Golse Bernard
janvier 2010, par serge cannasse 
Comme les adolescents, les jeunes enfants suscitent des réactions ambivalentes chez la plupart des adultes : ils les célèbrent, mais ont du mal à leur faire confiance. Leurs parents sont mis en avant, mais leurs savoirs sont déniés au profit de ceux des "experts". Pour Bernard Golse, il existe un risque important que les connaissances acquises depuis un siècle sur la petite enfance soient de plus en plus oubliées et les compétences des professionnels qui les portent passées au second plan.
Professeur de psychiatrie de l’enfant à l’hôpital Necker-Enfants malades (Paris), Bernard Golse est l’auteur de nombreux ouvrages sur les bébés et les jeunes enfants, dont un « Que sais-je ? » récent sur la psychiatrie du bébé. Il a signé en début d’année l’Appel des appels contre l’idéologie de « l’homme économique » responsable de la « "faillite" du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information et de la culture. »
Les débats concernant la petite enfance occupent une place de plus en plus importante.
Sans doute, mais ils se déroulent sur un arrière-fond fait d’une profonde ambivalence des adultes vis-à-vis de la petite enfance. D’un côté, cette période est idéalisée comme celle de tous les possibles. Par exemple, on entend souvent dire que « tout se joue très tôt », ce qui est complètement faux, ou que « les enfants sont notre dernière utopie, notre dernier espoir », ce qui représente un fardeau impossible à porter ! Les enfants doivent certainement occuper une place importante dans notre vie psychique, mais ils ne peuvent pas l’occuper toute. Nous ne sommes pas que des parents ou que des éducateurs. D’un autre côté, on ne fait pas confiance aux enfants tels qu’ils sont, à leurs ressources propres. Il se passe d’ailleurs le même genre de phénomène avec les adolescents : ils sont merveilleux, mais ils font peur, à un point tel qu’on ne parle plus d’enfants, qu’il faut protéger - c’était le sens des ordonnances de 1945 sur la protection de l’enfance -, mais de mineurs, dont il faut se protéger.
Ce qui nous habite dans cette agressivité latente à l’égard des enfants, c’est non pas l’enfant que nous avons été (il est inscrit en nous, mais inconsciemment), ni même l’enfant que nous aurions aimé être, mais l’enfant que nous craignons d’avoir été, c’est-à-dire un enfant décevant pour ses parents. De là vient notre difficulté à lâcher le pouvoir que nous avons sur eux : nous ne leur faisons pas confiance parce que nous ne faisons pas confiance à l’enfant que nous pensons avoir été. Le pouvoir est ce qu’il y a de plus difficile à abandonner pour chacun de nous : c’est une sorte de formation réactionnelle à notre propre fragilité. Il peut prendre des chemins subtils, comme, par exemple, le fait de vouloir protéger l’enfant de tout pour finalement le priver de tout.
Nous sommes en train de perdre un acquis lentement élaboré depuis presqu’un siècle : la confiance dans les ressources du bébé. C’est malheureusement un phénomène qui n’est ni conjoncturel, ni propre à la France, et il existe, me semble-t-il, dans tous les pays occidentaux.
Ne serait-ce pas parce que nous avons plus de mal à supporter ce que vous avez désigné comme « la part étrange » qu’il y a en chacun de nous ?
Absolument. D’abord parce que l’enfant est toujours un étranger, au bon sens du terme : il dérange l’ordre préexistant de la famille dans laquelle il arrive et il oblige celle-ci à un réarrangement. En l’espace de quelques jours ou semaines, chacun doit prendre de nouvelles marques, de nouvelles positions identificatoires, et c’est ce qu’on appelle la crise d’identité familiale.
Mais c’est aussi un étranger parce qu’on projette sur lui une partie de nous-mêmes qui comporte des attentes, des espoirs, des idéaux, et des choses douloureuses et angoissantes dont nous n’avons pas forcément conscience. Julia Kristeva désignait l’inconscient comme l’étranger à nous-mêmes.
L’enfant est donc un étranger à double titre : son arrivée modifie le fonctionnement de la famille (du couple, s’il est son premier enfant) et nous projetons sur lui notre « étranger à nous-mêmes ». Cela participe, bien entendu, de l’ambivalence dont nous parlions.
Parler d’étranger implique de parler de l’accueil, qui est un mot très important pour les professionnels de la petite enfance.
Oui ! Mais encore une fois, je suis plutôt pessimiste à cause du décalage qui s’observe entre l’idéalisation de l’enfant et le mauvais accueil qui lui est souvent fait. Ainsi, en 30-40 ans, la pédiatrie a fait d’énormes progrès pour aider les enfants à mieux naître physiquement, mais il reste beaucoup à faire pour les aider à mieux naître psychiquement. Cela va de pair avec une menace de déqualification progressive des métiers de la petite enfance, alors qu’il a fallu presqu’un siècle pour comprendre que s’occuper des enfants des autres n’a rien à voir avec le fait de s’occuper des siens. Confier des enfants à des personnes « de bonne volonté », comme on le faisait au 19ème siècle, on sait aujourd’hui que cela conduit, souvent, à la carence, affective, émotionnelle, et cognitive.
Il y a trois manières principales de maltraiter un enfant : la maltraitance directe, physique, psychique ou sexuelle ; le déni de son existence, quand la famille fait comme s’il n’existait pas, ce qui donne lieu, pour lui, à une blessure narcissique majeure ; la non-reconnaissance, enfin, de ses besoins fondamentaux, qui diffèrent, bien sûr, selon les âges de la vie.
Si l’on s’oriente vers une formation insuffisante des professionnels qui prennent soin des enfants, avec en arrière-plan l’idée qu’ils n’ont pas besoin de qualification particulière, on va passer à côté des besoins fondamentaux des enfants et faire renaître ce risque de carence. Les professionnels ont raison de dire que ne pas les reconnaître équivaut à ne pas reconnaître les enfants. Leur qualification est absolument essentielle.
Il se crée pourtant un lien particulier entre eux et les enfants. Peut-on le qualifier d’amour ?
Nous n’avons pas de bon mot pour désigner la nature intime du lien qui se tisse entre les professionnels et les petits enfants, ce que souligne souvent quelqu’un comme Geneviève Appell. Amour ? Peut-être, mais cela ne peut pas être le même que celui que l’on a pour ses propres enfants et l’amour n’est pas, en tout cas, un « outil » professionnel adéquat. Attachement ? Peut-être, mais de quelle forme ? Il importe de faire attention aux conflits d’appropriation dans les lieux de vie pour enfants. Intérêt ? Il y en a et il en faut, bien entendu, mais c’est un mot, tout de même, un peu sec …
Je pense, comme Judit Falk, à Budapest, que si pour les parents, l’objet narcissique est, tout naturellement, l’enfant en tant que tel, pour les professionnels, il ne doit surtout pas l’être. Pour les professionnels, l’objet narcissique doit être le travail avec l’enfant, ce qui est un décalage minuscule et en même temps énorme. Ce que le professionnel investit, ce n’est pas l’enfant lui-même, mais la qualité de son travail avec l’enfant, ce qui lui permet de ne pas être trop affecté, de ne pas vivre un arrachement, quand l’enfant change de lieu de vie, ce qui arrive nécessairement, un jour ou l’autre. Un professionnel qui s’attache à un enfant plus qu’au travail avec cet enfant vise d’abord le pouvoir et non pas le respect du développement de cet enfant.
Faut-il laisser les enfants pousser ?
Un des besoins fondamentaux d’un enfant, c’est d’éprouver la satisfaction de faire les choses par lui-même, ce qui ne veut pas dire seul, mais sous le regard d’un adulte qui témoigne de sa réussite. Les acquisitions qui viennent en leur temps (par exemple, la marche) sont beaucoup mieux ancrées et harmonieuses, y compris sur le plan moteur, que celles qui sont acquises par forcing. Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien attendre d’un enfant, mais que chaque enfant a son propre rythme et que les étapes de son développement se réalisent en général à point nommé, ce sur quoi insiste beaucoup, et depuis longtemps, l’approche piklérienne (née à l’institut Pikler-Loczy de Budapest).
On parlait autrefois des jardinières d’enfants. Aujourd’hui, le mot est un peu choquant. Cela étant, les jardiniers savent très bien qu’il ne sert à rien de tirer sur une feuille pour la faire pousser !
Vous disiez que nous perdions la confiance dans les ressources des bébés.
Il est de plus en plus difficile de respecter la maturation des enfants parce que nous sommes soumis à une triple culture de l’expertise, de la rapidité et du résultat.
On prétend respecter les parents, tout en leur disant en permanence qu’ils ne savent pas s’y prendre. Comme pour toute question il y a un expert qui aurait la réponse, les parents sont de fait disqualifiés et bien souvent n’osent plus penser par eux-mêmes. Or chaque enfant a son propre style de développement et ses parents sont, à l’évidence, les personnes qui le connaissent le mieux. Personne n’est mieux placé qu’eux pour lui donner les réponses les plus adaptées. Je ne vois pas l’intérêt de convoquer un universitaire pour savoir jusqu’à quel âge on peut prendre son bain avec son bébé ! Chaque parent a sa propre réponse, en fonction de ce qu’il est et de ce qu’il perçoit. Ça ne veut pas dire que les professionnels n’ont rien à faire, bien au contraire ! Ils ont un rôle important, mais un rôle de « deuxième ligne ». L’aide à la parentalité, c’est d’abord de réassurer les parents, de restaurer la confiance qu’ils doivent avoir en eux-mêmes, de les requalifier dans leur sentiment de compétence.
La culture de la rapidité, nous en avons un peu parlé avec les forcings éducatifs. C’est aussi l’école à deux ans. Tous les professionnels pensent que jusque vers deux ans et demi trois ans, dans la période dite de socialisation primaire, l’enfant a certes besoin d’être en groupe, mais en petit groupe, soit dix à douze enfants, au maximum, entourés de professionnels formés. C’est le travail des éducatrices de jeunes enfants, qui sont très bien formées, aujourd’hui, et qui devraient pouvoir exercer dans des lieux d’accueil en nombre suffisant. La réussite de cette socialisation primaire dépend, en fait, d’étapes préalables à la socialisation en tant que telle. Dire que celle-ci doit passer par la crèche est une sottise : l’enfant ne profitera bien de celle-ci que s’il a eu auparavant des rencontres individuelles de qualité, qui vont lui permettre, précisément, de s’inscrire dans un groupe et de s’y adapter.
Nous avons besoin d’écoles maternelles de qualité pour des enfants qui y sont prêts, c’est-à-dire vers deux ans et demi ou trois ans ; je pense plus prudent de dire vers trois ans et demi. Nous avons de bons indices pour savoir si l’enfant y est prêt : par exemple, quand il cesse de dire « moi, moi, moi, à moi », et commence à passer au « je » ; ou quand il dessine des ronds, ce qui signifie qu’il commence à se percevoir comme un tout unifié, protégé, et bien « enveloppé ». Le rond, cela vient tout seul, du dedans de l’enfant. Quand le dessin du rond est en place, alors oui, l’enfant peut aller à l’école. La rapidité est toxique pour les tout-petits.
L’avantage de l’école maternelle, c’est qu’elle est gratuite. Pas la crèche. Mais si nous avions une politique de la petite enfance, les lieux d’accueil seraient eux aussi gratuits et en nombre suffisant pour les enfants jusqu’à deux ans et demi ou trois ans. Je pense que notre pays n’a pas fait ce choix parce qu’il n’admet toujours pas vraiment que les mères puissent travailler, et parce que les politiques sont surtout des hommes !
Vous avez cité une culture du résultat.
L’obtention du résultat est devenue plus importante que le processus par lequel le résultat est obtenu. Ceci est très dommage, parce qu’il y a mille et une façons d’apprendre, pour les tout-petits, comme ensuite, d’ailleurs, pour les enfants à l’école. Ce qui est vraiment intéressant, c’est comment l’enfant s’y prend, comment il pense, et par où il passe. Dans le cadre de la culture du résultat, tout le monde s’en moque, hélas.
La métaphore du jardinier vous convient très bien !
Il porte attention, il a des désirs, mais il ne les impose pas. Faisons tout de même la réserve qu’on ne cultive pas les enfants comme des légumes ou des fleurs !