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Idéologie de l’entreprise compétitive et santé
 
Hibou Béatrice
avril 2013, par serge cannasse 

Normes, procédures et évaluations envahissent les espaces professionnels, selon un modèle simplificateur souvent éloigné de la réalité, celui de l’entreprise compétitive. Il permet un langage commun à des interlocuteurs très variés agissant dans un monde complexe. Souvent justifié par des valeurs partagées par tous, dirigeants comme dirigés, mais jamais discutées, il a l’allure d’une idéologie qui s’impose d’elle-même. Mais il écrase des logiques pertinentes, notamment celles des métiers. Le monde des soins en est une excellente illustration.

Béatrice Hibou est directrice de recherche au CNRS (rattachée au Centre d’études et de recherches internationales/Sciences Po). Elle est l’auteur de « La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale » (La Découverte, 2012. 224 pages, 17 euros).

Alors qu’un « amaigrissement » des administrations publiques semble engagé partout, vous affirmez au contraire que la bureaucratie envahit le monde.

Le plus souvent, on assimile la bureaucratie au fonctionnement problématique de l’administration étatique. Cependant, les entreprises aussi en ont besoin. Max Weber, un des fondateurs de la sociologie moderne, expliquait que les sociétés capitalistes ne peuvent pas s’en passer. Elle s’avère indispensable du fait des exigences de calculabilité, de prévisibilité et d’objectivité des sociétés modernes, de la division toujours plus poussée du travail et plus largement, de la rationalisation de la production capitaliste.

Une des caractéristiques de la période contemporaine est que la croissance des normes, règles et procédures propres à ce processus de bureaucratisation semble illimitée, explosive : elles envahissent l’ensemble de la vie sociale, privée et professionnelle, bien au-delà de l’État et des entreprises.

En se généralisant et en s’autonomisant, le management n’est pas seulement devenu un nouveau savoir de la société qui déborde de l’entreprise, il est également une vulgate. Le modèle de gestion de l’entreprise compétitive et efficace applicable à tout (y compris au médical par exemple) est nécessairement une simplification, précisément du fait de son autonomie et de son caractère transposable. Dans les faits, le management et le fonctionnement bureaucratique de l’entreprise sont autrement plus complexes que ce que l’idéologie du management vend et que ce qu’elle exporte dans d’autres domaines.

Ainsi, aujourd’hui, l’acteur modèle c’est « l’entreprise ». Par exemple, on parle volontiers du médecin libéral comme d’un entrepreneur. Les opposants à l’introduction des outils issus de la sphère compétitive dans la gestion de l’hôpital dénoncent l’hôpital entreprise.

L’hégémonie intellectuelle de ce modèle provient en partie d’une critique virulente de l’administration étatique, supposée inefficace et paralysante. Le management et les principes de productivité, de compétitivité et d’efficacité sont présentés comme l’antithèse de la bureaucratie ! Mais le paradoxe est que l’envahissement de la vie sociale par ces règles, normes et procédures produit de fait une bureaucratie diffuse et contraignante, à l’opposé de sa légitimation initiale.

Comment ce modèle s’est-il imposé ?

La vie sociale est beaucoup trop complexe pour être le résultat de la volonté délibérée de politiques, hauts fonctionnaires ou dirigeants de grosses sociétés privées. Elle est faite de l’enchevêtrement de millions d’intentionnalités. Ce modèle managérial est fonctionnel parce qu’il permet à des visions, des attentes ou des volontés très différentes de s’exprimer.

Le modèle de l’entreprise compétitive n’est pas imposé (par quelqu’un ou par un groupe) : il s’épanouit par la rencontre entre logique de rationalisation, de neutralité, et attentes, compréhensions, convictions exprimées par tous (consommateurs, citoyens, usagers, industriels ou administrés), et parce qu’il est nécessaire de partager un langage lorsqu’on vit en société. Il « s’impose » donc à tous, y compris aux élites, notamment parce qu’il permet de structurer notre appréhension de la vie sociale. En ce sens, il est une idéologie, dont les fondements ne sont jamais examinés parce qu’ils apparaissent évidents à tout le monde.

De plus, il nous arrange souvent : les normes et règles nous facilitent la vie en nous épargnant des interrogations continuelles sur ce que nous devons faire ; elles permettent le travail en commun, surtout dans un monde où les professions sont fortement segmentées ; elles alimentent même certains marchés, par exemple celui des experts (en santé ou ailleurs), très florissant.

En outre, il se nourrit des évolutions historiques, et notamment par le processus que Karl Polanyi, à la suite de Marx, appelait la « marchandisation » croissante de la vie en société : le marché et ses règles pénètrent des pans de plus en plus nombreux de la vie sociale sans que nous en soyons toujours très conscients.

Cela n’empêche pas pour autant un certain malaise, par exemple quand le modèle entre en conflit avec les logiques de métier. C’est particulièrement flagrant dans le monde hospitalier : les infirmières sont en tension permanente entre les exigences de la productivité et ce qu’elles estiment être la bonne façon de prendre soin. D’une manière générale, le modèle tend à transformer toute activité plus ou moins artisanale en industrie, avec un maximum de codification.

Sans doute, mais ce modèle a l’avantage d’être un des seuls langages communs.

C’est sa grande force. Dans une société aussi complexe que la nôtre, il est extrêmement difficile d’expliquer aux autres, et en particulier aux décideurs ou au « grand public », ce que fait chaque professionnel. Pour cela, on a volontiers recours aux outils issus du modèle de l’entreprise compétitive, en particulier aux mesures chiffrées. Ainsi l’opposition à telle ou telle norme est souvent argumentée par la proposition d’autres normes ou d’autres mesures. Par exemple, les opposants à l’alimentation industrielle justifient l’agriculture biologique par les quantités de pesticides présents dans les aliments. A leur tour, les critiques du « bio » vont montrer à l’aide d’autres critères qu’il pêche par sa qualité alimentaire...

Le modèle génère une effervescence de normes, elles-mêmes changeantes, par au moins deux mécanismes : par réaction à celles qui existent, notamment en les interprétant ou en les contournant, ou par judiciarisation du fait de contradictions entre elles, de leur contestation ou de leur application jugée insatisfaisante.

Il faut bien évaluer ! Par exemple, pour légitimer les dépenses engagées, surtout dans un contexte financier très contraint.

Bien sûr ! Mais votre argument montre que ce qui vous vient d’abord à l’esprit, ce sont les notions d’efficacité, de responsabilisation (accountability est le terme exact, mais difficile à traduire), de rentabilité. Je ne porte pas de jugement sur le modèle (« bon » ou « mauvais ») : je constate qu’il existe, qu’il est dominant et que l’on a tendance à évaluer l’ensemble de la vie sociale à son aune. Il pénètre même notre vocabulaire : « gérer sa vie » ou son « capital santé », par exemple. Cela étant, on ne peut pas penser sans normes et la bureaucratie est indispensable au fonctionnement social.

Aucun modèle ne colle complètement à la réalité dont il est censé rendre compte. Dans le domaine des soins, les limites des protocoles, des recommandations et des essais cliniques sont aujourd’hui bien connues, ce qui n’empêche pas qu’ils soient indispensables. On peut dire qu’un protocole est du réel formalisé. Mais il ne peut vraiment se réaliser qu’avec un minimum de bricolage, parce qu’il est abstrait et suppose une réalité homogène, alors que le réel est hétérogène et fait de particularités...

Le problème que pose le modèle de l’entreprise compétitive n’est donc pas de laisser subsister du réel non formalisé dans des règles ou procédures : c’est le cas de tous les modèles. Il est d’abord d’être issu d’un monde particulier, différent de ceux auxquels il prétend s’appliquer, et ceci avec une simplification extrême : les entreprises sont bien plus diverses que ce qu’il en dit. Il est enfin dans sa prétention à l"hégémonie alors que d’autres modèles (par exemple, issus des métiers) peuvent être mieux adaptés.

Pour que les acteurs sociaux puissent répondre à ses critères, il les oblige à des arrangements constants, souvent épuisants et dévoreurs de temps, parfois purement formels... Ainsi, les infirmières hospitalières ne peuvent pas inscrire sur les feuilles de surveillance tous les actes qu’elles réalisent effectivement, tant cette activité censée évaluer la vraie charge de travail de chaque professionnel, mais n’améliorant ni qualité des soins, ni celle de leur travail, est chronophage.

Enfin, en prétendant que les normes et procédures qu’il génère sont neutres, notamment parce que basées sur des mesures chiffrées, le modèle de l’entreprise compétitive cache bien souvent les véritables enjeux qui sont à l’arrière plan de tel ou tel choix de critères ou de règles. Les agences gouvernementales en sont un bon exemple, y compris dans le domaine de la santé : leur expertise n’est pas dénuée de pressions corporatistes et de rapports de force.

Normes et procédures sont utiles car elles responsabilisent.

Bien entendu. Mais celles qui sont issues du modèle de l’entreprise compétitive sont plus centrées sur les individus que sur les organisations : c’est la responsabilité personnelle, morale de tel ou tel acteur qui est mise en avant, non celle globale, collective, du système. Conséquence : chaque professionnel pense d’abord à se protéger avant de réfléchir aux conditions concrètes de son exercice, ce qui est tout-à-fait normal dans un tel contexte. L’obsession de la sécurité et de la judiciarisation est inhérente à ce modèle. Elle est, par exemple, très répandue chez les professionnels de santé, alors qu’un travail récent a montré qu’elle est largement exagérée : entre 2000 et 2006, le taux de requêtes contentieuses a été de 6 pour 1 million d’actes et le nombre de plaintes au pénal contre des médecins s’est effondré.

Cet article a d’abord été publié dans le numéro 893 de janvier 2013 de la Revue du Praticien Médecine Générale




     
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