des excès possibles de groupes, institutions ou individus.
Le modèle de l’ordre des médecins nous montre que son « pouvoir disciplinaire » s’exerce depuis son origine sur ceux qui contestent son autorité, sa légitimité et ses prises de positions.
Les ordres défendent un statu quo des professions, un ordre social et une certaine docilité de celui ci en échange de ses avantages matériels. Rappelons pour exemple récent que l’IGAS a diligenté un rapport selon lequel le fonctionnement du CDOM de Paris est « accablant, avec des problèmes de gestion considérables ». Des émoluments se montants à 80 000 euros annuels avaient été dénoncés. Le CNOM , quand à lui, n’a « relevé, dans les éléments dont il dispose, aucune malversation établie et c’est sur le défaut de sérénité et de confraternité indispensables aux débats et délibérations qu’est fondée sa décision ».
Si le corps des médecins défendaient la déontologie, auraient-ils accepté sans broncher la T2A , la nouvelle gouvernance, les franchises médicales, la loi sur la récidive des délinquants sexuels et j’en passe ?
Non. En échange d’avantages certains (chefferies de pôles, par exemple), tout ce beau monde se retranche derrière le silence. Rien que le silence éhonté de l’ODM lors de l’affaire du sang contaminé devrait suffire à faire comprendre à nos concitoyens la perversité de ce système.
Une structure corporatiste défend avant tout des intérêts matériels, ce qui n’est pas honteux !. Ce qui est honteux, c’est d’opposer ces intérêts matériels, entre structures corporatistes, sur le dos du contribuable sans que celui ci n’ai plus l’occasion d’intervenir dans ce débat.
Manque de démocratie sur le fond et la forme.
Cet état de fait est anormal, contraire aux règles d’une démocratie ordinaire et aux exigences de responsabilisation de chacun de ses acteurs.
Chaque professionnel de santé se trouve être l’instrument d’enjeux qui le dépassent. Penser se réfugier derrière l’excellence d’une pratique individuelle ne peut être l’occasion d’une économie de réflexion et de responsabilité citoyenne.
La santé n’est pas un « marché comme un autre ». La santé est au cœur du social, l’un et l’autre sont au cœur du politique. Aucune fraction de la population, même « experte » de par sa pratique professionnelle, ne peut s’approprier la réflexion et l’élaboration collectives nécessaires pour que notre société progresse de la domination vers le lien social, du « soin vers la santé ».
L’État se défausse de ses responsabilités dans le domaine de la santé en préparant une libéralisation massive du secteur de la santé. Sans doute finalement assez lucratif, lorsque l’on voit l’appétit de nos sociétés d’assurances privées et leur insistance à privatiser la santé. La création de structures ordinales, ordre des kinés hier, et aujourd’hui celui des infirmiers répond et sert cette logique marchande, contre une logique de bien-être.
Beaucoup de masseurs kinésithérapeutes sont aujourd’hui en lutte contre les dérives de leur ordre, malheureusement prévisibles. 2 à 3% de leur budget est consacré aux missions premières de l’ordre ; émargement à 500 euros la journée de certains responsables.
Qu’en pense la majorité des infirmiers ?
Il est manifeste que la grande majorité n’est pas encore au courant de cette réforme, ou bien est indifférente à l’application de celle-ci. Englués dans des problèmes de fonctionnement au quotidien considérables, une smicardisation des salaires, des réformes attendues qui ne viennent pas (reconnaissance du niveau d’études de la profession, intégration au système LMD ), les professionnels semblent partir à la dérive et dans une lutte pour la survie au quotidien. Les associations pro-ordres affirment que l’ONI apportera des réponses à ces problèmes en assurant une meilleure congruence entre les revendications syndicales. L’ONI luttera-t-il contre le véritable problème ? Le merchandising de la santé.
Non, il fait partie intégrante de ce processus.
Intégrer celui-ci permettra-t-il de lutter ? Je crois que c’est la structure elle-même qui est gangrénée. Et on ne lutte pas contre une structure en l’intégrant.
Je boycotterai donc ce vote. Un boycott actif qui se prolongera par d’autres actions et des contre propositions.
Du 9 avril 2008 et cela jusqu’au 24 avril midi, certains d’entre nous voteront pour élire les représentants du conseil départemental du nouvel ordre infirmier.
Moi pas.
SNPI-CFE-CGC : Syndicat National des Professionnels Infirmiers
CNI : Coordination Nationale Infirmière
IGAS : Inspection Générale des Affaires Sociales
CDOM : Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins
CNOM : Conseil National de l’Ordre des Médecins
T2A : Tarification A l’Activité
ODM : Ordre Des Médecins
LMD : Licence/Master/Doctorat
ONI : Ordre National des Infirmiers