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Entretiens
 
" Drogués " et " intégrés "
 
Fontaine Astrid
décembre 2007, par serge cannasse 

Astrid Fontaine est ethnologue pour l’association Laboratoire de Recherche en Sciences Humaines (LRSH). Elle est co-auteur de plusieurs recherches sur les usages de drogues financées et publiées par l’OFDT (Observatoire des drogues et des toxicomanies), ainsi que d’un ouvrage paru en 1996 : Raver (avec Caroline Fontana, éditions Anthropos-Economica, collection Poche ethno-sociologie).

La consommation de drogues est habituellement corrélée avec un degré plus ou moins élevé de désocialisation. Or vous parlez d’usagers « intégrés ». Quel type de population ce terme désigne-t’il ?

La définition la plus large désigne des usagers ne fréquentant aucune structure de prise en charge sanitaire ou sociale et non repérés par le dispositif d’application de la loi. Ce sont donc des gens anonymes et socialement intégrés. Cela implique qu’ils maintiennent une activité professionnelle sans faire parler d’eux, sans conséquences. Contrairement à des usagers plus jeunes qui revendiquent leur consommation ou à des usagers dépendants depuis de nombreuses années, leur mode de vie ne se réduit pas à la recherche et à l’usage de produits. Mes travaux portent sur des personnes qui travaillent depuis plus d’un an et qui consomment toutes sortes de produits (cannabis, mais aussi ecstasy, cocaïne, héroïne, médicaments licites détournés ou non de leur usage).

Cela signifie t’il que leur histoire avec « la drogue » soit sans problème ?

Non, bien sûr. Mais il n’y a pas que la drogue à faire cette histoire. Dans un même contexte à un moment donné, un même produit peut être néfaste pour un usager et bénéfique pour un autre. Une dépendance actuelle ne veut pas dire qu’elle va durer, de même qu’une absence d’accident ne veut pas dire qu’il n’y en aura jamais. Chaque histoire peut être figurée par une combinaison, variable dans le temps, de différents éléments dont certains concernent le mode de consommation : le vécu (affectif, relationnel, professionnel), la personnalité, le contexte de vie, la plus ou moins grande disponibilité des drogues dans l’entourage, le sens donné à l’usage de drogues et la culture dans laquelle il s’inscrit, le rapport à l’interdit et le positionnement par rapport à une société qui prône la performance. Tout comme le travail ou les relations amoureuses, les éléments relatifs à la consommation peuvent rendre l’individu vulnérable ou au contraire le renforcer.

Il s’agirait d’une sorte d’automédication ?

On sait qu’il existe un lien entre consommation de drogues et pathologies psychiatriques. Je m’intéresse à des gens qui n’en sont a priori pas atteints. En revanche, comme de nombreuses autres personnes, ils peuvent être sujets à des épisodes dépressifs, par exemple.

En général, les usagers attribuent trois fonctions à la consommation de drogues : la recherche de plaisir, la recherche de performance ou d’adaptation sociale, la fonction thérapeutique. Ces trois fonctions interviennent successivement ou simultanément dans la vie des usagers. Ceux-ci mettent toujours en avant la dimension hédoniste et festive de leur consommation. Cependant, beaucoup la rattachent aussi à une pratique d’apaisement des tensions psychologiques, parfois ressenties fortement. Ils recherchent un équilibre psychologique et un allègement des contraintes sociales et des questionnements existentiels. Il y a des personnes pour qui la consommation est consciemment une « béquille chimique », pour reprendre une expression désignant la consommation de médicaments ou autres produits licites dans la population générale.

Pourquoi ne vont-ils pas voir un médecin ?

Pour plusieurs raisons. Ils se méfient des psychotropes que le médecin prescrit, parce que ces produits altèrent la conscience sans procurer de plaisir. Quant aux médicaments dits de substitution, les gens dont je parle n’en ont pas besoin. D’une part, ces produits ne concernent que les usagers d’héroïne, d’autre part, des travaux ont montré que la plupart des héroïnomanes s’en sortent seuls, sans aucun substitut. Je ne veux pas dire que la substitution est inutile, mais elle n’est pas une panacée. Certains consultent un psychiatre, un psychologue ou un psychanalyste, mais la consommation n’est jamais le motif de leur consultation.

Leur histoire avec la drogue fait partie de leur construction identitaire, souvent forgée à l’adolescence et associée à toute une construction intellectuelle liée à des pratiques d’usage, à un vécu à partir de champs où ils se sont fortement investis, comme un mouvement musical ou culturel. Enfin, leur consommation les pousse à fortement critiquer les informations données par les campagnes de prévention et par les médecins. Ces informations sont souvent fausses et, dans la durée, incohérentes. Ainsi, le cannabis a d’abord été assimilé à l’héroïne (« un joint conduit à la piquouze »), puis a été considéré comme une drogue « douce », ce qui est tout aussi discutable. Ensuite, le message a été « savoir plus, risquer moins », ce qui était une tentative intéressante d’ouvrir le dialogue. Depuis 2002, les campagnes sont de nouveau centrées sur une diabolisation du cannabis : « ça rend fou, ça désocialise » ! Ces allers-retours aboutissent pour les utilisateurs à une totale perte de crédibilité des informations données par les médecins et les institutions de prévention. Ils vont donc les chercher ailleurs, d’autant que la plupart des médecins n’ont qu’une connaissance académique des produits. C’est d’ailleurs normal : les usagers intégrés ou pas ne représentent qu’une petite partie de la population générale, contrairement à l’image répandue du « fléau ».

Comment vivent-ils leur consommation ?

Ils ne se définissent pas et ne se revendiquent pas en tant que milieu ou sous-culture. A priori, rien ne les regroupe, ni en termes d’âge (de 25 à plus de 50 ans dans mes travaux), ni de type d’activité exercée (depuis l’ouvrier spécialisé jusqu’au haut fonctionnaire en passant par le cadre infirmier), ni de loisirs. Le groupe des usagers intégrés est donc une construction sociologique, incluant des gens qui ont des parcours très variés.

Ce qui pourrait les rassembler est l’ambivalence entre l’interdit juridique et moral de leur consommation et leur sentiment d’appartenance à la société. Beaucoup se considèrent comme des citoyens respectables, dont la consommation n’est pas contradictoire avec l’exercice de leur profession. Mais je cite une visiteuse médicale qui ne considère pas que sa consommation de cocaïne est illégale, justement parce qu’elle est insérée et éprouve de la honte lorsqu’elle se retrouve au chomâge !

Schématiquement, ils organisent leur vision du monde autour de trois figures. Le Français Moyen incarne la norme : il est souvent drogué sans le savoir (à l’alcool, aux médicaments, à la télé, etc). Le Junkie incarne la déchéance. Le Super Héros incarne la réussite, il « assure », il « gère » sa consommation, avec une vie familiale et professionnelle sans faille ; il est le modèle dont il faut se rapprocher, un modèle très proche de celui du cadre qui réussit.

Cette schématisation est celle du chercheur. Loin du discours homogène des plus jeunes, ces usagers ont en fait un discours très riche sur les façons de concilier une vie « normale » avec ce que Georg Simmel appelle un « élargissement de la vie ».

Que pensez vous de l’extension actuelle des tests de dépistage en entreprise ?

Ils ne peuvent pas être motivés par une soudaine augmentation des pratiques de consommation dans le contexte professionnel : aucun élément ne permet de l’affirmer. Ces pratiques ont sans doute toujours existé, même si elles évoluent en fonction des transformations des usages. En effet, il y a encore 30 ans, il était fréquent chez les travailleurs de consommer entre 10 et 20 litres de vin par jour, ce qui paraît aujourd’hui incroyable. Pourtant, c’était presque une norme. Si l’alcoolisation a fortement baissé dans notre société, nous avons par contre de plus en plus recours aux médicaments psychotropes (les amphétamines ont été retirées du marché il y a peu et les Français sont les plus gros consommateurs d’antidépresseurs et d’anxyolitiques) et la palette des drogues légales s’est diversifiée.

L’intérêt actuel pour les usagers qui travaillent et qu’il faudrait donc dépister relève surtout de deux phénomènes. D’une part, la levée du tabou autour de ces produits, liée à la transformation de la consommation de psychotropes depuis une trentaine d’années : baisse de celle de la drogue licite, l’alcool, augmentation de celle des produits illicites et des médicaments psychotropes. D’autre part un enjeu commercial important. Aux Etats-Unis, près de la moitié des salariés sont contrôlés à l’embauche et durant l’année, quelle que soit la taille de leur entreprise. Le marché des tests (et des produits pour les falsifier !) étant saturé, certaines firmes pharmaceutiques tentent de l’étendre à l’Europe.

L’extension des tests en entreprise pose des problèmes éthiques majeurs, que le CCNE (Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé) a soulignée à la demande de la MILDT (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) en 1989, en raisonnant par analogie avec les travaux qu’il avait déjà réalisés à propos de la séropositivité au VIH : risque de discrimination et d’exclusion des usagers, atteinte aux libertés individuelles. Pour le CCNE, cette extension est clairement motivée par « un enjeu commercial considérable ».

Et les problèmes de sécurité ?

Les postes de travail posant un indéniable problème de sécurité (dans les transports, l’industrie chimique, etc) font l’objet depuis très longtemps, et bien entendu légitimement, d’une surveillance médicale particulière, incluant le dépistage des psychotropes. Le problème est l’extension de la notion de sécurité à des catégories de personnels pour lesquels elle est loin d’être évidente. De plus, si on admet cette extension, il n’y a aucune raison de se limiter aux drogues : on peut aller jusqu’à la mauvaise humeur due à un divorce ou à une insomnie !

Les tests ne pourraient-ils pas permettre de venir en aide à ces usagers ?

Tous les usagers ne se trouvent pas en position d’avoir « besoin d’aide ». Cependant, une meilleure information sur les produits et la possibilité d’en parler serait certainement utile pour tous, tant en termes de prévention primaire que secondaire. Les tests ne constituent en rien une « aide », d’autant qu’ils placent les médecins du travail, dont le rôle est de faire de la prévention, dans une position de répression, sans leur donner les moyens d’un suivi satisfaisant.

Quelques données pour situer les problèmes.

Selon l’Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies (OFDT), 8,9 millions de Français consomment quotidiennement de l’alcool, 13 millions du tabac, 2,4 millions des médicaments psychotropes et 280 000 du cannabis. Les chiffres de morbimortalité concernant l’alcool et le tabac sont éloquents. L’alcool est responsable de 7 % de décés masculins et de 2 % des décés féminins, et, dans la tranche d’âge des 45-55 ans, de 20 % des décès masculins et de 10 % des décès féminins. Le tabac tue 60 000 personnes par an, ce qui représente plus d’un décès sur neuf. Les accidents de la route provoquent 7 720 morts par an, dont un tiers chez des personnes ayant une alcoolémie illégale. Chaque année, 5 millions de personnes sont victimes d’un accident de la vie courante et 15 000 d’entre elles en meurent.

Le nombre de décès par surdose a fortement diminué depuis 1994, passant de 564 à 143. La part des surdoses dues à l’héroïne est en diminution, celle des surdoses dues aux médicaments en augmentation. Ces décès n’étant recensés que dans les cas où les services de police interviennent, ceux liés à l’usage de drogues illicites sont vraisemblablement sous-estimés. Les tests de dépistage n’ayant jusqu’à maintenant été pratiqués que sur des populations limitées, il est impossible de connaître les évolutions du nombre des usagers qui travaillent. Mais les chercheurs s’accordent pour dire qu’aucun élément ne permet de conclure à une soudaine augmentation de la consommation de drogues dans le contexte professionnel. Il n’a jamais été démontré une incidence de la consommation de psychotropes sur l’absentéisme ou les accidents du travail. Cependant en France, à la différence des Etats-Unis, les chiffres concernant les causes des accidents du travail sont rares et peu accessibles.

A la suite de son rapport scientifique sur la dangerosité des drogues, commandité par l’État et remis en 1999, le Professeur Roques a souligné la « cohérence zéro » des politiques consacrées aux toxicomanies au regard des résultats des multiples recherches réalisées sur cette question. Pour lui, les drogues les plus toxiques sur le système nerveux sont l’alcool, les amphétamines et le crack, sur l’insertion sociale, l’héroïne, l’alcool et le crack et, sur la toxicité générale, le tabac, l’alcool, la cocaïne et l’ectasy. Le tabac est plus addictif que l’héroïne ou l’alcool.

D’après le livre d’Astrid Fontaine : « Double vie. Les drogues et le travail. » Les Empêcheurs de penser en rond. 2006.

entretien paru dans le n° 5015/5016 du 24 avril 2006 du Panorama du Médecin




     
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