Deux visions opposées du stress
mai 2008, par serge cannasse 
Pour de nombreux spécialistes, le rapport Nasse-Légeron sur le stress au travail privilégie l’abord individuel des problèmes de stress au travail, sous-estimant le rôle de l’organisation de celui-ci. Certains vont même plus loin et contestent l’utilité d’une de ses mesures phares : la construction d’un indicateur de stress.

Le rapport Nasse-Légeron sur le stress au travail a été l’occasion d’une mise au point utile sur ce que Guillaume Le Nagard, dans Entreprise et Carrières, appelle « deux visions complètement opposées » de la question. « La première, écrit-il, portée par les syndicats, par un nombre croissant de médecins et de médecins inspecteurs du travail et par les institutions paritaires ou publiques spécialistes de la santé au travail, comme l’INRS et l’Anact, prône une approche collective et organisationnelle du stress. La seconde, qui a la faveur de nombreux employeurs, insiste sur une approche individuelle du salarié, considérant, d’une part, que le phénomène est multifactoriel, ses causes ne se cantonnant pas à l’intérieur de l’entreprise, et, d’autre part, que le sur-stress serait dû à une capacité personnelle d’adaptation insuffisante. »
L’individu ou l’organisation
L’un des auteurs du rapport, le psychiatre Patrick Légeron, dirige un cabinet de conseil qui se situe clairement dans cette seconde vision, « travaillant surtout sur l’évaluation des niveaux de stress (par des observatoires), la sensibilisation des managers et la gestion individuelle du stress. »
La création d’une statistique nationale sur les risques psychosociaux, avec construction d’un indicateur « global », et le recensement des suicides au travail sont d’ailleurs deux des principales mesures préconisées par le rapport et retenues par le ministre du travail, Xavier Bertrand. Celui-ci propose en outre de rendre obligatoire une négociation sur la prévention du stress dans les branches où l’enquête montrerait un taux supérieur à la moyenne.
Leurs griefs à l’égard des partisans de la première « vision » sont bien résumés dans un article de Nathalie Queruel publié par Santé et travail.
Bien qu’ils soient favorables à la construction d’un indicateur, certains font remarquer qu’elle repose sur « l’existence d’éléments objectifs, permettant un constat partagé sur la santé mentale des travailleurs », qui, pour de nombreux spécialistes, n’est pas certaine. Dominique Huas, médecin du travail, va même plus loin : il existe déjà de nombreuses enquêtes prouvant le lien entre organisation du travail et atteintes à la santé mentale ; « prétendre que, puisque rien n’est démontré scientifiquement, il faudrait créer un indicateur global relève de la désinformation. »
« La question du lien avec le travail – son organisation, son intensification, son valuation ou les modes de management – et l’activité des salariés reste curieusement en creux dans leur rapport », remarque Nathalie Queruel, relayée par Thierry Braillon, président de la Mutuelle souffrance et travail de Lyon, dans Viva magazine : « Seules 6 lignes sur 42 pages abordent l’organisation du travail et les méthodes managériales comme génératrices de stress. »
Un indicateur pour quoi faire ?
Troisième grief, émis par Henri Forest, secrétaire confédéral CFDT chargé des conditions de travail : s’il s’agit de construire un consensus, « les auteurs ne disent pas vers quoi il doit tendre. »
Philippe Davezies, professeur de médecine du travail à Lyon, fait remarquer que le rapport « s’en tient à une évaluation des effets du stress ; il est décevant parce qu’il montre une insistance à ne pas aller sur le terrain des causes (…) ce qui est contraire à l’action préventive. (…) On agira parce que c’est pire qu’ailleurs, alors qu’il faut traiter le risque psychosocial en amont, avant que la situation des salariés soit dégradée. »
Enfin, Gérard Mordillat, dans Libération, dresse un diagnostic quasi apocalyptique : « Le stress est un faux nez pour ne pas nommer par son nom le mal qui ronge le monde du travail : la peur. Peur de mal faire, peur de ne pas faire assez, peur de ne pas aller assez vite, peur de manquer, peur de perdre son emploi, peur de ne jamais en retrouver. La peur qui est désormais le poison inoculé quotidiennement, non seulement par certaines directions d’entreprises (et toutes leurs chaînes hiérarchiques) mais aussi par les médias qui ne cessent d’agiter les épouvantails de la précarité, du chômage et de la délocalisation pour que chacun reste à sa place dans un capitalisme bien gardé. »
Sources :
Libération, 13 mars 2008
Liaisons sociales quotidien, 13 mars 2008 (interview de Xavier Bertrand)
Viva magazine, 9 avril 2008
Entreprise et Carrières, 18 mars 2008.
Santé et travail. Avril 2008
Photo : Prague, 2007 © serge cannasse
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