Grippe aviaire : préférence nationale et utilité sociale
juin 2007, par serge cannasse 
Dans le Monde du 17 mai 2007, on apprend, dans un article très court, la fin (provisoire ?) d’un différent majeur entre l’Indonésie et l’OMS à propos de souches de virus H5NI (virus de la grippe aviaire). Il s’agit d’une controverse importante, parce qu’elle met en avant la "préférence nationale" dans des choix de santé publique difficiles. Pour la comprendre, commençons par un petit retour en arrière.
Dans le Monde du 22 février 2007, on apprend que l’Indonésie est "selon l’OMS, le pays qui compte le plus de cas de contaminations virales de l’oiseau à l’homme et le plus de décès humains" dus à la transmission du virus H5N1 de l’oiseau à l’homme. Les souches virales isolées dans ce pays sont particulièrement précieuses pour la communauté scientifique internationale. Pourquoi ? La grippe évolue par grandes vagues pandémiques, mondiales, d’intensité et de gravité potentielle majeures, suivies de vagues moins destructrices. La dernière pandémie majeure est maintenant suffisamment éloignée dans le temps pour que la prochaine soit plus ou moins imminente. Il n’est pas évident que son virus soit celui de la grippe aviaire, mais c’est le meilleur candidat pour l’instant. Si c’est bien lui, personne ne peut décrire toutes ses caractéristiques, puisque le virus n’a pas encore muté de façon à permettre la transmission interhumaine, ce qui complique sérieusement la mise au point d’un vaccin. En revanche, il est probable que sa structure sera proche de celle qu’on observe actuellement chez les virus se transmettant d’oiseaux à oiseaux ou, comme en Indonésie, d’oiseaux à humains (mais pas d’humains à humains). L’étudier maintenant permet de gagner du temps en cas de pandémie et de mettre au point assez rapidement un vaccin suffisamment efficace pour assurer une protection au moins partielle, en attendant le "vrai" vaccin.
Jusqu’à présent, les souches isolées dans le monde sont collectées par l’OMS et mises à disposition des chercheurs, y compris ceux des firmes pharmaceutiques puisque ce sont elles, entre autres, qui seront capables de fabriquer le vaccin. On comprend facilement au passage que l’enjeu financier est colossal.
Un accord entre l’Indonésie et une firme pharmaceutique
Ce qui justifie l’article copieux du Monde du 22 février, c’est l’accord passé en début d’année entre l’Indonésie et l’une de ces firmes, Baxter : " Djakarta fournira désormais gracieusement à Baxter les souches virales de H5N1 isolées sur son sol. En échange, la firme américaine s’engage à fournir, en quantité suffisante et à un tarif très préférentiel, le vaccin antigrippal dès que la population indonésienne devra être au plus vite protégée contre une pandémie hautement pathogène." Baxter aurait donc une exclusivité sur les souches indonésiennes, ce qui est contraire à toutes les pratiques antérieures.
Pourquoi l’Indonésie a-t’elle fait ce choix ? Toujours dans le même article du Monde : " Nous avons le virus. C’est nous qui sommes les malades, explique Siti Fadillah Supari, ministre de la santé de ce pays. Nous ne souhaitons pas faire partie, comme d’habitude, des pays fragiles qui sont mis en position de faiblesse." Pourquoi, en d’autres termes, pourrait-on s’opposer à une solution assurant, en cas d’urgence, la fourniture à l’Indonésie d’un approvisionnement de vaccins à un prix abordable, alors qu’en temps normal, les vaccins antigrippaux, protégés par des brevets, sont inaccessibles aux pays du tiers-monde ?"
Le Monde du 14 mai nous donne les précisions suivantes : " Djakarta a dénoncé le fait que les pays pauvres fournissent gracieusement des virus à des laboratoires occidentaux sans pouvoir par la suite acheter leurs coûteux vaccins. Le ministre de la santé indonésien, Siti Fadillah Supari, a rappelé la semaine dernière que "l’Indonésie considère que, si les bénéfices tirés des échantillons [de virus] ne sont pas mis en commun, le dispositif actuel de partage des virus de la grippe n’est pas juste vis-à-vis des pays en voie de développement".
Djakarta exige donc un renforcement des infrastructures de recherche des pays touchés et demande que les découvertes bénéficiant à l’ensemble des êtres humains ne puissent être brevetées."
La question française
Il y a donc un problème de temps (mettre au point le vaccin avant que la pandémie ait eu le maximum d’effets sur les populations), un problème de prix et, lié à ce dernier, un problème de brevet. La situation se complique parce qu’il y a aussi un problème de capacités de production : " Les capacités actuelles mondiales de la production vaccinale antigrippale ne dépassent pas les 500 millions de doses annuelles, souligne David Heymann (directeur général adjoint de l’OMS chargé de la lutte contre les maladies infectieuses). La stratégie de l’OMS est de faire en sorte que, sur la base de transfert de technologies, les pays en voie de développement puissent fabriquer leurs propres stocks vaccinaux. En l’espèce nous n’avons pas d’autre solution." En l’absence d’accord, l’Indonésie n’est pas sûre d’être parmi les premières servies, alors que ses souches auront, elles, servie la "communauté internationale", les pays riches en d’autres termes, si l’Indonésie a raison. D’où l’accord avec Baxter.
Il faut bien comprendre que 500 millions de doses est le maximum de la capacité de production mondiale en cas de pandémie, même si on connait rapidement la structure du virus, dans la période où vacciner aura un sens pour éviter le maximum de dégâts. Au passage, il faut noter que la France est capable de produire rapidement 30 millions de doses de vaccin. En supposant que cette production soit réservée à sa population (préférence nationale...) et qu’une seule dose par personne suffise, il en manquera entre 12 et 15 millions (et non pas plus : il est inutile de vacciner tout le monde pour protéger toute la population puisque moins il y a de porteurs, plus le virus a du mal à circuler et donc à contaminer). S’il faut deux doses, il en manquera bien plus.
Dans l’article du Monde du 17 mai, on apprend que " l’Indonésie a recommencé la semaine dernière à partager avec la communauté internationale ses échantillons du virus H5N1, a annoncé le représentant indonésien, mardi 15 mai, au cours de l’assemblée annuelle de l’Organisation mondiale de la santé." Les questions restent cependant ouvertes.
La solidarité, condition de l’efficacité
La production de vaccins et autres outils préventifs étant limitée, la question de la préférence nationale se complique d’une question de préférence "sociale", en quelque sorte : qui vaccine t’on ? En d’autres termes, gardons nous le vaccin pour nous seuls et qui vaccine-t’on ? ou partageons nous et avec qui ?
Dans le numéro d’Esprit de juillet 2007, Jean-Claude Ameisen (Professeur d’immunologie à Paris, membre du Comité national d’éthique) s’élève contre le critère d’utilité sociale pour choisir les bénéficiaires, fondé sur la profession ou sur l’âge. Il relève que le risque des plans fondés sur ce critère est de ” faire émerger (…) une collectivité de personnes utiles aux autres personnes utiles - qui se détache progressivement du reste de la société pour s’y substituer. “ Il fait valoir que ” pour des pandémies de nature aussi différentes que la tuberculose, l’infection par le virus du sida ou la grippe espagnole, (...) un même thème réapparaît de façon récurrente et lancinante : la précarité sanitaire, économique, sociale et culturelle est un facteur prépondérant de mortalité. " Il avance que c’est également un facteur prépondérant de diffusion du virus.
L’efficacité étant ici l’alliée de l’éthique, il propose donc de changer d’état d’esprit pour ” inventer de nouvelles formes de solidarité “, " identifier dans l’environnement proche, les personnes les plus vulnérables “, ” retisser le lien social en partant du niveau local “, prêter ” attention aux conditions d’existence des personnes déjà isolées et privées d’autonomie ou de liberté “. C’est-à-dire " d’engager la société tout entière dans une véritable démarche de solidarité et de responsabilité."