Guillaume Sophie
décembre 2009, par serge cannasse 
Pour Sophie Guillaume, sage-femme à la Maternité Necker-Brune (Paris), les sages-femmes ont tout intérêt à oeuvrer à l’élargissement de leur référentiel de compétences pour faire admettre à la société civile comme aux autres professionnels de santé qu’elles sont les référentes en matière de suivi de la grossesse et pour promouvoir les maisons de naissance. Pour cela, elles doivent accepter de prendre toutes leurs responsabilités.
Alors qu’elles accompagnent les femmes dans une période importante de leur vie, les sages-femmes ne semblent pas être vraiment reconnues dans l’espace public. A quoi attribuez vous cela ?
Même si elles ont obtenu des avancées législatives reconnaissant leur rôle tout au long de la grossesse physiologique, par exemple la possibilité de la déclarer, les sages femmes sont d’abord associées aux quelques heures que dure l’accouchement. Et alors même qu’elles y sont présentes du début à la fin, les femmes se souviennent d’abord de leur obstétricien, même s’il ne reste que quelques instants. C’est très étonnant et j’avoue que je ne me l’explique pas vraiment.
Il y a certainement une pression des médecins pour conserver le contrôle sur tout le déroulement de la grossesse, même quand elle est à bas risque, alors que la surveillance de celle-ci devrait logiquement revenir aux sages-femmes et que par ailleurs, elle n’intéresse pas vraiment les obstétriciens. Le décret récent du 2 juillet 2009 sur le dépistage de la trisomie 21 par marqueurs sériques le montre bien : les sages-femmes ne sont pas autorisées à prescrire l’examen.
Mais je me demande si elles ne sont pas en partie responsables de cette situation. Que va t’il se passer en effet dans les services hospitaliers ? Ce sont elles qui vont prescrire l’examen, de même qu’elles effectuent déjà une quantité d’actes sous le couvert de leur chef de service, alors qu’elles n’y sont pas réglementairement autorisées. Dans ces conditions, elles n’ont aucune raison de revendiquer des compétences qu’elles exercent déjà et qui de fait les valorisent. L’ennui, c’est qu’en acceptant cela, elles bloquent tout élargissement de leur référentiel de compétences, alors qu’il est nécessaire pour mettre en place les maisons de naissance qu’elles appellent par ailleurs de leurs vœux. Surveiller une grossesse, c’est pourtant bien être capable de prescrire les examens qui dépistent un risque pour cette grossesse.
Cet état de fait est particulièrement dommageable pour les sages-femmes libérales qui, actuellement, sont les seules à pouvoir suivre une grossesse de sa déclaration jusqu’aux suites de couches. Il risque de le devenir aussi pour les hospitalières, qui dans quelque temps, pourraient très bien se retrouver cantonnées aux salles d’accouchements. Les obstétriciens ne sont pas confrontés à des problèmes de sous-effectifs ; ils peuvent donc assurer la plupart des consultations portant sur des grossesses à bas risque. Par ailleurs, l’augmentation du numerus clausus des études de sages-femmes fait que celles-ci vont bientôt se retrouver en surnombre si elles ne font pas évoluer leur profession vers ce qui devrait être leur vrai rôle : l’accompagnement des femmes ayant une grossesse physiologique.
Pouvez vous préciser cela ?
Les membres de la Commission nationale de la naissance (sages-femmes, obstétriciens, gynécologues, pédiatres, usagers), réunis cet été, ont tous été d’accord pour dire que la grossesse n’est pas une maladie : c’est un phénomène physiologique de santé qui relève de la prévention et non du soin médical tant que tout se passe bien.
Au sein du collège des sages-femmes, nous avons beaucoup réfléchi sur la question du médecin référent. Il est le garant des trajectoires de soins qui doivent ou non être prises. De même, pourquoi ne pas admettre que le référent de la grossesse est la sage-femme et qu’en conséquence, c’est d’abord auprès d’elle que devraient se rendre les femmes enceintes ? Il serait alors de sa responsabilité de garantir à celles-ci que leur grossesse se déroule bien et que, dans le cas contraire, le problème sera reconnu et les orientations correctes effectuées. Cela se fait déjà aux Pays-Bas. Bien entendu, pour que cela fonctionne, il faut aussi que la rémunération des consultations soit en cohérence avec la responsabilité assumée, ce qui, actuellement, n’est absolument pas le cas pour les sages-femmes libérales.
Pourtant, ce que vous avez dit précédemment laisse penser que les sages-femmes préfèrent exercer sous la responsabilité d’un médecin plutôt que sous la leur propre…
Les sages-femmes sont comme nombre de professionnels aujourd’hui : elles aspirent à une sécurité maximale. Elles sont formées à travailler dans des maternités de niveau 3, entourées de tout un arsenal humain et technique dont elles pensent qu’il est in-envisageable de se passer. Il est pourtant possible d’assurer une bonne sécurité en faisant autrement, comme le montre l’exemple du Royaume-Uni, qui a moitié moins d’obstétriciens et deux fois plus de sages-femmes que la France, l’ensemble travaillant très majoritairement en secteur public, mais où les taux de mortalité et morbidité sont très comparables à ceux de notre pays.
D’autant qu’il faut tenir compte aussi des risques qui ne sont pas strictement médicaux, mais d’ordre affectif : une mauvaise qualité d’écoute des femmes provoque des dégâts, que personne n’évalue puisque après l’accouchement, ce ne sont plus les mêmes professionnels qui s’occupent d’elles. En Grande-Bretagne, le suivi des femmes et les études épidémiologiques correspondantes courent durant un an : cela permet de repérer les dépressions et les suicides, qui existent bel et bien.
Pensez vous que l’Ordre des sages-femmes soit utile pour leur reconnaissance ?
Oui, bien sûr. Mais le principal problème est que la profession n’est pas unie, ce que l’Ordre n’a pas réussi à changer. J’espère que les choses progresseront grace aux usagers. Les échanges que nous avons eus avec eux pendant les réunions de la Commission nationale de la naissance ont été très fructueux.
Et le LMD, avec la possibilité que cette filière ouvre pour la recherche ?
Je ne crois pas qu’il faille attendre une reconnaissance de la seule universitarisation. En revanche, les travaux de recherche devraient permettre de mieux préciser le champ maïeutique, qui est en jachère. Mais cela n’enlève rien au problème principal, qui est que les sages-femmes doivent oser prendre la totalité de leurs responsabilités, intellectuellement et psychologiquement. Sans compter que le risque des sages-femmes docteurs, c’est d’oublier le terrain : comme elles ne seront pas nombreuses, elles vont essentiellement se destiner à des activités de conseil.
Supposons qu’un pôle physiologique ou une maison de naissance soit ouverte demain. Quelles sont les sages-femmes qui accepteront d’avoir la pleine responsabilité de deux salles d’accouchement, bien entendu après avoir mis en place un système de gestion du risque et une organisation en cas de problème pathologique ? Je ne suis pas certaine qu’il y en ait tant que cela.
Il y a tout de même de bonnes initiatives ! les réseaux, par exemple.
C’est vrai. Il en existe dans certaines régions et ces réseaux de proximité fonctionnent bien. Il y a eu aussi des avancées réglementaires notables : l’entretien prénatal, les consultations de post-partum. Mais sont-elles réellement mises en œuvre ?
Entretien paru dans le numéro 77 de novembre-décembre 2009 de la revue Vocation Sage-Femme