Hirsch Emmanuel
janvier 2008, par serge cannasse 
Emmanuel Hirsch est professeur d’éthique médicale à la faculté de médecine Paris-sud 11 et directeur du département de recherche en éthique de l’Université Paris-sud 11. Après de nombreuses années d’implication associative dans le domaine de la santé, il a fondé l’Espace éthique AP/HP en 1995.
La lecture de vos textes procure un mouvement de pensée étrange : d’abord un sentiment de familiarité avec les notions morales que vous invoquez, connues de tous, puis de l’agacement devant votre insistance à reformuler sans cesse ce qui semble être des banalités, enfin l’intuition que vous portez l’attention sur quelque chose d’entièrement nouveau : comment chacun se ré-approprie la morale commune et comment cette découverte se fait au travers d’indices trouvés dans la vie professionnelle de tous les jours.
Ce qui m’intéresse, c’est en quoi l’acte de soins témoigne d’un engagement, d’une obligation envers l’autre, en quoi il fait apparaître un sens de la responsabilité de l’autre et en quoi cette relation parfois énigmatique à l’autre s’accompagne, pour le soignant, d’un cheminement intérieur, non professionnel au sens strict. Pour cela, je cumule un savoir théorique, donné par ma formation de philosophe, et une expérience constamment renouvelée sur le terrain. Cette expérience s’attache au banal, mais elle porte sur des objets situés aux limites du soin, comme la fin de vie ou la dépendance.
La démarche de l’Espace éthique/AP-HP n’est pas de philosopher en chambre ou de faire dans la spiritualité. Nous sommes des médiateurs, des philosophes cliniciens, des professionnels auprès de qui d’autres professionnels sollicitent une intervention sur un problème qu’ils rencontrent en pratique ou une formation pour faire le point à un moment de leur vie professionnelle.
Nous ne sommes pas non plus des « éthiciens », comme le sont ceux qui font de l’éthique clinique à la manière anglo-saxonne. Nous n’avons aucune éthique, morale ou bonne pratique à prescrire. Le plus souvent, les services où nous intervenons sont confrontés à des problèmes difficiles, mais ils sont souvent dotés d’une culture éthique forte, ou ils sont capables de s’en doter. En fait, ces problèmes manifestent dans bien des cas un dysfonctionnement, par exemple, un problème de communication avec les malades, de manque de projet de service, de manque de motivation.
Nous sommes des médiateurs capables de mettre à la portée d’autres professionnels les outils qui vont leur permettre de comprendre une situation et de prendre la meilleure décision. Nous n’avons pas à décider à leur place. Au besoin, grâce au réseau exceptionnel que nous avons construit, nous sommes capables de les orienter rapidement vers une consultation juridique, ou vers un autre service qui a déjà une expertise de leur problème. Notre travail est un travail d’observation et de décryptage, de veille et d’anticipation, permettant de faire apparaître certains enjeux de l’éthique hospitalière. Nous sommes des facilitateurs, qui intervenons sur le terrain beaucoup plus souvent que les gens se l’imaginent.
Effectivement, à vous lire, le mot « espace » semble plus important que le mot « éthique ».
Nous n’assénons pas de convictions. Chacun a les siennes et prend ses décisions en fonction de sa morale et de sa conscience. Nous travaillons dans l’espace des valeurs communes qui sont celles de la démocratie. C’est pourquoi, à l’entrée des locaux de l’Espace éthique/AP-HP, est affichée la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
L’Espace éthique/AP-HP est un lieu à la fois dans et hors de l’institution hospitalière, un lieu de délibération qui permet à des professionnels de prendre du recul devant la complexité d’une situation pour arriver à trouver des réponses justes grâce à un regard extérieur, à la fois bienveillant et argumentant. Son originalité est aussi d’avoir été confié à quelqu’un qui n’est pas un professionnel de la santé.
Ce qui est intéressant, ce n’est pas que nous parlions d’éthique, c’est de réunir des professionnels, des praticiens, qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés autrement, en associant le plaisir de comprendre et la rigueur de la méthode. Il faut insister sur la jouissance à comprendre, parce qu’il y a beaucoup de gens désespérés ou désabusés dans le milieu du soin. Leur rencontre avec la philosophie et les sciences humaines produit une intensité de réflexion extraordinaire, parce qu’ils ont une expérience de ce qu’est la vie, la mort, la douleur, la décision, etc. Cela produit des idées neuves, grâce à un détour par la pensée, un retour à la réalité, de nouveau la pensée et ainsi de suite.
En même temps, les gens que nous accueillons font l’effort de venir travailler, étudier, voire passer des examens, écrire des mémoires. On ne peut pas improviser en leur prodiguant du « bon sens ». Ils comprennent très bien qu’il n’y a pas de bonnes conduites sans bonnes pratiques professionnelles, pour eux et pour nous. Ce sont les meilleurs professionnels qui viennent chez nous !
Ce travail de formation est né de la nécessité d’être légitimé dans l’espace universitaire propre à un CHU comme l’AP-HP, ce qui nous a conduit à créer un master et un doctorat. Cela nous oblige à la construction d’un discours scientifique et d’une recherche originale, à l’exigence d’un savoir construit avec rigueur et méthode dans une approche recevable par les gens que nous voulons toucher.
Mais alors, qu’est-ce que l’éthique ?
L’éthique, c’est une manière de dire que nous sommes humains, que nous avons des préoccupations et des interrogations communes, que nous sommes fragiles, toutefois sans l’exprimer en des termes aussi explicites ! L’éthique n’a donc pas pour vocation de nous renforcer par de fausses vérités, mais de nous renforcer avec de justes questionnements. Pour nous, la vérité n’existe pas en soi : elle se construit, se légitime, se conquiert en quelque sorte. Tout nous renvoie à une exigence de délibération, de critique, de non indifférence, de non abandon.
Ce qui nous intéresse, c’est en quoi les droits de la personne suscitent des obligations, pourquoi nous sommes obligés vis-à-vis de l’autre que l’on découvre et reconnaît dans ses droits. C’est pourquoi l’hôpital est un lieu éthique par nature : il ne peut que susciter de l’obligation, de la considération et du respect. Il inspire une posture de respect, de dignité et de solidarité et engage ainsi les valeurs d’une société démocratique.
Dès lors, la question éthique concerne la prudence et le courage de l’engagement professionnel : son audace mais aussi son humilité. On attend du soignant qu’il tienne ses engagements, qu’il soit à la hauteur de missions complexes et humainement délicates. Il lui faut une grande résolution et une capacité de risque, dans un contexte plutôt soucieux de précaution et de procédures qui évitent la judiciarisation des pratiques.
Le souci éthique procède donc d’une capacité de dissidence, voire de résistance. Il permet de préserver, de sauvegarder l’essentiel lorsque, par exemple, la maladie peut le mettre en péril.
Les professionnels que nous accueillons à l’Espace éthique/AP-HP ou qui nous reçoivent dans leurs services témoignent d’une inquiétude de l’autre qui interroge le sens de leurs pratiques. Ils souhaitent marquer une pause – la pause de l’éthique – afin de mieux comprendre la finalité de leur action et le cadre de leurs interventions. Parfois même, ils sont en demande de signification lorsque les repères vacillent ou que la société s’en remet aux hospitaliers pour assumer les questions essentielles qui lui paraissent insurmontables. De telle sorte que nous observons une créativité, une inventivité en termes d’approches renouvelées de l’accompagnement de la personne malade et de ses proches dans la maladie ou au terme de l’existence.
Vous partez du principe que chacun est capable de saisir ce qui est vrai et ce qui est juste, soit la recherche philosophique elle-même, mais à condition de le faire avec les autres, c’est-à-dire de confronter et rassembler les positions de chacun. Pour cela, vous proposez des dispositifs pragmatiques qui permettent à chacun, ensemble, de se réapproprier de vieilles valeurs en les rendant neuves parce qu’elles résonnent de nouveau en chacun. Cette démarche est-elle limitée à l’hôpital ?
J’ignore ce que sont de « vieilles valeurs » si ce n’est des valeurs périmées dans leur signification à la suite de renoncements ou d’indifférences qui en altèrent la pertinence. Nous en appelons à la mobilisation démocratique au service des plus vulnérables, des plus exposés parmi nous. Pour moi, la valeur interroge nos attachements, ce qui nous semble primordial, indispensable à notre conception du vivre ensemble. En quelque sorte ce dont nous ne pouvons nous passer ou nous exonérer pour autant que l’on souhaite préserver les conditions d’un devenir, d’une espérance.
L’espace hospitalier doit redevenir un lieu d’hospitalité. Il est bien souvent l’ultime refuge, l’instance qui affirme encore, en dernier recours, les principes de la démocratie. C’est dire que notre implication dans ce champ exceptionnel où s’expriment la sensibilité et la fragilité d’une société peut avoir valeur d’exemplarité.
Je ne serai jamais fasciné par les discours académiques ou savants qui traitent de l’éthique d’une manière esthétique ou théorique. Ce qui me plait avant tout c’est l’engagement dans le soin, la manifestation tangible d’une sollicitude, d’une présence auprès de celui qui nous adresse sa plainte et attend notre réconfort. L’attention éthique engage notre capacité d’assumer une responsabilité directe et immédiate au service de l’autre, pour sa cause. C’est dont je suis très souvent le témoin auprès des professionnels de santé et des militants associatifs dans le champ du soin. Notre société a certainement à apprendre et à comprendre de ces aventures existentielles qui se vivent dans nos hôpitaux : elles en disent davantage qu’on ne saurait l’exprimer sur ce qu’est la grandeur de l’homme dans sa confrontation à ce qui menace mais aussi révèle le sens de son existence.
Espaces et comités éthiques
Comme son nom l’indique, l’Espace éthique AP-HP est un « espace », un lieu d’échanges, de mises en commun d’expériences et d’expertises et non un comité d’éthique. Il a été créé en 1995 sous l’impulsion d’Alain Cordier, alors Directeur de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, et du Pr Didier Sicard, Président du CCNE (Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé). Emmanuel Hirsch le dirige depuis sa fondation.
L’Espace éthique AP-HP s’est enrichi de deux structures.
L’Institut éthique et soins hospitaliers / AP-HP propose des formations diversifiées en vue de l’obtention d’un diplôme universitaire accessible à l’ensemble des professionnels de santé ou aux membres d’associations à caractère médico-social. Il organise également des réunions thématiques sous la forme de colloques ou d’ateliers. De nombreux travaux sont finalisés sous la forme de mémoires, constituant un corpus permettant sans doute de tracer l’histoire d’une mentalité soignante.
L’Observatoire éthique et soins hospitaliers a parmi ses nombreuses missions une fonction générale de veille et d’anticipation, la mise en place d’instruments d’observation et de mesure des différentes thématiques qui concernent sur le terrain les enjeux d’ordre éthique, le développement d’un réseau de compétences et la diffusion des savoirs.
S’inspirant de l’expérience développée en son sein, la loi du 6 août 2004 relative à la bioéthique crée « des espaces éthiques au niveau régional ou interrégional ; ils constituent, en lien avec des centres hospitalo-universitaires, des lieux de formation, de documentation, de rencontre et d’échanges interdisciplinaires sur les questions d’éthique dans le domaine de la santé ». Cependant, aucun arrêté n’a encore été publié…
Le CCNE a été créé en 1983 par décret du Président de la République d’alors, François Mitterand. Relevant auparavant de la loi du 29 juillet 1994, il est désormais inscrit dans la loi du 6 août 2004. Autorité indépendante, sa mission est de « donner des avis sur les problèmes éthiques et les questions de société soulevés par les progrès de la connaissance dans les domaines de la biologie, de la médecine et de la santé ». Il s’agit donc d’un organisme consultatif.
Le Comité d’éthique des hôpitaux de Paris a été créé en 1981 par le directeur général de l’Assisance publique de Paris, Jean Choussat, et confirmé par décret en 1990 du directeur d’alors, François Stasse. Depuis 1984, d’autres comités ou instances d’éthique de proximité ont été créés dans d’autres hôpitaux, ce qui pose « de nombreuses questions qui tiennent à leur autorité, leur légitimité, au x modalités de fonctionnement ainsi qu’à la représentativité et aux compétences de leurs membres » (Emmanuel Hirsch).
Espace Éthique AP-HP
CCNE
Espace Éthique Méditerranéen
Entretien paru sous une forme légèrement modifiée dans le n° 5014 du 18 avril 2006 du Panorama du Médecin