L’incertitude épidémiologique : l’exemple des très basses fréquences
septembre 2009, par serge cannasse 
Loin de donner toujours des éléments de certitude, les études épidémiologiques peuvent au contraire être à l’origine de craintes liées à leurs limites. Exemple avec les champs électromagnétiques de très basse fréquence (ceux générés par les lignes électriques à haute tension), grâce aux explications du Pr Jacques Estève (CHU de Lyon), biostatisticien.

Une seule étude ne suffit jamais à prouver une association entre deux événements
L’inquiétude sur l’association entre leucémie infantile et champs électromagnétiques de basse fréquence, suscitée par quelques études parues dans les années 1980, s’est accrue à partir de la publication de l’étude rétrospective de Feychting et Ahlbom en 1993. Pour la première fois, les résultats étaient basés sur une mesure objective de l’exposition des enfants habitant à moins de 300 mètres des lignes, distances au-delà de laquelle le champ devient négligeable. Un risque significativement élevé était obtenu pour des champs calculés supérieurs à 0,2 μT. Cependant, le nombre de sujets ayant ce niveau d’exposition était très faible (7 sujets) et une grande incertitude statistique affectait le risque rapporté ; en outre une seule étude ne suffit jamais à affirmer une association entre deux événements, et a fortiori encore moins un lien de cause à effet. Les quelques études conduites après celle-ci et suivant la même approche n’ont pas confirmé la première : le nombre de cas était encore moins important et conforme aux nombres de cas attendu dans les populations étudiées à tous les niveaux d’exposition.
Restait un doute. Pour tenter de le lever, deux méta-analyses ont été effectuées à partir des études publiées à l’époque (2000), qu’elles soient basées sur des champs calculés comme ci-dessus ou sur des champs mesurés au domicile des sujets, comme avait tenté de le faire d’autres études et en particulier les plus récentes. Elles ont abouti à un résultat a priori paradoxal : alors que les dernières études réalisées étaient considérées comme négatives par leurs auteurs et suffisamment convaincantes pour mettre fin à l’incertitude, elles se sont retrouvées positives dans l’analyse commune et contribuant substantiellement au risque significatif associé à une exposition supérieure à 0,4 μT, obtenu par la meta-analyse, qui concluait ainsi à une association positive.
L’explication en est très simple : les études ont chacune leur propre protocole ; pour les assembler, il faut utiliser des mesures d’exposition définies de façon homogène et ne retenir l’information que si elle a été recueillie dans toutes les études, c’est-à-dire adopter un « plus petit dénominateur commun » ; ce faisant, chaque étude a dans la méta-analyse un résultat différent de celui qui avait été publié en tant qu’étude individuelle. Cela peut être déroutant pour un clinicien, habitué aux méta-analyses menées sur des essais randomisés. Mais les études épidémiologiques sont d’une autre nature : étant des études « d’observation », une analyse statistique unique de leurs données ne fournit aucune garantie d’objectivité, ni un niveau de preuve plus élevé qu’une synthèse quantitative faite à partir des résultats publiés.

Pour les scientifiques, la prudence méthodologique est première
Ces méta-analyses sont à l’origine du classement établi par le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) pour les champs électriques de très basse fréquence : 2B. Dans cette catégorie sont placés les agents pour lesquels les études suggèrent un lien possible avec la survenue du cancer, sans preuves suffisantes, les résultats des études pouvant avoir d’autres causes bien connues des épidémiologistes (confusion des effets, biais de sélection, erreurs de classification).
Il est intéressant de noter qu’un des auteurs d’une des méta-analyses citées a d’ailleurs soumis le résultat à une étude de « robustesse » pour en vérifier la solidité méthodologique. Il en a conclu que s’il existait un effet des champs électromagnétiques basse fréquence, les études épidémiologiques réalisées ne permettaient pas d’en préciser la valeur et étaient compatibles avec une absence d’effet.
Cela signifie que les études épidémiologiques ne donnent aucune preuve en faveur de l’association entre exposition aux champs électromagnétiques de basse fréquence et leucémie de l’enfant. Or ce sont elles qui fondent l’inquiétude, puisqu’on ne dispose d’aucun autre élément pour suspecter un effet cancérigène. De plus, d’un point de vue expérimental, il faut des centaines de μT pour provoquer un effet biologique (ce qui ne veut pas dire un effet sur la santé), c’est-à-dire des valeurs considérablement éloignées des plus hautes valeurs d’exposition de la population.
Après le classement du CIRC, une étude sur l’incidence des cancers de l’enfant au Royaume- Uni (Draper et al 2005) a montré que l’incidence des leucémies dans la population habitant à moins de 600m d’une ligne à haute tension était 30% supérieure à celle des populations habitant au-delà. L’excès est observé aussi bien à 100m qu’à 500m des lignes, montrant que si un agent est en cause, ce n’est pas le champ électromagnétique, dont l’intensité est négligeable au-delà de 300m. A ce jour, l’incertitude demeure et la classification du CIRC est probablement raisonnable afin d’attirer l’attention de la communauté scientifique sur un problème de recherche non-résolu. En définitive, il reste difficile de comprendre pourquoi ce sujet plutôt qu’un autre est sorti du cadre très spécialisé des débats d’experts dans la mesure où il est à peu près évident que les résultats troublants obtenus par les épidémiologistes n’ont finalement pas grand chose à voir avec les champs électromagnétiques et leur nuisance potentielle.
Ce texte, établi d’après un entretien avec le Pr Jacques Estève (CHU Lyon) et aimablement relu et corrigé par celui-ci, est paru dans le supplément au numéro 824 du 16 juin 2009 de la Revue du praticien médecine générale, avec le soutien de RTE (Gestionnaire du Réseau de transport électrique).
Photos : Rajasthan (Inde), 2005 © serge cannasse