La fréquentation de l’art fait elle de meilleurs médecins ?
juin 2008, par serge cannasse 
C’est la question posée par Julian Sheather (responsable suppléant des questions éthiques à la British Medical Association - BMA) sur son blog, abrité par le célèbre BMJ (British Medical Journal, édité par la BMA). Dans les 23 contributions venues du monde entier (anglophone), les réponses sont largement en faveur du "oui", mais nuancées : après tout, les gens sont ce qu’ils sont. Pour ma part, j’aime celle-ci : " Si vous ne comprenez pas pourquoi vous avez besoin de l’art, alors c’est que vous en avez besoin."
Nicolas Regnier : Saint Mathieu et l’ange - John and Mable Ringling Museum of Art - Sarasota (Florida, USA)
La question n’est pas que de pure forme. Il est en effet proposé, de manière récurrente quoique discrète, d’introduire des " sciences humaines", de la philosophie, et pourquoi pas de l’histoire de l’art, dans les études médicales. L’idée devrait sans doute être posée pour la formation de l’ensemble des professions de santé... Commençons donc par l’étonnement d’un étudiant tardif, qui a commencé sa médecine après huit années passées en histoire de l’art et qui avoue son désarroi devant l’étroitesse d’esprit de ses nouveaux pairs : le désintérêt pour l’art semble proportionnel à l’incapacité à prendre les gens pour ce qu’ils sont, à faire preuve d’empathie, à avoir un point de vue objectif et, en revanche, proportionnel aussi à la capacité à tout critiquer. En résumé, à la difficulté de réaliser que la vie n’est pas faite que de médecine.
Réponse virulente d’un médecin installé, qui lui rétorque temps, rigueur scientifique, discussions avec les pairs. Approbation de deux professeurs, qui ont introduit un module d’histoire de l’art dans le cursus étudiant, à la grande satisfaction des principaux intéressés, qui déclarent avoir gagné en ouverture d’esprit.
Revenons donc aux arguments. Personne n’est vraiment contre la fréquentation de l’art, encore que quelques uns, qui se qualifient eux-mêmes de "mauvais esprits", se demandent ce que le mot veut au juste dire. En revanche, il existe de sérieux doutes sur la capacité de l’art à améliorer de sa seule vertu la pratique médicale et surtout son éthique. Après tout, les bourreaux nazis écoutaient du Mozart au terme d’une journée de crimes bien remplie. En outre, l’appétit pour l’art ne se décrète pas : on l’a ou pas, acquisition favorisée ou non par l’éducation familiale ou scolaire. Comme l’écrit Julian Sheather, on peut s’accorder facilement sur l’insuffisance de l’art à faire en soi de meilleurs praticiens. Cela suffit il à jeter le bébé avec l’eau du bain ?
Percevoir la complexité du réel
Non, d’abord parce que l’art rend sensible à la complexité du monde, des humains qui le peuplent, de leurs différents points de vue, des contextes dans lesquels ils existent. Après tout, est-ce que lire un roman est très différent de "lire" un patient ? Le roman aide à saisir l’immense variété des personnes, des situations et des difficultés éthiques rencontrées, non seulement dans la relation de soins, mais aussi pour toute démarche de santé publique.
L’art entretient l’empathie. De ce point de vue, il répond à la nécessité pour les professionnels de santé de s’occuper de personnes, et non seulement de maladies. Un avantage accessoire des personnages fictifs est que l’on peut revenir sur eux, à tête reposée en quelque sorte, pour réfléchir sereinement. Détente et évasion sont d’ailleurs deux arguments également avancés en faveur de la fréquentation de l’art.
Penser rigoureusement
Ensuite parce qu’un art véritable est un art rigoureux, qui n’a rien à voir avec l’arbitraire (mais tout avec la liberté). Ici, le plaidoyer est plus en faveur de la philosophie, dont l’enseignement semble indispensable à une chercheuse qui se plaint des déficits intellectuels majeurs de nombre de travaux qui se prétendent de recherche : fautes de logique, hypothèses et vérification défaillantes, incapacité à lier des idées entre elles.
Un beau savoir faire
Mais, lui répond une consœur, la médecine n’est elle pas un art ? Et d’une manière générale, faire bien quelque chose n’est il pas aussi le faire avec de la beauté ? Ne parle t’on pas d’une "belle" suture ?
Terminons par la suggestion d’un des commentateurs : lire des romans, certes, mais pourquoi ne pas aussi écrire des histoires ? celle des patients, par exemple, pour s’aider à comprendre non seulement ceux-ci, mais soi-même, sa propre démarche. Vaste débat, dans lequel, après avoir lu quelques kilos de littérature médicale indigeste, j’ai tendance à trancher comme ce commentateur : un peu de style, et surtout de clarté des idées, ne peut pas faire de mal. Et que du bien au lecteur.
PS : je soumets au lecteur francophone deux arguments supplémentaires en faveur de l’art.
Le premier est qu’une fois débarrassé de la pompe qui entoure le mot "art" (pour m’y aider, j’utilise le mot "fiction", comme le propose le philosophe Jean-Marie Schaeffer) et une fois admis que ce mot recouvre des manifestations très diverses, dont les musées ou la musique classique ne couvrent qu’une faible partie, la réalité que celui-ci présente apparaît bien plus solide que la confusion du "vrai" monde pour l’amateur qui entre en résonance avec une "œuvre". Mais de ce fait, elle permet de s’y orienter, de l’habiter comme l’écrit un autre philosophe, Jacques Bouveresse, à propos de la littérature.
Le second est que nous sommes tous des créateurs, quelle que soit l’envergure de notre création. Chercheurs, professionnels de santé, patients ou simples vivants, nous posons des actes qui inventent. Contrairement à un mythe contemporain tenace bien qu’en voie de disparition, créer n’est pas une affaire d’imagination débridée ou d’inspiration venue du Ciel ou d’un tréfond génial d’individus prédestinés. Le talent n’est pas uniformément partagé, certes. Mais ce mythe appartient à la théologie chrétienne : c’est celui de la grâce divine. Avant de nous lancer dans un débat très complexe, constatons simplement qu’une des qualités essentielles d’un créateur (d’un inventeur) est de rapprocher des éléments du monde qui n’ont a priori que peu de points communs. L’art permet de ne pas se cantonner à un monde étroit et ainsi d’augmenter ses propres chances d’invention.
Blog de Julian Sheather