Accueil  > Entretiens > Fernandez Gabriel
 
Entretiens
 
Le travail, une ressource pour la santé
 
Fernandez Gabriel
janvier 2010, par serge cannasse 

Les débats actuels sur le travail mettent en avant le risque qu’il peut représenter pour la santé. Pour Gabriel Fernandez, il peut aussi être un facteur favorisant celle-ci. Pour cela, il faut d’abord ne pas la réduire à l’absence de maladie et l’aborder comme non comme un état, mais comme une construction permanente du pouvoir d’agir sur soi-même et le monde. Le rôle du médecin du travail est alors de réactiver l’appropriation par les salariés de la dimension collective de leur métier, constitutive de chacun, d’abord donnée par les règles professionnelles, qui lui sont à la fois extérieures et inscrites au profond de lui.

Médecin du travail, Gabriel Fernandez participe aux travaux de recherche de l’équipe « Clinique de l’activité » (Conservatoire national des arts et métiers), dirigé par Yves Clot. Il vient de publier « Soigner le travail - Itinéraires d’un médecin du travail » (Érès, 2009 - 256 pages, 13 euros).

Alors que le médecin du travail est généralement considéré comme un médecin de prévention, vous fondez son rôle sur la tradition clinique française.

Pour le dire très brièvement, aujourd’hui la fonction d’un médecin du travail, c’est de faire de la restriction d’aptitude : réduire les possibilités de travail d’un salarié en demandant à son employeur de lui éviter tel ou tel poste parce qu’il est atteint d’une maladie et afin de le protéger. Mais cela, d’autres médecins peuvent le faire, notamment les généralistes, qui connaissent très bien leurs patients. Pas besoin d’être un spécialiste du travail pour savoir qu’une personne victime de sciatique ne doit pas soulever de lourdes charges ou que quelqu’un venant de faire un infarctus doit rester chez lui quelque temps. Le cœur de métier du médecin du travail est ailleurs. Il est dans le rapport qu’il peut établir entre le travail et la santé, et non plus la maladie.

Il s’agit de favoriser le développement de la santé pour que celle-ci empêche la survenue d’une maladie ou soit un facteur de guérison s’il est malade. Cette démarche s’inscrit dans une tradition médicale qu’évoque Canguilhem.

Avant lui, on pouvait encore penser que quelqu’un « avait la santé » lorsqu’aucune maladie ne pouvait être identifiée chez lui. Mais lorsqu’un médecin a supprimé l’agent pathogène par une action médicale adéquate, il n’a fait que la moitié de son travail. L’autre moitié, c’est de restaurer la santé de son patient, c’est-à-dire son pouvoir d’agir sur lui-même et sur le monde. En ce sens, quelqu’un peut être malade et « avoir la santé » ; je ne dis pas : « être en bonne santé. » Cette idée est héritée de la philosophie de Spinoza, pour qui on ne connait le monde qu’en agissant sur lui, donc par ce qu’on en ressent.

Le rôle du médecin du travail est d’utiliser le levier du travail pour développer la santé des salariés. Lui seul peut le faire : c’est la place que l’institution lui réserve et qui est d’autant plus fondamentale que le travail est un des milieux de vie les plus importants pour nous tous, même si évidemment il n’est pas le seul.

Dans votre livre, on ne perçoit aucune discontinuïté entre soin et prévention.

Dans prévention, j’entends trop souvent préservation de la santé. Or on ne préserve pas sa santé, on la conquiert en permanence. C’est binaire : ou on se développe ou on s’enveloppe, ou on prend la main sur soi et sur le monde ou on se laisse enfermer dans la maladie et dans son histoire. Le soin consiste à aider chacun à développer ses potentialités, y compris ses défenses, biologiques ou autres. C’est aussi le rôle de la prévention au sens correct du terme. Pour moi, les frontières sont donc floues. Mais il est vrai que d’une certaine manière, je ne crois qu’au soin.

Vous êtes très attentif aux détails du travail et au pouvoir créateur de ceux qui l’exercent, quel qu’il soit, ce qui témoigne d’un profond respect, plutôt inhabituel : pour vous, il ne semble pas y avoir de métier plus digne qu’un autre.

Pour la plupart d’entre nous, il est compliqué de parler de son propre travail alors qu’il semble facile de parler de celui d’autrui : on pense pouvoir en dire quelque chose de substantiel. Par exemple, tout le monde vous dira que le travail des conducteurs de train, c’était dur autrefois, parce qu’il fallait mettre du charbon dans la chaudière, alors qu’aujourd’hui il suffit d’appuyer sur des boutons. Personne ne se demande si en réalité, on sait de quoi on parle. Or en examinant son propre travail, on réalise qu’on le connaît mal et qu’a fortiori on connaît mal celui d’autrui.

Avec l’équipe de recherche dirigée par Yves Clot, nous faisons des interventions de 18 à 24 mois, pour obtenir les réponses à une ou deux questions que nous avons posées à quelques salariés, puis à un groupe de travail plus élargi. À l’issue de cette longue réflexion commune, leur point de vue sur leur propre travail a totalement changé : ils n’ont plus de certitudes, mais des questions. Quant à l’attention aux détails, c’est bien entendu une question de respect, avant tout des personnes, et surtout une astuce méthodologique : c’est à partir des détails qu’on explore profondément une situation.

C’est pour cela que nous ne parlons pas de « souffrance au travail » ou de « risque psychosocial », thèmes beaucoup trop larges qui enferment dans une compassion triste. Il faut sortir de la plainte et de la dénonciation. En consultation, mon interlocuteur doit avoir l’occasion de faire un pas décisif : reprendre les choses en main. Bien souvent, il le peut grâce à un obstacle que je lui présente, quitte à passer pour le méchant docteur. On ne commence à réfléchir qu’avec le sentiment que quelque chose échappe.

Vous avez une formule superbe : son problème doit devenir un problème pour qu’il devienne leur problème. Cela signifie t’il que vous privilégiez les démarches collectives ?

La souffrance est une expérience individuelle. De même que je ne cherche pas à être une sorte de prêtre de la compassion en permettant au patient de s’épancher, mon but n’est pas d’organiser des collectifs pour partager la souffrance. Je pars du constat que le travail est par essence une activité qui se fait à plusieurs, même dans le cas de travailleurs isolés, parce que tout travail est la reprise d’un problème que quelqu’un d’autre a laissé et la création d’une solution qui devient un problème pour quelqu’un d’autre. Votre travail est toujours collectif, que vous le vouliez ou non.

Il ne s’agit pas de faire l’apologie des collectifs de travail, mais de considérer qu’ils peuvent fonctionner en nous comme une instance psychique qui a besoin d’un relais externe correspondant pour exister. Nous sommes remplis de collectifs, ça peut être une équipe de foot, pourquoi pas ? Ils ont à faire circuler l’énergie psychique entre nous et le monde.

Loin de nier le rôle des affects, il s’agit de partir d’eux et de parler d’abord du travail lui-même, susciter un étonnement à son propos, qui puisse être repris par les collègues du salarié qui consulte, quitte à revenir aux affects plus tard.

Nous organisons ainsi des controverses entre travailleurs, non pas pour qu’ils comprennent ce qu’ils font, mais pour qu’ils fassent une expérience psychique tout-à-fait particulière : nous n’avons jamais le dernier mot sur ce que nous faisons, il y a toujours quelque chose qui nous échappe. Le seul accord auquel nous puissions parvenir, c’est que nous pouvons travailler ensemble malgré nos désaccords. Non pas parce que le conflit serait utile en soi, mais parce que la réalité résiste toujours à ce que nous pouvons en dire. Et c’est justement ça le moteur de la création de soi et de notre monde : courir derrière ce qui nous échappe pour en attraper un petit bout.

Cette instance psychique collective et incarnée, c’est ce que vous appelez le genre professionnel ?

Absolument. Le genre professionnel, c’est l’histoire des règles construites par les travailleurs et doublant les règles prescrites par l’organisation du travail, qui ont d’ailleurs elles aussi leur propre histoire et leur nécessité. Ce sont les règles que le novice rencontre quand il arrive dans le milieu de travail, sur lesquelles il bute et qui sont pour lui des contraintes jusqu’au moment où il comprend en quoi elles sont des ressources qui lui permettent de gagner du temps et de l’efficacité. Chemin faisant, il trouve sa propre façon de faire : il invente son style, qui comporte ses propres trouvailles que d’autres pourront éventuellement reprendre, les transformant en gestes qui enrichissent le genre professionnel. Celui-ci fonctionne ainsi comme une instance psychique qui, comme le dit Canguilhem, vous donne de l’assurance, au double sens du terme : l’audace pour faire les choses et la sécurité de vous voir repris si vous vous trompez. Ce « collectif » est devenu pour vous un outil de développement, de pouvoir d’agir, de santé.

Le cœur de métier du médecin du travail, c’est de tenter de relancer cette instance psychique collective pour qu’elle redevienne un facteur de santé.

Pour de nombreux sociologues, une des raisons de la souffrance au travail est qu’il existe actuellement des processus de destruction des collectifs de travail. Vous partagez cette analyse ?

Pas entièrement. Il est vrai que de nombreux collectifs sont mis à mal. Mais il faut s’entendre sur ce qu’on met derrière ce mot. Par exemple, dans certains services hospitaliers, on favorise les groupes de parole de professionnels, sans pour autant qu’ils deviennent une ressource psychique favorable à leur santé, parce qu’ils n’ont pas pour objet les intrigues du travail.

Permettre à des salariés qui ne vont pas bien de reprendre la main sur leur travail pour qu’ils aillent un peu mieux, c’est aussi une façon pour eux de contester le lien de subordination consubstantiel au contrat de travail salarié. Mais la hiérarchie a aussi ses contraintes, quelle que soit l’organisation du travail : il n’y a pas besoin de toujours invoquer les mauvais patrons ! Les règles qu’elle donne ont leur raison d’être. Elles peuvent être discutées par les travailleurs et leurs représentants, mais ça n’est pas mon rôle. Je fais en sorte que les gens puissent se regarder travailler : je ne fais pas du tourisme industriel dans les ateliers, ce qui ne m’empêche pas de parfois faire leur travail avec eux pour mieux le comprendre.

En somme, tout le monde a envie de faire du bon travail. Et les tire au flanc ?

Je n’en connais pas. Ceux qui en ont l’apparence dépensent une énergie folle à ne rien faire, une énergie perdue pour eux et pour leur entreprise.

L’entretien que vous venez de lire peut donner l’impression que la démarche de Gabriel Fernandez est plutôt théorique et abstraite. Or son livre est tout le contraire : c’est bien à partir de ses « itinéraires de médecin du travail », des cas cliniques dont il doit s’occuper, des difficultés concrètes qu’il rencontre, qu’il élabore sa pensée. Cependant, il ne « colle » pas au terrain. Il lui est fidèle, mais il n’en attend pas une compréhension spontanée du réel. Il lit, beaucoup, et participe à la démarche de recherche du laboratoire d’Yves Clot. C’est bien cela aussi qui fait de son livre un ouvrage passionnant.

Comme le disait je ne sais plus quel auteur, chez lui, la théorie est le plus puissant des outils pratiques, parce qu’elle interroge le réel et se laisse interroger par lui. Son livre se suit comme une succession d’histoires de salariés dont chacune a une énigme. Au fur et à mesure que l’enquête progresse, d’autres questions se posent, reprenant le mouvement vrai d’une pensée authentique. Descartes demandait à ce qu’on lise ses « Méditations philosophiques » comme un roman. Le livre de Gabriel Fernandez est incontestablement un polar. Un très bon polar.

Cet entretien est paru sous une forme légèrement modifiée dans la Revue du praticien médecine générale numéro 831 du 8 décembre 2009.




     
Mots clés liés à cet article
  travail médecin du travail corps/esprit santé
     
     
Imprimer cet article
 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être