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Entretiens
 
Au coeur de la littérature, le désir et le deuil
 
Forest Philippe
septembre 2007, par serge cannasse 

L’oeuvre de Philippe Forest a son origine dans la tragédie qu’est aujourd’hui encore la perte de sa fille, causée par un cancer. Plusieurs livres de cette rentrée littéraire s’articulent autour de la mort d’un proche, en particulier d’un enfant. Certains sont même l’occasion de quelques polémiques. J’ignore, ne pouvant tout lire, s’ils ont la justesse et la beauté de ceux de Philippe Forest. Cela serait heureux, tant il me semble que nous avons besoin de décence.

Né en 1962, diplômé de l’Institut Politique de Paris, Docteur ès Lettres, Philippe Forest est aujourd’hui professeur de littérature comparée à l’Université de Nantes, après avoir enseigné la littérature française dans quelques unes des plus prestigieuses universités britanniques (Cambridge, Saint Andrew, etc). Il a publié cinq romans, « L’enfant éternel » (Prix Femina du premier roman en 1997), « Toute la nuit », « Sarinagara » (Prix Décembre 2004), « Tous les enfants sauf un » (2007) et récemment « Le nouvel amour ». Il est également l’auteur de nombreux essais sur la littérature (dont le dernier est « Le roman, le réel », 2007) et collaborateur de la revue ArtPress.

Vous êtes fortement opposé à ce qui est souvent appelé le « travail du deuil ». Pourquoi ?

Depuis quelques décennies, il se développe une vulgate psychologique qui se traduit par la fréquence avec laquelle on rencontre l’expression « faire son deuil », sorte d’obligation sociale d’effacer la souffrance liée à la perte d’un être aimé. C’est la forme que les sociétés modernes ont donnée aux vieux rites de purification qui servaient à gérer le retour à la collectivité des individus « tabous » parce qu’ayant été en contact avec un cadavre. Je ne critique pas cela, ni le désir de donner du sens là où il fait irrémédiablement défaut. Je m’oppose à un discours qui insiste sur la substituabilité des individus : il faut réinvestir sa libido sur quelqu’un ou quelque chose d’autre, comme si l’être humain était un objet, un corps, susceptible d’être produit, réparé, développé et, en définitive, remplacé. D’où la question connexe après la perte d’un enfant : doit on en refaire un ? Je n’en sais rien, mais je m’élève contre cet impératif de reproduction qui s’adresse aux parents en deuil. Il s’agit d’une idéologie qui me semble très cohérente avec celle du clonage humain, du bien-être, de l’apparence, du corps bien formé par le sport, etc. Comme toute idéologie, elle n’est pas perçue comme telle, mais semble aller de soi.

N’est-ce pas parce qu’aujourd’hui, la mort est niée ?

Je crois que la mort a fait l’objet de dénégation de tout temps. C’est une illusion rétrospective de croire qu’elle était mieux intégrée et mieux acceptée. Il me semble que quels que soient la civilisation, la religion, l’époque, le lieu, il y a toujours quelque chose d’inacceptable dans l’expérience de la mort. Quand on lit les auteurs du passé, même les auteurs chrétiens, on s’aperçoit du grand cri de révolte qui traverse toute l’histoire de l’humanité et qui s’élève contre la mort.

Il y a une vérité tragique de la vie, dont la littérature doit témoigner, ce qui ne signifie pas que la mort soit le dernier mot de la vie. Mais la mort est un non sens. Il faut distinguer entre ce qui est fidèle à ce non sens et ce qui tente de le liquider.

Beaucoup de mes lecteurs auraient souhaité que j’écrive un livre comme il y en a beaucoup, des récits où l’on explique comment l’expérience de la mort d’autrui ouvre à une dimension spirituelle, des récits formatés sur le modèle du happy end, même si les gens tombent comme des mouches : c’est à chaque fois l’occasion d’un couplet sur la beauté spirituelle à laquelle la mort nous permet d’accéder. La mort n’est pas quelque chose de beau. Il y a bien sûr une vérité à recevoir de l’expérience de la mort des autres, mais pas dans cette idéalisation spiritualiste.

Il y a aujourd’hui une oblitération de la vérité tragique de la vie par la déréalisation du cadavre : ce qui en est montré appartient à la fiction, au cinéma, à la télévision, dans des intrigues invraisemblables et qui se situent dans un univers qui n’est pas le nôtre. On a tendance à considérer la mort comme relevant d’une mise en scène. Elle est à la fois escamotée et exhibée.

C’est vrai aussi des images du corps que donne la médecine…

Je ne suis pas partisan d’une vision réactionnaire dans laquelle la technicisation de la médecine est quelque chose de préjudiciable : cette technicisation permet de soigner mieux. Mais il est vrai qu’un de ses effets secondaires est de présenter notre corps sous forme d’images (radios, scanners, IRM, etc), donnant l’impression que le corps n’existe plus que comme une représentation.

Vous écrivez que médecin est un métier de paria, parce qu’il a affaire à l’impur. Pourtant, la glorification de la médecine, ou au contraire la dénonciation de son « impérialisme », semblent aujourd’hui des lieux communs.

Il y a une glorification de certains secteurs de la médecine, en particulier ceux qui ont affaire avec l’idéologie du bien-être dont nous avons parlé. Certains médecins sont même devenus des icônes médiatiques, comme certains sportifs d’ailleurs, grâce à une spéculation sentimentaliste sur la souffrance qui en fait des héros de la lutte contre la maladie, quitte à ce que, comme dans une campagne récente, les malades soient aussi des héros. Je n’ai rien contre les gens du show business. Je pense seulement qu’il y a une opposition entre ceux qui essaient d’être à la hauteur de ce qu’ils ont vécu, et qui peuvent être des gens du show business, et les autres, qui sont dans la liquidation de la souffrance.

On dit souvent que le médecin a remplacé le prêtre. Cela signifie qu’il a pris une place dans le sacré, dont on a beaucoup écrit qu’il se caractérise aussi par son ambivalence : à la fois glorifié et craint, parce qu’en contact avec la mort. Cela semble très théorique, mais ce sont des choses que les malades, leurs proches, les médecins et les infirmières éprouvent quotidiennement. Si la médecine n’est pas qu’une affaire technique, alors il me semble qu’au contraire, elle devient de plus en plus prolétarisée. Il devient de plus en plus difficile de trouver des médecins pour faire les tâches les moins gratifiantes.

Vous parlez de la « tristesse métaphysique » de l ‘hôpital … !

Vous connaissez la fameuse phrase de Pascal dans les Pensées, où il dit que tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne savent pas rester tranquilles dans leur chambre. A l’hôpital, le problème est que vous êtes obligé de rester tranquille dans votre chambre. Le patient est effectivement condamné à une forme de patience et, quand son pronostic vital est engagé, à une méditation sur la finitude de la condition humaine. Beaucoup de gens se présentent pour vous aider, médecins, infirmières, aides-soignantes, gens de religion, des gens qui animent des ateliers, des groupes de discussion, en pédiatrie, des comédiens, des musiciens, etc. Leur présence est tout-à-fait positive, mais au bout du compte, tout cela n’est que diversion.

Les enfants le savent ?

Je suis convaincu que oui, ni plus ni moins que les adultes : nous sommes tous désarmés face à la mort, désemparés et impuissants. Dans mon premier roman, L’enfant éternel, j’avais fait une large place à la mythologie enfantine pour essayer de montrer qu’en définitive, les contes de fée, Peter Pan, les dessins animés japonais, etc, et les grands romans existent en définitive pour nous permettre de parler de l’indicible. On préfère s’imaginer que les enfants ne savent pas exactement ce qu’il en est, mais c’est pour nous éviter d’affronter une réalité très dévastatrice.

S’il ne peut rien faire qu’attendre, cela signifie t’il que le patient ne peut que se remettre aux professionnels des soins ?

Non. Je m’élève effectivement contre toute cette mythologie de pacotille prétendant que le malade se guérit lui-même par le seul usage de sa volonté, ce qui est un discours complètement pervers parce qu’il rend les malades responsables de leur maladie. Le cancer devient une maladie psychosomatique, ce qui reste à prouver. Il s’agit là aussi de cette idéologie de la performance, d’où l’appel aux sportifs, comme si la maladie était un match dans lequel il faut gagner. Je déteste les expressions du genre « il faut se battre contre la maladie ». Certaines personnes sont des modèles d’énergie, de force de caractère, et sont pourtant balayées en quelques mois par un cancer sur lequel leurs vertus morales ou spirituelles n’ont manifestement eu aucune prise.

En revanche, ce que m’a appris l’année et demi pendant laquelle ma fille a été malade, c’est qu’il n’y a rien de moins avéré que le savoir médical. Il relève d’une pratique de l’à peu près, du choix le moins mauvais à un moment ou un autre. S’il arrive que personne ne sache quelle est la meilleure décision, il me semble normal que ce soit le principal intéressé qui la prenne, et non son médecin. Il est donc important qu’il soit bien informé. Cela étant, le rôle du malade reste quand même marginal.

Comment ont été reçus vos livres par les professionnels de santé ?

Je ne sais pas. Leur presse en a très peu parlé.

Dans « Tous les enfants, sauf un », il y a un passage superbe où vous montrez le courage ordinaire d’un prêtre qui prononce les derniers mots devant un cadavre.

Je suis aussi athée qu’on peut l’être, mais j’ai de la sympathie pour le christianisme, à cause du cri du Christ sur la croix, de sa plainte au jardin des oliviers, de la femme qui prend le Dieu ressuscité pour un jardinier ! Le moment le plus beau de l’histoire du Christ, c’est le Samedi saint, l’hésitation entre la crucifixion et l’espérance de Pâques.

C’est à partir de l’indicible qu’il faut parler. Une parole doit surgir pour accompagner les individus. C’est de ce devoir, de cette nécessité mythique que dépend la littérature. Cela demande du courage, une manière de se situer en face de la vérité. C’est la principale qualité d’un écrivain. Tout le reste en dérive.

Aux origines de la littérature, il y a la tragédie grecque, le spectacle d’une mise à mort. Le spectateur s’identifie au personnage tragique et jouit de la souffrance dont il est l’objet. La littérature est quelque chose de très impur, elle vise à l’expression d’une vérité, mais elle le fait en usant de tous les subterfuges et de tous les artifices du mensonge. C’est pour cela qu’elle est toujours coupable, toujours fidèle et infidèle à ce qu’elle veut dire.

Dans le fait d’écrire, il y a quelque chose de l’ordre de la mise à mort de l’expérience vécue. On rencontre très tôt dans l’histoire de l’humanité la croyance que représenter une chose, c’est la détruire pour la faire exister en tant que représentation. Il faut que la chose soit morte pour exister comme récit ou comme image. L’image, à l’origine, est celle d’un cadavre, c’est un gisant, posée sur la tombe.

Tant qu’il y aura du deuil et du désir, il y aura une place pour la littérature.

Perdre son enfant

Philippe Forest a perdu sa fille d’un cancer, lorsqu’elle avait quatre ans, après un an et demi de maladie. Depuis, cet événement tragique est la source de tous ses livres. Pourtant, chacun est différent des autres. L’entretien proposé ici porte principalement sur « Tous les enfants, sauf un », dont le titre est emprunté à l’histoire de Peter Pan : tous les enfants grandissent, sauf un, Peter Pan dans le conte. Philippe Forest a voulu ce livre le plus simple possible, dit-il, pour raconter sans effet, au plus près du quotidien, le long parcours vers la mort de sa fille et la souffrance de ses parents. Il nous parle donc des soignants et de l’hôpital auxquels, sans illusion et avec beaucoup de compréhension, il rend un bel hommage.

Parce qu’ils sont issus d’une conversation et sont le fruit du travail d’un journaliste, les propos retranscrits ici ne rendent pas justice au style magnifique de Philippe Forest, ni à l’émotion qui sous-tend toutes ses phrases.

Exemple : « Il m’est arrivé une fois dans ma vie de me sentir fier d’être Français, et ce n’était certainement ni lors de la Coupe du monde de football en 1998, ni lors de l’élection présidentielle de 1981. C’était lorsque j’ai réalisé quelle protection assurait l’hôpital français aux patients atteints d’affections graves. Je me souviens de ma surprise lorsque j’ai constaté que nous n’avions strictement à nous soucier matériellement de rien, (…) et que l’administration hospitalière se substituait entièrement à nous pour régler la moindre des questions soulevées par le traitement. Je me souviens qu’il en allait de même pour tous, et même pour les familles qui venaient d’ailleurs. (…) Je me souviens plus précisément de cette petite fille africaine débarquée de l’avion sur un brancard, arrivée en plein milieu de la nuit dans les couloirs de l’Institut Curie, défigurée par une tumeur énorme qui avait fait grandir pendant des semaines ou des mois la masse d’un cancer qui gonflait ignoblement sa joue droite et ouvrait sur son visage la plaie d’un sourire terrible. Je me souviens d’avoir aussitôt pensé qu’elle était perdue mais qu’il était juste – quel qu’en soit le coût absurde – qu’il y ait un lieu, quelque part dans le monde, où elle puisse trouver refuge, guérir ou bien mourir et que ce lieu se trouvait dans le cinquième arrondissement de Paris. »

Extrait de « Tous les enfants, sauf un » (Gallimard, 2007).

Entretien paru dans le Panorama du médecin (n° 5069 du 12 septembre 2007).




     
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1 Message

  • Forest Philippe

    11 décembre 2007 18:26, par Valdo

    Je vous remercie pour ce texte qui me touche profondément. Je ne saurais vous dire pourquoi exactement : sans doute votre approche, votre toucher devrais-je dire de la mort, du deuil.

    Mais, je suis surtout restée sur une phrase :” il m’est arrivé une fois dans ma vie de me sentir fier d’être Francais.”

    Je voudrais vous dire que vous avez bien de la chance…car pour ma part, en ce moment j’ai “honte d’être Française mais honte à en vomir”

    Depuis plus de vingt ans, je faisais de l’accompagnement scolaire mais l’année dernière, j’ai eu l’occasion de m’occuper de deux petites Turques. Ces deux enfants étaient scolarisées dans des classes où il y avait 27 nationalités.

    Le papa était demandeur d’asile politique, les démarches ont été très longues et incertaines… La peur était palpable si bien qu’un bloquage s’est produit au niveau de la lecture. Le papa a réussi à obtenir ses papiers mais je ne sais pas si les petites filles sauront lire un jour.

    Quant à moi, j’ai arrêté le soutien scolaire car je ne veux en aucun cas être complice.

 
     
   
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