Informations de santé : le cœur a ses raisons ...
avril 2010, par serge cannasse 
Médecins et savants ont du mal à admettre qu’une information fondée uniquement sur des données et un raisonnement scientifiques aient souvent le plus grand mal à se faire entendre, au profit d’explications qui leur paraissent irrecevables, parce qu’ils les estiment fondées sur des émotions. C’est le point de départ d’un article passionnant d’Anna Kata, une anthropologue américaine, qui a fait une analyse des discours tenus par les sites anti-vaccins américains et canadiens.
Sur le continent nord-américain en effet, les recherches à partir de moteurs comme Google conduisent très facilement à ces sites. Il ne semble pas que ce soit le cas en France, où les forums de Doctissimo semblent attirer la grande majorité des internautes intéressés par les questions de santé. Mais si ces forums sont modérés, dans le sens où injures, racisme, etc, n’y sont pas admis, toutes les opinions ont le droit de s’y exprimer, conformément à l’esprit du Web.2. À suivre les efforts désespérés de certains pour faire admettre l’argumentation scientifique, les conclusions d’Anna Kata valent la peine d’être entendues.

L’information médicale est perçue comme réductrice et froide
Pour souligner l’insuffisance du discours savant, elle avance trois types d’arguments que, suivant une tendance majeure de la sociologie américaine, elle regroupe sous le terme de « postmodernisme ».
Premier type : la vision médicale, même « fondée sur les preuves », réduit l’être humain à une mécanique biologique ; en réaction, les gens cherchent des modèles de santé fondés sur des valeurs et tenant compte des émotions et de « l’esprit », d’où le recours aux médecines « alternatives ». La critique ne porte donc pas tant sur la vaccination elle-même que sur le modèle qui la soutient : celui d’un combat contre les microbes au détriment de l’amélioration du terrain, du corps, de l’équilibre personnel.
Second type : la raison médicale sépare autoritairement ceux qui savent des ignorants. Fondée sur une approche statistique, elle néglige les spécificités de la personne. Chaque système immunitaire est considéré comme unique, fonction de l’histoire et des valeurs de l’individu. Toute décision engageant celui-ci doit être le fruit d’une co-décision entre le médecin et son patient, qui préfèrera souvent éviter les risques d’un geste effectif à ceux d’une menace supposée.
L’opinion des médecins : une parmi d’autres
Bien souvent, ça n’est pas la science elle-même qui est rejetée, mais au contraire son « insuffisance » : il faut encore plus de science ! Mais qui croire ? comment faire confiance à telle autorité quand elle est contestée par une autre, même autoproclamée ? Parmi la foule d’opinions possibles, l’individu est souverain : il n’y a pas « une » vérité, mais des vérités propres à chacun.
Anna Kata ne propose pas de solution « clef en main ». Elle invite seulement les autorités de santé et les médecins à ne plus tenir un discours de surplomb assénant ce qu’il faut savoir, mais à adopter une attitude de compréhension, « d’égal à égal », puisque de toute façon, leur opinion ne sera qu’une parmi d’autres.
Anna Kata. A postmodern Pandora’s box : antivaccination misinformation on the internet. Vaccine (2009), doi : 10, 1016/j.vaccine.2009.12.022
Photo : Mahabalipuram - Tamil Nadu (Inde du sud) © serge cannasse