L’exclusion : un piège sémantique, ou l’expérience du Samu social
novembre 2008, par serge cannasse 
Organisées par l’association Dessein, les Rencontres Dauphine Santé ont invité le fondateur du Samu Social, Xavier Emmanuelli, à un exposé sur l’exclusion. Pour lui, il s’agit d’un "piège sémantique", dans la mesure où le terme ne correspond pas à une mais à des situations, très diverses. Il a également le tort de faire croire à un processus brutal de rupture, alors que ces situations sont le résultat d’une répétition d’échecs "minuscules". Le terme de désaffiliation (proposé par Robert Castel) serait mieux venu.
Sous le mot exclusion, sont regroupés des situations très diverses :
un phénomène mondial : des migrants en difficulté ;
un phénomène majoritaire : des individus victimes de graves problèmes psychiatriques (environ 40 % du total") ;
un phénomène nouveau : des femmes jeunes (20 % de l’ensemble) tiraillées entre deux références culturelles ;
un phénomène classique : des grands clochards (20 % de l’ensemble), très désaffiliés, pour lesquels il ne semble pas exister de solution ;
des jeunes en errance (que l’on voit souvent accompagnés d’animaux) ;
des personnes âgées avec peu de ressources.
Ces personnes racontent souvent des histoires où la tragédie d’une grande rupture joue un rôle majeur. En fait, l’anamnèse soigneuse retrouve le plus souvent un parcours "calamiteux" qui démarre dans l’enfance, fréquemment marquée par une succession de périples en institutions ou familles d’accueil. N’ayant pas acquis les codes parfois élémentaires qui permettent d’appréhender l’espace, le temps et les relations aux autres, ils passent d’échec minuscule en échec minuscule, dont l’accumulation produit la désaffiliation au monde social. Par exemple, les codes de politesse leur sont souvent étrangers, alors que leur utilité, qui devrait être évidente à chacun, est de désamorcer l’agressivité spontanée des relations.
Le déficit le plus grave porte sur la maîtrise du temps : c’est la première perdue et la plus difficile à retrouver, d’autant plus que la vie en "exclusion" est prolongée.
Il n’existe pas "d’exclu" sans problème de santé, physique ou mentale. Le postulat de base de la prise en charge est donc qu’il ne faut surtout pas séparer la prise en charge sanitaire de la prise en charge sociale.
Ce sont des personnes en situation de survie. Les codes sociaux habituels leur sont ainsi impossibles. Il faut donc les aborder en utilisant d’autres codes, tels que ceux mis en évidence par l’école de Chicago (voir les livres d’Edward T. Hall, notamment La dimension cachée, en livre de poche) : codes de la distance interpersonnelle, codes du regard, etc.
Un phénomène nouveau, mondial et préoccupant : les bandes d’enfants. Elles s’apparentent à des meutes, avec la domination d’un chef, domination également sexuelle, des strates de pouvoir basées sur les rapports de force et l’appropriation de territoires, différents le jour et la nuit. Les enfants sont tous usagers de colles. Leur mode de vie est fondé sur le jeu de cache-cache, avec tout le monde (commerçants, policiers, éducateurs, etc). Les deux problèmes de santé majeur sont les maladies sexuellement transmissibles et les grossesses précoces. Ces caractéristiques sont quasiment indépendantes de l’environnement culturel, retrouvées presque à l’identique dans les villes du monde entier.
Le Samu social
Le Samu social est une invention française : désignant plus une méthode qu’une institution, il vise à faire sortir l’hôpital de ses murs, à la rencontre des victimes, à l’occasion d’une urgence médico-sociale. C’est la grande différence avec les autres approches, qui visent la prise en charge sur le temps long. Le Samu social est donc disponible 24 heures sur 24, il est mobile, il cherche à "mettre à l’abri" dans des hébergements d’urgence, où les personnes trouvent écoute, soins, prise en charge sociale, et si possible une orientation adaptée.
Il correspond au "premier cercle" de l’exclusion, celui des très grands désaffiliés, le second désignant les "sans-abri" (qu’il ne faut pas confondre avec les "sans domicile fixe") et le troisième les personnes en situation de précarité, celles qui sont susceptibles de basculer dans le deuxième cercle à l’occasion d’un événement quelconque.
Le Samu social est né en 1993 à l’initiative de la Mairie de Paris. C’est un GIP (groupement d’intérêt public) rassemblant DDASS, Département, ville et certaines grandes entreprises publiques (EDF, GDF, RATP, SNCF, ...). Il a un budget annuel de 50 millions d’euros, dont 60 % sont utilisés pour l’hébergement. Il emploie 650 personnes et comprend 120 bénévoles.
Son action est complémentaire de celle d’autres associations, pour lesquelles il joue fréquemment le rôle de régulateur. Il est aussi le seul organisme à disposer d’un observatoire des populations accueillies.
Samu social
(sur lequel on peut visionner le clip : "Même vos ordures ne passent pas l’hiver dehors"
Sur la notion de désaffiliation, voir sur Carnets de santé l’entretien avec Robert Castel et l’article Sécurité sociale, cohésion sociale.
Dans un entretien donné au journal Les Echos (11 novembre 2008), Xavier Emmanuelli tempête : " « Les exclus sont d’abord éligibles au soin avant de l’être au logement. Il doit exister un droit inconditionnel à l’hébergement d’urgence. Or nous sommes dans une pénurie totale ! Il nous faudrait au minimum 500 places permanentes sur Paris. Et on nous propose des gymnases comme si on était victime d’inondations ou de catastrophes naturelles ! »
Photo : Paris (2005) © serge cannasse