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Suède : crise du modèle de solidarité
 
Kalinowski Wojtek
mars 2008, par serge cannasse 

D’origine polonaise, Wojtek Kalinowski a vécu en Suède entre 1984 et 1998. Il est aujourd’hui rédacteur en chef de La Vie des Idées, le mensuel international édité par le cercle de réflexion La République des Idées à Paris. Sociologue de formation, il est diplômé de l’Université de Uppsala en Suède et de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris.

Pour beaucoup, le système de protection sociale suédois, créé par le Parti social-démocrate dans les décennies d’après-guerre, est une source d’inspiration, sinon un modèle à suivre. En Suède même, il ne semble guère être contesté, bien que la droite vienne de remporter les élections. Cela signifie t’il que les débats portent sur des réglages du système, par exemple, le niveau des impôts ?

Dans un premier temps, oui, parce que les Suédois restent attachés à leur modèle. Pour reprendre votre exemple, d’après les sondages, les Suédois sont prêts à payer plus d’impôts pour financer la santé publique ou l’école publique. En principe, il serait effectivement possible de le faire : ces dernières années, les salaires ont augmenté globalement plus rapidement que les prélèvements fiscaux. Cela étant, personne ne tentera de les augmenter, le risque politique est trop important. La droite, qui vient d’accéder au gouvernement, a même promis de les baisser alors que les besoins en services vont continuer d’augmenter : en Suède, ils sont assurés pour l’essentiel par le service public, c’est-à-dire soit par l’État, soit par les collectivités locales.

Et dans un second temps ?

A plus long terme, on devrait s’attendre à des évolutions plus profondes. Le modèle suédois s’est construit pour l’essentiel pendant les fameuses « trente glorieuses » (1945-1975). De la fin des années 60 au début des années 80, les impôts sont passés de 30 % du PIB à 50 %. Ils ont servi à financer tous les services sociaux, le système de santé, les écoles, les soins aux personnes âgées, etc. Un grand service public a été construit, offrant les mêmes prestations à tout le monde et permettant à tout le monde d’y contribuer, en particulier grâce à ses emplois, grâce auxquels les femmes ont pu intégrer le marché du travail. Les revenus de tous progressaient, les inégalités salariales avaient tendance à diminuer. La richesse augmentant, les besoins en services s’accroissaient également. Globalement, le système parvenait à étendre la qualité de vie des classes moyennes aux classes populaires. Il construisait et supposait une homogénéité sociale importante.

Depuis une quinzaine d’années, cette tendance s’est interrompue. La société est de moins en moins homogène. La couche supérieure des classes moyennes, disons 20 à 30 % de la population, n’est plus satisfaite du service public et est prête à cotiser dans un cadre d’assurances privées. On s’oriente vers un système de base, universel, complété par un second niveau, plus individuel, donc vers un système proche du système français, bien que l’attachement culturel à l’État-providence reste fort.

Est-ce qu’il y a effectivement une dégradation du service public ?

Dans le système de soins, oui. En Suède, la protection sociale dans le domaine de la santé n’est pas liée à l’emploi, comme en France, mais à la citoyenneté, c’est le système le plus universel possible. Que vous consultiez un médecin du secteur privé ou public (qui représente la quasi totalité des médecins généralistes), vous payez la même chose. Mais, comme dans tous les pays développés, le vieillissement de la population et le coût croissant des traitements posent de très gros problèmes de financement. Aujourd’hui, pour consulter un médecin traitant, il faut non seulement faire la queue, mais téléphoner pour obtenir un rendez-vous dans un créneau horaire très précis et très étroit (par exemple, le lundi, entre 9h30 et 10h30). D’où la frustration des classes moyennes, qui ont le sentiment de payer cher pour un service de moins en moins bon, et le développement, encore embryonnaire, de cliniques privées proposant des soins à des coûts exorbitants. Le développement de ces cliniques figure très haut sur l’agenda du nouveau gouvernement.

Pourquoi est-ce difficile d’augmenter les impôts si cela peut se traduire par une amélioration du service rendu et la préservation d’un modèle auquel les gens sont attachés ?

Parce que la société suédoise, quoique toujours plus égalitaire que les autres, devient de plus en plus marquée par l’exclusion durable du marché du travail, et que beaucoup ont le sentiment que le système profite à des gens qui ne le méritent pas vraiment. A la fin des années 90, la Suède a connu sa plus grave crise économique depuis les années 20. Elle en est globalement bien sortie, mais avec un taux d’emploi qui est passé de 80 à 70 % - ce qui est bien, en tout cas bien mieux qu’en France. Mais cela signifie qu’il existe un chômage caché plus important que le chômage officiel. Certains l’évaluent à 17 %, contre un chiffre officiel de 5,5 %, ce qui représente un million de personnes durablement exclues du marché du travail. Ce chômage existe notamment grâce aux préretraites et aux incapacités pour motif médical, pour lesquelles les médecins ont reçu des consignes très précises dans les années 90 : on leur a demandé d’inclure la capacité de leurs patients à retrouver un emploi pour déterminer son incapacité médicale. Une étude montre que cela conduit à une séquence « chômage de longue durée – incapacité médicale – préretraite ».

En définitive, beaucoup ont l’impression qu’il y a des abus dans l’usage des assurances sociales. Par exemple, contrairement à ce que l’on croit volontiers ici, le système de formation proposé aux chômeurs, qui permettait de retrouver assez rapidement un travail en s’adaptant à l’offre d’emploi, est aujourd’hui beaucoup moins efficace qu’autrefois, parce qu’il a été conçu pour un nombre bien moins important de chômeurs que l’actuel. Faire un stage de formation permettant de renouveler sa période d’indemnisation chômage, certains empilent les stages.

La société suédoise va donc moins bien que ce que l’on pense souvent ?

La plupart des responsables politiques ont cru que l’économie suédoise affrontait une période de modernisation et qu’il suffisait de prendre en charge les personnes les plus vulnérables, en particulier les personnes de plus de 50 ans, moins susceptibles de s’adapter, sans prévoir que le phénomène serait bien plus ample. Les sociaux-démocrates ont clairement refusé la paupérisation des exclus du système, mais ils n’ont pas enrayé l’exclusion elle-même. Aujourd’hui, la société suédoise reste globalement opulente, avec 4 personnes sur 5 pleinement dans le système, mais la légitimité de la redistribution ne va plus de soi. La situation est donc beaucoup moins grave qu’en France, où même les classes moyennes sont atteintes par le manque de croissance et la peur du déclassement social. En définitive, comme les autres pays développés, la Suède connaît une crise de son modèle de solidarité, que certains économistes avaient d’ailleurs anticipée depuis longtemps.

Mais le modèle suédois, ça n’est pas qu’un État-providence avec un système de santé et des assurances sociales pour tous : c’est aussi un marché du travail plus ouvert, un dialogue social plus constructif, des syndicats plus représentatifs, un profond sens des responsabilités, un investissement dans la recherche bien plus important. Dans les pays nordiques, les relations de travail sont plus marquées par la recherche du consensus, par le pragmatisme, et non par le conflit. Plusieurs enquêtes montrent qu’il y a une corrélation directe entre les performances économiques d’un pays ou d’une entreprise et la qualité des relations de travail : c’est gagnant – gagnant ou perdant – perdant, ça n’est jamais gagnant-perdant.

Quand Pharmacia- Pfizer, un très gros laboratoire pharmaceutique, s’est retiré de la ville d’Uppsala en 2002, les problèmes d’emploi ont été réglés en 3 ou 4 ans, parce que les acteurs locaux ont pris leurs responsabilités : de nombreuses nouvelles entreprises (start-up) ont été créées par les anciens employés, avec l’aide de la recherche publique. L’aide de l’État a été indirect, par la modernisation du service public (avec notamment l’introduction des nouvelles technologies) et la réforme de l’université. Par exemple, il a été interdit aux universités d’accepter des doctorants pour lesquels il n’y a pas de financement de leur recherche. C’est très dur pour les étudiants, mais le choix a été fait que les drames interviennent tôt dans la vie plutôt que tard, parce qu’alors ça coûte cher et à la personne et à l’économie du pays. Tout cela a été possible parce que les gens ont globalement confiance dans leur société.

Un bon exemple de la différence entre la France et la Suède est donnée par ce qu’on appelle ici les « petits boulots », notamment dans les services à la personne.

En Suède, les sociaux-démocrates ont fait le choix de masquer le chômage par les assurances sociales plutôt que de créer un marché des travailleurs pauvres. Par exemple, ils ont refusé de subventionner, par la voie des déductions fiscales, les particuliers souhaitant embaucher une femme de ménage, un jardinier, etc., considérant de telles mesures comme le retour des « domestiques », incompatible avec les valeurs égalitaristes de la société suédoise. En France, on trouve que c’est progressiste de baisser les charges sociales pour les bas salaires, parce qu’on pense que cela permet de donner des emplois, par exemple chez les particuliers. Pour les sociaux-démocrates suédois, chacun doit contribuer au système dont il profite, ce qui en Suède se fait par les impôts, que tout le monde paie, au contraire de la France, où la moitié de la population ne paie pas d’impôt direct (sur le revenu). Ils ont donc refusé la solution des travailleurs pauvres sans être en mesure de créer de bons emplois. Sur ce plan, le nouveau gouvernement choisira sans doute une autre voie, et on verra des mesures similaires à celles prises en France (stimulation fiscale des services à la personnes, primes pour l’emploi, etc.)

Les agences publiques semblent jouer un grand rôle en Suède, avec l’inconvénient de remplacer les débats démocratiques par des débats d’experts.

C’est vrai, mais ça n’est pas un motif de débat en Suède, encore moins qu’en France. Le revers d’une culture politique consensuelle, c’est en effet l’atonie de la société civile : les gens ne soulèvent pas les problèmes, même quand ils sont manifestes, pour ne pas faire de vagues. Ces problèmes sont réglés par l’État ou par les communes, et non par les milliers d’associations qui, en France, sont de fait subventionnées dans ce but. En Suède, il existe, par exemple, peu d’associations de patients.

Quand les décideurs publiques souhaitent prendre en charge un problème qu’ils pensent avoir repéré, ils créent un institut d’experts, qui tente d’influencer l’opinion publique, devient de ce fait une agence idéologique, éventuellement en conflit avec d’autres agences, et souvent ne produit que du papier.

La nouvelle politique de santé publique suédoise a été conçue sur la base d’un rapport de l’Institut de la santé (Folkhälsoinstitutet) de 2003, qui est à présent chargé de la mettre en œuvre. Ses experts ont une vision très holiste de la personne malade, avec un très grand souci de transversalité dans les prises en charge, ce qui est globalement correct. Mais cela donne des objectifs très généraux, comme « augmenter la participation des individus dans la société », « augmenter la sécurité sociale et économique des individus », etc., déclinés plus précisément ensuite, mais avec la volonté de prendre en charge l’ensemble des problèmes. En pratique, cela se traduit par une foule de publications sur les sujets les plus variés, comme la sexualité, comment vivre ensemble, etc., et dont on peut se demander si elles font réellement avancer la santé publique.

Chomage, préretraite et incapacité médicale

La Vie des idées, dont Wojtek Kalinowski est le rédacteur en chef, est le mensuel de « l’atelier intellectuel » La République des Idées , que préside Pierre Rosanvallon, Professeur au Collège de France. Cet atelier édite des ouvrages (au Seuil) écrit par des spécialistes des questions abordées, mais dans un langage accessible à un public « cultivé » et relativement courts. Il ne s’agit pas à proprement parler de vulgarisation : chaque parution est bel et bien un travail original. L’ensemble dessine progressivement un tour d’horizon complet des questions sociales et politiques de la France d’aujourd’hui. La revue « a vocation à rendre compte des productions intellectuelles et culturelles qui alimentent la discussion publique » partout dans le monde. Point de départ de cet entretien, son numéro de septembre 2006 était essentiellement consacré à la Suède.

Un des auteurs de ce numéro, David Melén (sociologue), cite une étude montrant qu’en Suède, au début des années 2000, « la probabilité qu’un arrêt maladie se termine par une retraite anticipée est grosso modo double pour un chômeur que pour une personne occupant un emploi. D’autres facteurs, comme l’âge et le niveau de revenus, (…) renforcent cette tendance. » De plus, pour les chômeurs, « ce n’est pas seulement le nombre d’arrêts maladie qui augmente dans la période 1990-2000, mais aussi leur durée. En outre, la part des chômeurs parmi les malades augmente désormais avec la durée de la maladie : parmi les employés, 34% des arrêts de maladie durent plus de 12 mois, à comparer avec 45 % parmi les personnes étant au chômage. » L’auteur insiste sur la nouveauté de ces phénomènes, qui n’existaient pas dans la période précédente.

Pour finir, quelques précisions. En 2003, le parlement suédois (le Riksdag) a adopté un « plan de santé publique » qui se veut « intersectoriel ». Il est prévu pour être reconduit tous les 4 ans, avec les modifications apportées par l’expérience. Le premier « plan » est donc fondateur. Il a l’originalité de fournir des indicateurs (destinés à la mesure des effets escomptés) qui portent essentiellement sur les déterminants de santé, et non sur les déterminants de telle ou telle pathologie.

Le taux de chômage est le pourcentage de chômeurs dans la population active (actifs occupés + chômeurs), alors que le taux d’emploi est la proportion de personnes disposant d’un emploi parmi celles en âge de travailler (15 à 64 ans). Le taux d’emploi reflète la capacité d’une économie à utiliser ses ressources en main-d’œuvre. (définitions INSEE)

La vie des idées

Entretien paru dans le numéro 5048 du 19 février 2007 du Panorama du médecin




     
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