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Ernaux Annie
juin 2008, par serge cannasse 

Annie Ernaux est une des plus importantes écrivains françaises contemporaines, ce qu’elle doit à la qualité de son écriture, dense et précise. Tous ses livres peuvent être qualifiés de "livres de femme", par le choix de leurs sujets, puisés dans sa vie. Le dernier, Les Années, est un témoignage extraordinaire du changement de la "condition féminine" des soixante dernières années. À faire lire à toutes les jeunes femmes et les jeunes hommes.

Professeur agrégée de lettres modernes aujourd’hui à la retraite, Annie Ernaux est née en 1940 dans une famille modeste de Normandie. Elle a publié une quinzaine d’ouvrages, dont le dernier, Les années, est sorti en 2008. Aucun n’est une « œuvre d’imagination », une fiction : leur matériau est autobiographique.

Vos livres sont très largement autobiographiques. N’avez vous jamais eu envie d’écrire de la fiction ?

J’ai abandonné toute idée de fiction à partir du livre que j’ai écrit sur mon père, La place. Après avoir envisagé d’écrire un roman sur lui, je me suis aperçue que sa vie, son itinéraire - il a quitté l’école à 12 ans, puis travaillé dans des fermes, travaillé en usine après le régiment, tenu un commerce après la guerre - ne supportait pas la fiction, ni surtout ma coupure culturelle avec lui. Ensuite, le territoire littéraire de la non-fiction m’est apparu comme immense et je m’y suis engagée résolument. Je crois n’avoir jamais eu de disposition véritable pour la fiction. La réalité est un champ extraordinaire, les choses vécues sont tellement fortes !

Vos livres donnent pourtant le sentiment que seule l’écriture permet de vivre intensément.

Les choses m’arrivent comme à tout le monde, sur le mode de l’émotion (stupeur, joie, bonheur, …). Sur le moment, je ne sais pas le sens qu’elles ont. Je ne peux pas mettre le présent en mots. Je ne peux écrire qu’avec du recul et parfois avec le besoin de revenir plusieurs fois sur les mêmes choses. Là, j’arrive à saisir quelque chose, de la même façon que Fassbinder disait que c’est seulement en filmant ou en écrivant que les choses existaient pour lui.

Vos livres précédents se situent dans des périodes très pleines de votre vie, alors que dans « Les Années », la vie semble glisser passivement.

Peut-être parce que c’est un livre qui couvre une durée différente. « L’événement », par exemple, décrit une période de quatre mois, entre le moment où je me découvre enceinte et celui qui suit mon avortement clandestin. « Les années » s’étendent sur soixante ans, une longue période qui ne comporte évidemment pas que des moments forts. Et le projet du livre, c’est avant tout de dire le passage du temps et ce qu’il reste des choses vécues, du monde aussi, dans la mémoire.

Votre livre montre que nous sommes faits de l’air du temps.

Nous sommes faits d’un temps commun, d’une époque, d’un même contexte historique et de ses représentations. Mais nous ne sommes pas faits du même contexte social. La première mémoire des « Années » s’ancre dans un milieu populaire d’origine paysanne, à travers l’éducation, les récits des parents, etc., mais au milieu d’un contexte plus général marqué par la publicité, l’apparition de nouveaux objets, par ce que l’on entend à la radio, le bruit de fond. Cette rumeur de l’époque, on l’enregistre inconsciemment en soi à tout moment et c’est ce qui nous lie tous, toutes générations confondues, dans le présent.

Vous transmettez de la mémoire.

Pour les plus de cinquante ans, ce livre a opéré une réaction presque fusionnelle : ils ont eu envie de le donner à leurs enfants et petits-enfants, parce qu’ils ont l’impression qu’il y a un arrêt de la transmission entre générations, dans la vie de tous les jours. Je pense que c’est en partie vrai : il y a moins de transmission de la mémoire vécue, depuis une vingtaine d’années. Les plus jeunes disent que les Années rendent brusquement réel le passé de leurs parents, qui restait pour eux sans consistance.

Ce qui est bel et bien le travail de l’écrivain !

Oui, mais j’ai d’abord écrit par besoin de saisir la totalité de l’existence écoulée derrière moi, qui constitue une histoire de femme. C’est un désir que j’ai commencé d’avoir à quarante-cinq ans. Il ne restait rien de « tangible » du monde que j’avais traversé, enregistré en moi, il fallait donc l’écrire.

Etre écrivain, c’est pouvoir faire partager quelque chose avec les autres. Je ne crois pas que tout le monde en soit capable, peut-être faut-il une disposition particulière, mais aussi beaucoup de travail, de ténacité. Il n’y a pas de spontanéité de l’écriture. J’ai beaucoup lu entre quinze et vingt-cinq ans, et ensuite beaucoup noirci de pages. Mais je ne saurais dire comment, par quel moyen j’arrive à faire partager quelque chose. Ça a été une grande surprise pour moi, à la sortie de « La place », en 1984, que des lecteurs me disent : « Vous avez écrit mon histoire ». C’était la plus belle chose que l’on puisse me dire. Ce qui justifie l’écriture. Etre écrivain, c’est donc faire partager une expérience par des moyens qu’on ignore soi-même, et qui ne sont pas « reproductibles ».

Vous écrivez que les femmes examinent les traces, les taches, celles du linge en particulier. Dans la mesure où l’écriture est une trace, y a t’il une analogie entre l’écrivain et la femme ?

Je suis fascinée par la trace que laissent les photos, par les taches, et par les taches sur les vieilles photos ! J’aime l’aspect matériel de celles-ci, c’est pour cela que j’ai du mal avec les photos sur ordinateur : il manque le toucher du papier, les défauts, tout ce qui est la marque humaine.

Quand j’ai écrit « L’usage de la photo », ça m’a sauté à la figure : les femmes ont à faire avec les taches plus que les hommes. Cela dit, quand j’étais enfant, je ne m’occupais pas du linge, ma mère ne me laissait faire aucun travail ménager. Il y a peut-être une fascination due au sang des règles : dans les années cinquante, les femmes ne portaient pas de tampons, elles lavaient leurs serviettes dites périodiques. Mais je ne crois pas que cela était davantage caché aux garçons : nous vivions dans des logements étroits, il était difficile de cacher ces choses.

Cela étant, ce sont les femmes qui, encore aujourd’hui, sont préposées au nettoyage des taches.

Cela veut-il dire que la condition féminine n’a pas changé ?

Elle a changé sur un plan essentiel : la maîtrise de la reproduction et de la sexualité. En principe, elles peuvent avoir la même sexualité que les hommes. Pour eux aussi, ces changements ont été importants. Ainsi, il n’y a plus de mariages obligés pour « régulariser » une naissance, chose banale avant la contraception. Il y a plus : elles sont devenues les maîtresses de la vie. Ce sont elles qui décident d’avoir des enfants ou pas. D’où, très vieille peur, les hommes s’imaginent qu’ils sont fragilisés par les femmes.

Mais le projet familial est toujours porté par les femmes : ce sont toujours elles qui s’occupent de l’intendance. Le partage des tâches reste encore très minoritaire.

Il y a un pouvoir dans l’intendance.

Oui, certaines femmes se sentent investies de ce pouvoir et ne désirent pas vraiment en être dessaisies. Je me souviens d’un repas de famille, à la fin duquel les femmes se sont levées pour la vaisselle et un homme a dit « Ah ! la vaisselle ! c’est sacré pour les femmes ! » sans susciter d’autre protestation que la mienne. Cela se passait à la fin des années 70, Mai 68 n’avait pas tout changé !

D’ailleurs, dans votre livre, mai 68 est comme une parenthèse qui s’ouvre et se referme.

Ça s’est refermé progressivement dans les années soixante-dix, du point de vue politique, de la prise en main par les individus des affaires collectives. Mais, en 68 et pendant quelques années, quelle ouverture, quelle libération de choses tues, lourdes ! Par exemple, il a fallu le Manifeste des 343 Salopes en 71 pour que j’ose dire que j’avais avorté, jusque là, je n’avais jamais rien dit à personne. J’avais mis une chape dessus. Et, avec du recul, je vois combien ma vie personnelle et professionnelle, d’enseignante, a été changée en même temps que le désir d’écrire sur des choses enfouies est né avec force dans la mouvance de 68.

Malgré la loi Veil et la loi Neuwirth sur la contraception, qui ont plus de trente cinq ans, il y a encore beaucoup d’avortements en France.

L’avortement reste un problème de femmes, dont finalement personne ne parle vraiment. Même pas les femmes. Et il y a un discours à nouveau enchanté sur la maternité et la grand-maternité ! Les plus belles choses au monde, tralala. J’ai gardé ma petite-fille pendant une semaine : c’est un non-stop épuisant du matin au soir !

L’avortement est le lieu de questions complexes, de désirs contradictoires. A la fin de « L’événement », j’écris qu’il m’a fallu passer par là pour vouloir des enfants. Cet événement a été initiatique, une façon de découvrir quelque chose que je ne savais pas, qu’aucune autre expérience ne peut me donner. A travers lui, j’ai opéré ma rupture avec ma mère. Et, bien qu’elle ait appris mon avortement par une lettre qui ne lui était pas destinée, nous n’avons jamais abordé le sujet…

Les médecins à qui vous en parlez sont terrifiants.

Pas tant que cela. À l’époque ils réagissent seulement en fonction de la loi, qui interdit. L’un d’entre eux – que j’ai revu quand « L’événement » a été publié - m’avait quand même prescrit des antibiotiques à prendre avant et après mon passage entre les mains d’une « faiseuse d’anges », c’était essentiel.

Encore aujourd’hui, les femmes ne peuvent pas dire ce qu’elles ressentent ?

On a souvent parlé d’impudeur à mon sujet et on a voulu faire de moi l’ancêtre de Catherine Millet ou de Christine Angot alors que nous n’avons entre nous rien de commun. Mais c’est toujours ainsi lorsqu’on parle des écrivains femmes. Et d’une femme, on attend l’émotion, les signes de l’émotion comme aurait dit Barthes, des sentiments, la « consolation ». Ce que je ne cherche pas. Mon avant dernier livre, en collaboration avec mon compagnon, « L’usage de la photo » a été mal reçu parce qu’il touche un tabou : l’érotisme et le cancer.

L’écriture : une accumulation de puissance

En quelques années, l’autobiographie est devenue un genre littéraire prisé, dans lequel, bien souvent, blogs et livres étalent des « moi » satisfaits ou douloureux au moyen d’une écriture qui rend problématique leur attribution à un « auteur ». Rien de tel chez Annie Ernaux. La mémoire des événements vécus est un matériau qui se travaille, aboutissant à une écriture ciselée, contenue, précise, visant à se « réapproprier la vie », comme elle le dit elle-même, et où tout sentimentalisme est banni : « Je ne connais que la logique des choses. »

Bien qu’elle ait souvent abordé des sujets avec des modalités qualifiées de scandaleuses par les bonnes âmes, parce qu’elle écrit ce qui a été et ne joue pas sur le registre des émotions convenues, Annie Ernaux n’est pas un écrivain impudique : elle n’a pas la volonté de « tout » dire, mais celle de donner les éléments qui, peu à peu, lui permettent, et permettent à ses lecteurs, « d’habiter le monde », pour reprendre la belle formule de Jacques Bouveresse (La connaissance de l’écrivain. Agone, 2008). Aussi procède t’elle volontiers par juxtaposition, montrant même l’écriture en train de s’élaborer, à la manière des objets magiques de certaines cultures traditionnelles, où il s’agit d’accumuler de la puissance en incorporant des objets qui en contiennent et non, comme souvent en Occident, de fixer une œuvre censée rassembler et harmoniser la totalité du monde. La beauté est pourtant bien là, mais au service du vrai : « Là où prédomine la recherche esthétique, le sens fait défaut. »

Son dernier livre, Les années, est un témoignage extraordinaire du bouleversement de la condition féminine en l’espace de quelques décennies. Il réussit l’exploit de transformer une vie banale en vie commune, au plein sens du terme, même si le lecteur (la lectrice : il faut conseiller ce livre à toutes les jeunes femmes) ne partage pas les points de vue de l’auteure sur la politique ou la société. Certains thèmes reviennent comme des refrains qui changent avec l’air du temps : ainsi, les repas familiaux, qui semblent se déliter alors que peu à peu se réaffirme leur force profonde de transmission entre générations ; ou l’irruption continuelle d’objets nouveaux dans la vie quotidienne, d’abord source d’émerveillement se transformant au fil des ans en habitude vaguement lassante.

Annie Ernaux a longtemps hésité avant de choisir la troisième personne pour son récit. Décision cruciale en effet : nous pouvons tous nous l’approprier.

Livres cités : La place – L’événement - L’usage de la photo – Les années. Ils ont tous été publiés chez Gallimard.

Entretien paru dans le numéro 5102 du 13 mai 2008 du Panorama du médecin




     
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