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La crise française du travail (à propos d’un livre de Thomas Philippon)
février 2008, par serge cannasse 

Thomas Philippon est économiste (New-York). Il ne s’interroge pas sur la santé, mais sur les raisons qui peuvent rendre compte du manque de dynamisme économique et de la persistance d’un chomâge de masse en France. Pour lui, la principale est « la mauvaise qualité des relations de travail », qui a donc un coût économique, mais aussi un coût en termes de santé, comme il le note lui-même. C’est bien entendu ce qui justifie le détour par son livre d’un lecteur attentif aux questions de santé, même si celles-ci n’en sont pas le propos.

Pour notre auteur, il n’y a pas de crise de « la valeur travail », thème très à la mode il y a encore une dizaine d’années : il y a crise « non pas du désir individuel de travailler, mais de la capacité à travailler ensemble. » Il s’agit d’une caractéristique française, « qui ressort de toutes les enquêtes disponibles, et ce de manière durable. » « La France se classe dernière pour la liberté de prendre des décisions dans son travail et avant-dernière pour la satisfaction dans son travail. » Au passage, les Français « n’ont pas une vision particulièrement négative de leur vie en général. » C’est bien les relations de travail qui leur posent problème. Cette insatisfaction concerne aussi bien les managers que les (autres) travailleurs.

Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. Comme bien d’autres chercheurs, Thomas Philippon le fait remonter à la loi Le Chapelier du 14 juin 1791, qui « interdit les corporations, le compagnonnage et les coalitions ouvrières. » Ce n’est qu’en 1901 qu’est affirmée la liberté d’association. La conséquence en est la faiblesse des syndicats. Or, contrairement à une idée répandue, « les pays où le développement syndical au XIXème siècle a été faible et tardif sont précisément ceux qui souffrent aujourd’hui d’un manque de confiance dans les relations de travail. Réciproquement, les pays où les syndicats se sont implantés rapidement sont ceux qui ont aujourd’hui des relations sociales constructives. »

Le caractère contestataire du syndicalisme français a souvent été souligné comme un obstacle au dialogue social. Sans le contester, Thomas Philippon montre que le cœur du problème réside en fait dans l’organisation du capitalisme français, qui « se caractérise par une forte circulation des élites de l’État vers les entreprises et une faiblesse de la promotion interne managériale. » Son constat est globalement sévère. « En France et en Italie, l’organisation de l’entreprise est choisie pour protéger les individus les uns des autres. Cela suppose une définition minutieuse des tâches et des statuts, de manière à ce que chacun puisse se soustraire à l’arbitraire de l’autre. » Rien d’étonnant donc à ce que « la principale cause d’insatisfaction (des salariés) soit le manque de liberté de décision. » Cela implique aussi une « incapacité à gérer la promotion interne. »

Ces mauvaises relations de travail (« les autres sont devenus une source inépuisable de stress et de pression ») sont un handicap majeur pour le pays, à une époque où « la capacité d’adaptation et d’anticipation est devenue la clef du succès des organisations », garantie par la coopération entre tous les membres de l’entreprise. Plus grave peut-être, parce qu’entretenant un cercle vicieux, « d’un point de vue statistique, les relations sociales semblent expliquer la quasi-totalité des mauvaises performances françaises » (notamment en termes de chomâge et de « mal-être »). Le mécanisme en est simple : « dans les pays où les relations sont hostiles, les employés et les managers sont moins satisfaits et finalement le travail est pénible pour tous. » « Dans les pays où les relations sont hostiles, la coopération vient de la crainte du chomâge : c’est l’entente forcée. »

Pourquoi ces relations « hostiles » ? Thomas Philippon rappelle les analyses de Philippe d’Iribarne sur la conception française de la liberté, basée sur l’honneur et le statut (voir entretien dans Carnets de santé). Mais il s’intéresse d’abord à la structure même du capitalisme français, surtout familial, ce qui ne serait pas un frein majeur si en même temps, le management n’était pas souvent lui aussi familial (le capitalisme d’héritier). « Le capitalisme familial permet d’éviter les conflits en diminuant le rôle des syndicats et, de ce point de vue, il a pu fonctionner historiquement comme une réponse à l’hostilité des relations sociales. Mais il va aussi de pair avec des pratiques paternalistes qui limitent l’émancipation des travailleurs et qui figent les rapports de classe au sein de la société ; de ce point de vue, il reste un facteur déterminant des mauvaises relations sociales à long terme. »

Pourtant, le point crucial n’est pas la composition de l’actionnariat de l’entreprise (concentré dans une famille ou dispersé), mais le choix du management : « Les pays riches ont plus souvent recours à des professionnels pour diriger des organisations décentralisées. Ce phénomène reflète à la fois la complexité des entreprises et des technologies et la disponibilité d’une main d’œuvre bien formée. (…) Les pays méditerranéens conservent un management familial et des relations hiérarchiques centralisées. En ce sens, ils ressemblent à des pays en voie de développement. La France occupe ici une position intermédiaire. »

Que faire ? Certainement pas donner tout le pouvoir aux travailleurs, qui ne le demandent d’ailleurs pas, fait remarquer notre auteur. Mais doter les entreprises de dirigeants efficaces et ayant la confiance de leurs salariés. Suivent une série de propositions qu’il n’y a guère lieu ici à discuter. Remarquons cependant pour finir que l’accent mis par Thomas Philippon sur les entreprises privées n’implique en rien la déresponsabilisation de l’État, bien au contraire, ne serait-ce que parce que « l’absence de délégation, la surcharge de responsabilités au sommet, la déresponsabilisation de la base, les difficultés d’adaptation et de promotion interne existent dans toutes les entreprises françaises et sont encore plus fortes dans les organisations gérées par l’État. »

Thomas Philippon. Le capitalisme d’héritiers. La crise française du travail. Seuil, la République des Idées. 2007




     
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