En guise de commentaire, voici le texte du message que j’ai fait parvenir à Sébastian Roché, auteur de cette enquête :
Monsieur,
Je travaille depuis plusieurs années sur la violence éducative ordinaire, c’est-à-dire non pas la maltraitance, mais le niveau de violence considéré comme normal pour faire obéir et éduquer les enfants. Or, un bon nombre d’études ont montré que ce mode d’éducation porte ceux qui le subissent à la délinquance.
La conclusion de votre étude m’a donc surpris. C’est pourquoi je me permets de vous faire quelques remarques et de vous poser quelques questions.
Je trouve regrettable d’abord que vous n’ayez pas interrogé les enfants sur ce qu’on leur faisait dans leur famille quand ils désobéissaient ou ne se comportaient pas comme le souhaitaient leurs parents ou les personnes qui s’occupaient d’eux. La question que vous avez posée sur l’entente dans la famille ne donne pas d’élément de réponse sur ce sujet car, en général, les enfants qui subissent des punitions corporelles ne considèrent pas qu’ils sont maltraités, à moins que le niveau de violence qu’ils subissent leur paraisse très nettement supérieur à ce que subissent leurs copains. Beaucoup d’enfants ont pu répondre qu’ils s’entendaient bien avec leurs parents, même s’ils en étaient battus.
D’autre part, je suppose qu’un bon nombre d’enfants que vous avez interrogés étaient issus de familles d’origine africaine (Maghreb ou Afrique noire) ou antillaise. Or, comme vous le savez sans doute, la bastonnade est considérée dans ces deux régions du monde comme un moyen normal d’élever les enfants. Il aurait été bien intéressant de savoir si cela avait une incidence sur la délinquance. Cette incidence pouvant s’effectuer de deux manières : soit les parents gardent en France leur mode de punition traditionnel, avec comme suite les effets habituels de ce mode de punition ; soit ils y renoncent par crainte d’une dénonciation aux services sociaux ou d’une menace d’appel de leurs enfants au "numéro vert", et, dans ce cas, ils ne savent plus comment "tenir" leurs enfants quand ils arrivent à l’adolescence. Il faut ajouter à cela que les fugues, même si elles n’ont pas été nombreuses dans les résultats de votre enquête, peuvent avoir eu pour cause, comme c’est fréquemment le cas dans les pays du Sud, la violence des traitements subis à la maison.
Il aurait été intéressant aussi de savoir comment s’effectuait la supervision ou l’absence de supervision dont votre enquête montre qu’elle joue un rôle dans la délinquance. Cette supervision s’effectuait-elle par le moyen de violences ou de menaces de violences ? Et son absence n’était-elle pas le résultat d’un échec des moyens violents ou d’un renoncement à ces moyens, sans rien pour les remplacer ?
Votre enquête montre enfin que deux éléments jouent un grand rôle dans la tendance des enfants à aller vers la délinquance : les mauvais résultats scolaires et l’influence de copains délinquants. Or, il est fort possible que ces deux faits soient précisément le résultat d’un usage fréquent de la violence éducative ordinaire dans les familles.
En effet, les punitions corporelles subies à la maison et parfois à l’école ont pour effet de perturber les capacités de travail, d’attention et de mémorisation des enfants. D’où, en partie au moins, les mauvais résultats et les difficultés d’insertion à l’école. Des enfants habitués à n’obéir qu’à des coups ou à des menaces de coups ont tendance à chercher les mêmes limites de la part de leurs enseignants, à les "provoquer" et donc à être jugés comme des éléments indésirables. Et, d’autre part, des enfants qui ont subi des punitions corporelles et ont été habitués à la violence dès leur petite enfance peuvent très bien être portés à choisir leurs copains, par affinités, parmi ceux de leur entourage qui ont vécu dans la même ambiance, qui n’ont appris à obéir aux règles que sous la menace et pour qui la violence fait partie de la normalité. Autrement dit, ce que votre enquête présente comme une action du milieu extérieur, peut très bien provenir d’une influence du mode d’éducation familial.
Il est possible que votre enquête contienne déjà des réponses à mes questions, mais que je ne les aie pas aperçues. Aussi vous serai-je très reconnaissant de me dire si mes objections vous paraissent fondées.
Bien cordialement.
Olivier Maurel
Porte-parole de l’Observatoire de la Violence Educative Ordinaire (OVEO)
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