L’avis de l’Afsset sur les radiofréquences : une méthode à suivre
octobre 2009, par serge cannasse 
L’avis que vient de rendre l’Afsset (Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail) sur les radiofréquences est original à plus d’un titre. Non seulement parce qu’il effectue la première mise au point quasi exhaustive sur le sujet grâce à une grille scientifique rigoureuse, mais surtout par la méthode employée pour y parvenir : appel aux sciences sociales, implication des associations, prise en compte des inquiétudes publiques, attention aux signaux d’alerte avant le risque avéré. Méthode qui devrait inspirer les responsables administratifs et politiques en ces temps de doute sur les experts.
De la méthode avant toute chose
L’Afsset dispose de comités d’experts spécialisés. L’un d’entre eux a mandaté un groupe de travail composé de scientifiques recrutés selon une norme internationale garantissant à leur travail « compétence, indépendance, transparence, traçabilité. » Ces experts changent en fonction des problèmes étudiés, pour limiter le risque de bureaucratisation. Ils appartiennent à des spécialités variées, y compris en sciences humaines.
Ils ont examiné l’ensemble de la littérature disponible (3 500 études !), selon une grille rigoureuse les amenant à ne retenir que les travaux inattaquables sur le plan méthodologique. Ils ont consulté divers spécialistes et ont demandé leur avis à cinq associations. Trois d’entre elles ont refusé de participer à cette consultation. Mais deux autres (Priartem et Agir pour l’environnement) ont nommé un observateur, qui a assisté à toutes les séances du groupe de travail et pouvait poser des questions, et sont par ailleurs satisfaites de l’avis.
Ce genre de méthodologie ne fait pas bon ménage avec l’intime conviction, qui semble en animer plus d’un. Exemple : la présidente de la section du Tarn de l’association Robin des Toits, qui a déclaré au Monde : « Nous sommes dans la négation d’un risque largement prouvé. (…) De la même manière qu’une exposition constante aux produits chimiques, la proximité aux antennes-relais doit avoir des effets biologiques. » Les contempteurs de l’agence devraient avoir prochainement l’occasion de se réjouir : sa disparition par fusion avec l’Afssa est proche. Ils seront bien les seuls.
Un avis nuancé
Que dit l’avis de l’Afsset ? Il n’est pas « rassurant », contrairement à ce qu’écrit hâtivement le Figaro. De plus, il « ne va pas plaire à tout le monde », comme le remarque Paul Benkimoun dans le Monde. Certains se moquent de sa « rhétorique » en demi-teinte.
L’agence dit simplement qu’il n’y a aucune preuve de nocivité des radiofréquences et qu’il est même possible d’écarter bon nombre des dangers avancés. Il existe peut-être quelques effets biologiques, mais la plupart sont communs avec d’autres causes et en tout cas pas responsables d’effets sur la santé.
En revanche, elle écrit qu’il existe des « signaux » et des incertitudes et qu’il faut donc poursuivre les recherches : certaines études biologiques et épidémiologiques bien menées ont des résultats contradictoires. Elle donne des priorités à la recherche, en particulier au niveau des enfants et des niveaux d’exposition réels de la population, et préconise la participation de la France à l’étude internationale Cosmos. En attendant d’éventuelles conclusions définitives, qui ne seront sûrement pas apportées par la fameuse étude Interphone, (ce qui ne veut pas dire qu’elle soit inutile, a précisé le Pr Lasfargues, directeur scientifique de l’agence), elle préconise quelques mesures de prudence, notamment quant à l’usage des téléphones mobiles (utilisation de kits mains libres, affichage des DAS - débit d’absorption spécifique - sur les téléphones) et les antennes relais : cartographie des niveaux réels d’exposition et remplacement des antennes à haute puissance « non nécessaires » par des antennes à faible puissance, sans pour autant se prononcer pour leur multiplication d’emblée (l’agence se prononce certes en faveur d’une réduction des niveaux d’exposition, mais d’une manière très nuancée, ce que son propre communiqué de presse ne laisse pas clairement entendre et qui est donc repris sans plus d’examen par bon nombre de médias).
L’agence préconise également d’accorder plus d’attention aux risques professionnels, parce qu’ils constituent de bons indicateurs d’alerte (en particulier sur les ondes émises par les radars, dont les fréquences dépassent 2 MHz).
L’hypersensibilité n’est pas « reconnue », comme l’écrivent les pressés : cela fait longtemps qu’elle l’est (et pas seulement en Suède !). En revanche, l’agence réaffirme qu’il n’existe pas de lien de causalité directe entre les radiofréquences et les symptômes observés et surtout, elle se prononce en faveur d’une étude plus poussée de cette pathologie, permise par les progrès attendus de la quantification de ses manifestations.
Au-delà des radiofréquences, l’avis de l’Afsset a le grand intérêt de poser quelques principes pour l’étude des risques environnementaux.

L’information : oui. Mieux : la concertation
On ne reviendra pas sur la méthodologie de travail, qui est un des points forts de l’agence. Premier principe : l’information ne suffit pas. « La controverse publique sur les radiofréquences ne saurait être réduite au supposé décalage entre un risque évalué par la science et un risque « perçu » qui serait pour sa part mesuré par des sondages d’opinion. Elle met aux prises différents groupes d’acteurs qui tous mobilisent à la fois des arguments scientifiques, éthiques et économiques. Dans ce contexte, le traitement de la controverse publique peut difficilement se résumer à l’amélioration de l’information sur le sujet, mais il doit passer par la mise en place de procédures de concertation et de recherche (…) susceptibles d’enclencher des mécanismes d’apprentissage mutuel. » Ainsi, Martin Guesperreau, le directeur de l’agence, a clairement reconnu la capacité de certaines associations à imposer certains travaux et débats scientifiques. En somme, comme l’énonce l’avis, c’est le problème de « la bonne gouvernance » qui est posé. Donc acte pour les associations, dont certaines se réjouissent effectivement de cette avancée.
Agir dans l’incertitude
Deuxième principe : ne pas attendre la certitude pour agir.
Troisième principe : pour cela, adopter le principe de proportionnalité, qui énonce que l’on doit réduire autant que faire se peut une exposition à un risque, surtout s’il porte sur des populations vulnérables (ici, les enfants). Encore une fois, cela ne signifie pas une réduction généralisée des niveaux d’expositions (l’Afsset ne recommande pas l’abaissement des seuils officiels), mais des études « cas par cas ». Ainsi, l’agence propose d’envisager la mutualisation des antennes relais entre les opérateurs, afin de limiter leur multiplication. Elle ne réclame pas une multiplication tous azimuts des antennes à faible émission, pour la simple raison que le passage d’une zone à l’autre par une personne en train de téléphoner accentue considérablement son exposition : la mesure reviendrait pour elle à multiplier les pics d’exposition.
Quatrième principe : développer la recherche, peu avancée parce que difficile, sur les multiexpositions. En effet, plusieurs des effets sanitaires allégués peuvent avoir plusieurs causes, qui peuvent de plus se combiner entre elles. L’agence se prononce donc pour des études de la complexité.
Dernier principe : à chacun ses responsabilités. En clair, les politiques sont clairement invités à prendre les leurs, ce qui semble être le cas (
Journal de l'environnement du 19 octobre 2009
). En particulier, conformément aux recommandations de l’Afsset, " concernant les antennes-relais, le gouvernement considère que la réduction de l’exposition « doit être envisagée » dès lors qu’elle peut être faite « sans dégradation de la qualité des services et à des coûts économiquement acceptables ». " Les résultats des études menées dans les communes abaissant les seuils sont très attendus.
Photos : Paris (métro), 2002 © serge cannasse