Images de l’embryon humain : des gemmes antiques à l’échographie
mars 2008, par serge cannasse 
Aussi fantastiques qu’ils soient, les progrès scientifiques laissent intacts le mystère de la procréation, que tentent de rendre tangible les images de ce qui a longtemps été invisible : l’intérieur du corps/réceptacle de la mère et la promesse incarnée d’un humain. Les travaux rassemblés dans « L’embryon humain à travers l’histoire », et issus d’un colloque tenu en 2004 à Fribourg, permettent de situer la nouveauté de notre époque, mais aussi sa continuïté avec la tradition occidentale, vis-à-vis d’interrogations persistantes : comment représenter la rupture du temps entre un « avant » et un « après » ? où commence l’humain ? comment se fabriquent les enfants ?
Tombe de Ramsès VI. Nout enceinte. Dessin de Cathie Spieser (tous droits réservés)
De la richesse du livre, on peut retenir trois leçons. La première est l’étonnante insistance de notre civilisation, en particulier de nos jours, sur les faits biologiques. Ainsi, aujourd’hui, et quoiqu’on affirme par ailleurs, c’est encore le « mélange des substances parentales », sous la forme moderne de la génétique, qui pour nous fait la filiation, donc l’identité, bien avant la loi ou les normes, fussent elles celles de l’amour parental.
La deuxième est que la possibilité donnée par l’échographie de représenter l’embryon/fœtus dans le ventre de sa mère ne supprime en rien les élaborations fantasmatiques autour du futur enfant (qui à défaut d’être une « personne » est déjà un « patient »). Pour paraphraser Jean-Luc Godart, elles donnent l’illusion d’images « justes », alors que ce sont juste des images.
La troisième leçon, et ce n’est pas la moindre, que donne ce livre précieux est précisément « l’illustration » que la pensée ne s’effectue pas sans images et que les images suscitent de la pensée. A condition d’accepter l’effort des allers-retours. Certaines images engendrent un trouble, voire une sidération intellectuelle, liée à la difficulté de les rapporter à une réalité connue. C’est alors la fonction de la légende de lever l’inconfort du spectateur : elle dit ce qui est. Mais ce faisant, elle donne le pouvoir à celui qui l’énonce. Ressort publicitaire bien connu, qu’utilisent par exemple les « anti-avortements » : le pouce devant la bouche d’un embryon devient un enfant qui tète son pouce.
Voici quelques " morceaux choisis " du livre.
La femme antique est d’abord une mère
" Les gemmes utérines (...) sont destinées à être portées par la femme enceinte. Le souci principal qu’elles traduisent est de garder l’utérus bien clos, hors de toute atteinte malfaisante, en contrôlant tout mouvement susceptible de mettre en péril la vie de la mère et de l’enfant.
Jaspe rouge. Hambourg. (le "pot renversé" représente l’utérus, fermé par une "clef")
Cette insistance nous rappelle combien la procréation est le souci constant de la femme antique. Elle ne doit pas simplement être en bonne santé, mais d’abord fertile pour assurer la continuïté de la lignée. En dehors de ce destin de mère, elle n’existe pas, ou difficilement."
Représenter l’embryon du Dieu incarné ?

La civilisation occidentale est en grande partie fondée sur le Mystère de l’Incarnation : le Dieu fait homme (ça n’est d’ailleurs pas tant l’incarnation elle-même qui en fait l’originalité : après tout, les dieux indiens s’incarnent en des êtres multiples ; mais plutôt l’incarnation dans un être qui accepte la souffrance et l’humiliation du supplice de la mise en croix, alors qu’il est Dieu). Dans la tradition chrétienne, le moment de l’incarnation divine est celui de l’Annonciation : un Ange apparaît à Marie, une vierge, et lui demande si elle accepte d’être la Mère de Dieu - de "contenir l’incontenable", disent les théologiens byzantins). L’incarnation se produit au moment où elle accepte : " Je suis la Servante du Seigneur."
Autre moment fort de la grossesse de Marie : la Visitation, c’est-à-dire la visite qu’elle rend à sa cousine Elizabeth, elle-même enceinte de Jean Baptiste (celui qui annonce le Christ et l’a baptisé), alors qu’elle est en principe trop vieille pour cela. En rencontrant Marie, Elizabeth sent pour la première fois bouger son enfant. " Tu es bénie entre toutes les femmes," lui dit-elle.
À partir du 13ème siècle, et pendant environ deux cent ans, la représentation de l’embryon divin va être à la mode dans la figuration de ces deux scènes. Plusieurs solutions vont être utilisées pour montrer sa nature à la fois humaine et divine, mais il sera toujours un "petit homme" : la figure du plongeur, depuis la main de dieu jusqu’au ventre ou à l’oreille de Marie (car Dieu est Verbe), portant ou non la Croix, précédé ou non de la Colombe représentant l’Esprit Saint (la troisième figure de la Sainte Trinité, avec le Père et le Fils), la figure bénissante flottant devant le ventre ou le sein de Marie ou en transparence dans le ventre.
Bien évidemment, le Christ a d’emblée une âme, alors que, pour Saint Thomas par exemple, " l’animation a lieu 40 jours après la conception chez un mâle et 80 jours chez une fille " chez un humain non divin. Comme quoi les débats sur le début du caractère humain n’ont pas attendu les 22 semaines d’aménorrhée de l’OMS...
Petite leçon de sémiologie picturale
Cette photographie de Lennart Nilsson " circule beaucoup sur l’internet, car elle est la seule où le fœtus semble sucer son pouce, ce qui lui donne un caractère attendrissant et le fait ressembler à un bébé. (...) À y regarder de plus près, le pouce se situe derrière la bouche et non pas à l’intérieur.
Sur toutes ces images embellies trouvées sur l’internet, on remarquera le traitement de la lumière en contre-jour et les couleurs aux tons chauds, jaunes et rouges, qui expriment l’énergie et la vie. Sur certaines images, le fœtus est déjà un petit être humain puisqu’il se comporte comme tel en suçant son pouce, en avalant du liquide amniotique, en faisant pipi, en « jouant » avec son cordon. L’esthétique du beau est ainsi utilisée pour renforcer la personnalisation du fœtus : une esthétique du Beau qui renvoie à Dieu et à la Nature « qui a bien fait les choses. » (...)
Dans cette quête d’une nature exempte de défaut, on retrouve le culte d’un corps parfait et le rejet de l’autre, celui qui n’est pas à notre image.
À l’inverse, d’autres images utilisent la froideur de couleurs bleutées ou contrastent le gris-noir et le blanc pour évoquer la mort. Ces esthétiques suggèrent très souvent l’idée d’un empoisonnement du fœtus (dioxine, tabac, alcool, déchets nucléaires, ...).
Ce ne sont plus les dieux, ni les démons ni la nature qui sont à l’origine du mal, c’est l’homme avec sa médecine, sa science... ou son ignorance."
Pour finir cet aperçu bien incomplet, un mot sur les enfants issus de la cryocongélation (utilisée dans les techniques de procréation médicalement assistée), dans le chapitre joliment intitulé " Les enfants venus du froid ", que souvent leurs parents appellent des " survivants."
L’embryon humain à travers l’histoire. Images, savoirs et rites. Edité par Véronique Dasen. Infolio 2007. 320 pages. 39 euros.
PS : on trouve dans le livre un développement sur les œuvres du plasticien Giuseppe Pennone. Pour poursuivre le fil artistique, je vous conseille d’aller voir l’exposition sur Louise Bourgeois au Centre Pompidou (Paris) : certaines de ses sculptures évoquent irrésistiblement l’intérieur du ventre maternel, accueillant ou menaçant. Et ici, c’est le spectateur qui est l’embryon.
Véronique Dasen a également publié " Jumeaux, jumelles dans l’antiquité grecque et romaine " : " La naissance simultanée de plusieurs enfants (jumeaux, triplés et plus...) est un événement rare et inattendu qui a de tout temps suscité des réactions empreintes d’ambivalence. Tantôt synonymes de désordre, tantôt de prospérité, quel accueil ont reçu ces nouveau-nés en Grèce et à Rome ? Vers quel pôle a penché cette ambivalence dans la vie quotidienne ? Quelle fonction occupent les jumeaux dans l’imaginaire collectif antique ? Leur statut mythique correspond-il à leur traitement dans la vie quotidienne ? Leur image évolue-t-elle dans l’espace
et le temps ? Seule une approche interdisciplinaire permet de restituer la place
des jumeaux dans la société antique. Cet ouvrage rassemble pour la première
fois un ensemble important de documents écrits et iconographiques en partie
inédits. Il explore les différentes facettes de la gémellité dans le discours médical et scientifique, dans la pensée mythique et dans la vie quotidienne." (présentation de l’éditeur)

336 pages, 185 illustrations. 75 Francs suisses.
Zurich, 2005. AKANTHVS Verlag für Archäologie - CH-8802 Kilchberg / Zürich
akanthus@bluewin.ch / www.akanthus.ch