Engendrer ou avorter (2) - de la chair au corps
mai 2008, par serge cannasse 
Défenseurs et opposants de l’avortement se rejoignent pour opposer les droits de deux personnes (la mère, le foetus) autonomes. Mais l’enquête menée par Luc Boltansky auprès de femmes ayant ou non avorté montre que la distinction est loin d’être évidente pour elles au cours de la grossesse, au cours de laquelle "chacun(e) n’est ce qu’il (elle) est que par rapport à l’autre." Le travail de la chair pour aboutir aux corps ne va que rarement de soi, chez la femme qui va "à terme" comme chez les autres.
Les débats "pour ou contre" l’avortement opposent les défenseurs des droits du fœtus à ceux des droits de la femme, tous mobilisant les notions de "personne" et de "dignité". Avec la visibilité donnée par les moyens techniques modernes, ils ont ainsi fait entrer le fœtus sur la scène sociale, alors qu’il en était auparavant exclu. Dans son ouvrage, Luc Boltansky s’attarde longuement sur leur histoire et donne un résumé précieux des arguments avancés par les uns et par les autres (pour lui, le débat n’est pas prêt de s’arrêter, la spirale argumentative paraissant sans fin).
Mais surtout, il montre que partisans et adversaires de l’avortement se combattent sur un même terrain, celui de l’autonomie des individus, des humains, par rapport à tout contexte, en bref, celui de l’idéologie libérale au fondement des sociétés démocratiques modernes (les humains ne sont plus seulement des êtres singuliers au sein d’un contexte, mais des individus dotés de droits et de "dignité" quel que soit leur contexte). Comme si, pour aller vite, pouvaient s’opposer deux personnes : la femme et le fœtus, celui-ci plus problématique en tant que telle. Or le travail d’enquête qu’il a mené auprès de femmes ayant ou non avorté montre que pendant la grossesse, qu’elle aille à son terme ou pas, qu’elle soit "désirée" ou pas, cette distinction perd de son évidence.
Plénitude et inquiétude : alternances
Dans la grossesse en effet, " chacun n’est ce qu’il est que par rapport à l’autre." Nous ne sommes pas dans le registre de l’indistinction. Au contraire. La femme peut éprouver l’étrangeté de deux autres, celui qui croît en elle et celui qui a mis cet étranger en elle (l’homme du rapport sexuel), qui la marque dans sa chair (et qui peut être à l’origine d’un sentiment de dégoût). Cette étrangeté est source d’inquiétude. Inversement, la perception de l’indissociabilité de soi et de cet autre peut être à l’origine d’un fort sentiment de plénitude. Il ne faut surtout pas juxtaposer grossesse et avortement avec l’un ou l’autre : on peut être inquiète et mener sa grossesse à son terme, ou ressentir de la plénitude et décider d’avorter. Le plus souvent, plénitude et inquiétude alternent, surtout en début de grossesse. Aucune place ici pour un sentiment de "désir" ou de "rejet".
Tout se passe comme si jouaient plusieurs figures de l’identité. Luc Boltansky emprunte au philosophe Michel Henry la notion de chair. La chair n’est pas un état indifférencié, c’est la fondation du Soi, c’est-à-dire le fait d’être soi-même sans être pour rien dans le fait d’être soi-même. La chair est toujours dans le réel, dans le présent. Elle est passive et pourtant se donne constamment à elle-même. D’elle nait le Je, qui est fondé sur le corps, qui agit, qui se projette dans l’avenir.
De la chair à l’autonomie des corps
Accepter la grossesse, c’est fonder deux corps, le sien et celui de l’enfant à venir, c’est l’adopter par la parole, c’est fonder deux autonomies. Cette acceptation est justifiée par le projet parental. La refuser, c’est entamer un rapport difficile avec son Soi (entre Soi et Je) et avec " l’étranger " qui est venu s’y loger. C’est entrer dans un régime de justification établi sur le "moindre mal". L’avortement ne peut donc se faire que sur le mode de l’excuse (y compris envers celui qui aurait pu naître), argumentée sur les circonstances. Un moindre mal n’étant pas un bien, il est condamné à être tu. C’est pour cela qu’aujourd’hui encore, les femmes se taisent. Reste leur souffrance.

Luc Boltanski. La condition fœtale – Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement. Gallimard NRF Essais, 2004. 430 pages. 22,50 euros.
Luc Boltanski est sociologue, directeur d’études à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales).
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