Handicapé appareillé : quel corps ? quel moi ?
mai 2012, par Roland Narfin 
Les allers-retours entre « je suis votre semblable » et « mais je vous suis différent » – ou l’inverse ! – sont le lot de tous, mais sont plus présents chez les personnes handicapées. Que se passe-t-il dès lors que grâce aux progrès médicaux, le corps retrouve une apparence plus proche de la « normalité » ?
"Telle une chrysalide, à l’aube de son envol, je m’interroge sur : Qui suis-je ?"
Laetitia

Intro
Vivre en étant meurtri et diminué dans son corps est toujours quelque chose de douloureux ; ce d’autant que le corps est le premier signe et premier médiateur de la présence au monde et aux autres. Il va donc sans dire que toute altération de l’harmonie de cet "organe du possible" va avoir des conséquences très importantes dans la vie du sujet.
Avoir un corps "handicapé", qu’il soit dit « visible » ou « invisible », renvoie d’emblée au ratage de l’unité corporelle, de l’harmonie fonctionnelle. Exister c’est d’abord habiter un corps. Mais le corps n’est jamais une simple réalité vitale. Il est aussi porteur de notre humanité, de notre souci d’identité et de notre destin. L’existence est une histoire dominée par la question du sens et dans laquelle un être humain est engagé tout entier, exprimant des désirs, étant sujet et objet de désirs. En conséquence, toute déficience, quelqu’elle soit, entraînera d’intenses atteintes psychologiques et narcissiques concernant l’image du corps.
Post-intro
A l’hôpital où le corps se donne à voir dans tous ses états, les progrès technologiques ont grandement contribué à faciliter la vie de l’handicapé d’un point de vue physique.
Toutefois, malgré les avancées en matière de prise en charge psychologique, il arrive que le traumatisme provoqué par la présence du handicap, soit tel qu’il devient impossible pour le sujet de se sentir « comme les autres. » En effet, face au regard d’autrui et aux diverses attitudes inconscientes parfois empreintes de maladresses, l’individu affecté de déficience se retrouve seul avec ses interrogations récurrentes : pourquoi moi ? Jusqu’à quand ?... Il est des situations qu’on ne peut éviter !!!
Dès lors, même si la personne affectée d’un handicap invisible se sent semblable à ceux qui l’entourent, du fait d’être un être humain comme eux, vivant dans le même milieu avec les mêmes lois et des contraintes similaires dans leurs luttes pour la vie, il reste néanmoins différent. Même si son apparence physique est similaire aux autres, il reste dans l’illusion de vouloir être « normal. »
Grâce aux avancées médicales fulgurantes, le sujet « dit handicapé », jadis coincé, voire parfois engoncé dans cette enveloppe charnelle avec laquelle il composait, se voit dès lors frappé de perte identitaire en renonçant à son statut d’handicapé.
En effet, alors que depuis des années, il vivait dans ce corps, ne sachant comment s’approprier son quotidien, ni comment le canaliser, le sujet peut au fil du temps, grâce à un appareillage adapté ou à la suite de rééducations kinésithérapeutiques réussies et à des soins médicaux, se surprendre à rêver d’un monde où il serait affranchi de son handicap.
Sa représentation de lui-même se trouble pour se métamorphoser presque instantanément, en un profond questionnement et une intense détresse émotionnelle. Il se demande tout à coup qui est-il !!!
Au lieu de se réjouir de ce dont il a toujours rêvé, c’est à un incommensurable désarroi qu’il fait face. Il doit en plus faire le deuil du monde des blouses blanches, véritable substitut maternel par moments, dont il doit apprendre aussi à se séparer.
Dans ce monde nouveau où il a à se construire, il existe certes. Mais ce « je » qui l’animait, et auquel il s’était habitué lui devient étranger, prohibé voire proscrit. Quid de sa place dans le monde des « handicapés » alors qu’on ne verrait de lui qu’un chanceux, un rescapé ? Que dire de celle dans le monde des « non handicapés » où l’image renvoyée ne serait que le produit d’une réussite médicale, dont il ne pourrait se défausser de la pitié ou de la compassion d’autrui ?
Seul avec lui-même, il se doit en secret de réapprendre à formuler son « je ». Mais de qui parle-t-il ? Une fois appareillé, il lui faut faire en effet le deuil de son autre corps ; celui d’avant. Le soir, à l’abri du regard de tous, il redevient comme avant ; celui de maintenant peut être celui de toujours...
Dès lors, il ne cesse, d’un corps à l’autre, dans ce « jeu » tourbillonnant, d’entreprendre des séries de travail de renoncement, afin de se reconstruire dans ce monde qui lui semble si étrange.
En réalité, ce n’est pas le monde qui a changé, mais bel et bien lui !!!
photo : Paris, 2012 © serge cannasse