Accueil  > Entretiens > Le Goff Jean-Pierre
 
Entretiens
 
Harcèlement moral : une notion confuse et fourre-tout
 
Le Goff Jean-Pierre
mars 2008, par serge cannasse 

L’insistance mise sur le harcèlement moral, notion floue, traduit le "narcissisme blessé" des individus contemporains, privés des soutiens collectifs d’autrefois et livrés à l’intensification du travail. Il est également l’expression d’un rapport ambigü aux institutions, à la fois coupables de limiter l’expression individuelle et de ne jamais assez protéger. Enfin, il est aussi le fruit d’un oubli de l’histoire, d’un vécu dans l’instantané du présent.

Philosophe de formation, Jean-Pierre Le Goff est sociologue au laboratoire Georges Friedmann (Paris - CNRS). Il préside le club Politique Autrement (http://www.politique-autrement.org). Il vient de publier La France morcelée (Gallimard. Coll Folio actuel. 2008), sur lequel est basé cet entretien. Son ouvrage le plus connu est « Mai 68, l’héritage impossible » (La Découverte, 1998, 2002), une des meilleures histoires des journées de mai et des années qui les ont suivies en France.

Pour vous, le harcèlement moral est une notion « confuse ».

Au départ, le harcèlement moral est le titre d’un premier livre qui a eu un succès considérable et d’ailleurs inattendu. La notion décrit avant tout des relations dégradées dans la sphère privée. L’auteur, Marie-France Hirigoyen, estime qu’elle peut servir de modèle pour comprendre certaines relations dans l’entreprise, moins manifestes. Le modèle oppose un harceleur, narcissique, pervers, insensible et en général masculin, à une victime innocente, naïve, fragile et en général féminine. Pour l’auteur, il est en fait très répandu, puisqu’il peut survenir dans tous les groupes humains : il suffit qu’il y ait un pervers. Mais il est insidieux : les victimes souffrent sans savoir à qui ou à quoi attribuer l’origine de leur souffrance. Aussi est-il important qu’elles puissent s’exprimer pour commencer à se libérer. Elles ont donc besoin d’un psychothérapeute qui se veut à la fois éveilleur des consciences, conseiller et défenseur des victimes.

Dès le départ, la notion est assez confuse. La nature de l’agression est spécifiée en termes vagues : l’atteinte de la dignité d’un individu par un autre. Mais elle est rapidement devenue une expression fourre-tout, désignant certaines méthodes managériales effectivement peu reluisantes, mais aussi les discriminations à l’embauche, l’intensification du travail, les pressions sur les salariés, la dégradation des conditions de travail, etc. Les harceleurs désignés peuvent aussi se révéler en victimes d’accusations injustifiées. Ce ne sont pas seulement des supérieurs hiérarchiques, mais ils peuvent être des collaborateurs, voire des subordonnés.

En définitive, le harcèlement moral est une notion floue et globalisante qui fournit une explication à bon compte de multiples conflits, avec l’avantage de renvoyer toute situation à une dimension psychologique cachée dont seuls les spécialistes ont la clef.

Pourquoi est-ce un avantage ?

Parce que la problématique individuelle est désormais première, avec une double dimension psychologique et morale. Les facteurs objectifs, par exemple, les conditions de travail, le type de management, sont mis entre parenthèses : ils ont le statut de contexte ou d’instruments au service d’une intention malveillante. La psychologie et la morale permettent de faire l’économie de l’analyse économique et sociale, ce qui est un « avantage » pour les gens qu’elle embarrasse.

Comment expliquez vous le succès d’une telle approche ?

Elle témoigne dans le monde de l’entreprise, et plus largement dans l’ensemble des activités sociales, d’un changement de mentalité et de rapport au travail. Il y a encore une trentaine d’années, les individus se pensaient plus spontanément comme membres d’un collectif et soutenus par ce collectif. Au travail, vos problèmes n’étaient pas seulement personnels, ils pouvaient être partagés avec les autres et étaient plus facilement mis sur le compte des conditions concrètes. Dans les conflits, il existait des médiations, par les groupes de pairs ou par les syndicats. Chacun s’insérait plus facilement dans un ensemble, avec une fonction et un rôle à jouer, sans pour autant s’y réduire. Tout cela permettait une certaine mise à distance qui évitait de s’impliquer totalement.

Aujourd’hui, les rapports de coopération et de solidarité se sont érodés, on a moins de temps à consacrer aux autres, on se sent moins spontanément membre d’un collectif. Dans certaines entreprises, on ne plaisante plus guère au travail ! Tout le monde a le nez dans le guidon.

Chacun se trouve soumis à des injonctions paradoxales : il doit être de plus en plus performant dans tous les domaines (cela commence très tôt à l’école) et en même temps il doit montrer tous les signes du bien-être et de l’épanouissement. Les outils d’évaluation et de développement personnel prolifèrent : comment être performant tout en étant bien dans sa tête et dans sa peau, comment faire face à l’agressivité, comment gérer les conflits, comment demeurer perpétuellement en pleine forme et, si l’on peut dire, mourir en bonne santé… Le modèle de la performance sans faille, du perpétuel gagnant se double d’une fragilité existentielle et sentimentale.

Ce narcissisme blessé fait de chacun une victime, quelqu’un qui souffre et qui demande à ce que sa souffrance soit reconnue. Puisqu’il y a une victime, il faut un coupable et ce coupable doit payer. Il ne paie jamais assez, jamais à la mesure de la souffrance infligée.

Le harcèlement moral a permis l’expression de cette souffrance, de « mettre des mots sur les maux » pour reprendre la formule consacrée, mais dans la confusion, en mettant en avant les rapports entre deux individus, un agresseur et une victime, réduisant la situation à des relations psychologiques.

C’est ce qui vous intéresse en tant que sociologue politique ?

Oui, parce que le pathos, l’« écoute de la souffrance », autrefois réservés au cabinet du thérapeute, envahit à présent tout l’espace public, non seulement médiatique, avec les déballages quotidiens de la subjectivité souffrante sur les grandes chaînes de télévision, mais aussi l’espace politique, les discours politiques. C’est quelque chose de nouveau. Dans une société de plus en plus morcelée, les politiques sont interpellés par les personnes et les catégories sociales les plus diverses. Ils se doivent de répondre au plus vite à chacune et chacune veut son coupable et sa loi. Les références à la souffrance et aux victimes permettent de mettre tout le monde sur le même plan : les handicapés, les malades atteints de cancer, les chômeurs, les sans-papiers, les SDF...

D’où vient ce changement de mentalité ?

Il y a des causes économiques et sociales : l’intensification du travail dans une situation de concurrence exacerbée, le développement du chômage de masse qui confronte les chômeurs à une forme de vide intérieur, d’angoisse, extrêmement déstructurant et menaçant pour les milieux populaires …

Mais il y a aussi un changement dans le rapport aux institutions : on s’en méfie, on les soupçonne de manipuler les individus, et en même temps, on exige qu’elles répondent au plus vite à ses besoins et à ses désirs. Cela n’est pas sans rapport avec ce que j’ai appelé « l’héritage impossible de mai 68 ». À l’époque, la critique des institutions était sans doute nécessaire, à cause de l’autoritarisme, de la bureaucratie, du poids des notables… Mais le mouvement s’est emballé : nous sommes passés d’une désacralisation des institutions, qui n’est pas une mauvaise chose en soi, à leur utilisation consumériste. Pour schématiser : ou elles sont à mon service, ou elles sont un instrument pour me dominer. Les médecins sont en première ligne face à cette demande complètement ambivalente. Patient, j’ai droit à une qualité totale des soins et si je ne l’ai pas, alors méfiez vous ! parce que je peux porter plainte. Beaucoup de patients se sont transformés en clients-rois, souvent irascibles et mécontents.

Cette mentalité introduit un climat délétère de méfiance généralisée, sur lequel surfent beaucoup de politiques. En désacralisant les rapports institutionnels, en se voulant tout proches des gens, et en répondant de façon démagogique à la demande victimaire, les politiques entretiennent et développent ce climat délétère.

Autre élément ?

La perte de vision historique : ce qui se passe n’est plus intégré dans une histoire collective. Le passé ne parle plus et l’avenir paraît indiscernable, et même ouvert sur de possibles régressions. Dans ces conditions, chacun d’entre nous peut être amené à se considérer comme un élément d’un grand tout chaotique, chacun est pris dans une logique de l’urgence et de la survie. La déprime est à la hauteur de ce que nous pensons avoir été. Nous doutons de notre histoire et de notre héritage culturel et politique. Nous nous débattons dans une « histoire pénitentielle » : nous nous sentons coupables de la Shoah et des crimes coloniaux, sans parvenir à retrouver un élan créateur. Avec la montée des thèmes écologiques, c’est toute notre civilisation qui semble être mise en question : nous ne sommes plus les maîtres de la nature, mais ses destructeurs.

Chacun a tendance à se replier dans des petites communautés d’appartenance ou sur de petits territoires. Pour certaines bandes de jeunes, ce n’est même plus le quartier, c’est la barre d’immeuble ou la cage d’escalier. Beaucoup d’individus se retrouvent seuls face à eux-mêmes. Ne trouvant plus à s’insérer dans une histoire collective et un ordre institutionnel stable, les individus sont autocentrés et les rapports sociaux sont dominés par les affects et les sentiments.

Vous embellissez le passé.

Non. Les conditions matérielles, sociales et sanitaires étaient plus difficiles, le poids du collectif pouvait être écrasant. Dans ces domaines, les progrès sont évidents. Les problèmes et les défis actuels sont différents. Ce qui m’inquiète particulièrement, outre la question du chômage de masse, c’est l’arrière-fond culturel commun. Avant, il y avait évidemment des conflits, qui pouvaient même être très durs, mais sur fond d’un sentiment d’appartenance collective et d’estime de soi. Par exemple à l’école, les enfants pouvaient se bagarrer rudement pendant les récréations. Mais il y avait une espèce de limite dans la violence, du fait de valeurs et de références plus ou moins partagées par tout le monde, les enseignants, les parents, les enfants. Aujourd’hui, les décharges d’agressivité paraissent moins contrôlées.

On ne reviendra pas à la famille ancien modèle, mais la famille dite recomposée est « déglinguée », ce que la plupart dénie avec un sourire déconcertant. La famille perd sa dimension institutionnelle. Considérée avant tout comme un lieu d’échange de sentiments, dont la défaillance entraîne des séparations rapides, elle est devenue très fragile. Les enfants en sont les premières victimes.

Chaque classe sociale avait ses éléments d’identification et de solidarité. Ainsi, le monde ouvrier était pauvre, mais il avait sa fierté et son estime de soi, ses propres valeurs, qui structuraient les individus. Et au-dessus, il y avait la Nation. Vous n’étiez pas amené à vous considérer, peu ou prou, comme le membre anonyme d’un monde chaotique que personne ne paraît plus être en mesure de maîtriser.

Comment sortir de cette situation ?

Personne n’a de recette-miracle. Je ne parle pas de décadence, mais je crois que nous sommes dans une période critique de notre histoire. Nous avons un travail de reconstruction de notre « creuset culturel » et ce n’est pas si facile. Mais la situation actuelle peut être aussi une chance : c’est parce que le fil qui nous relie au passé ne va plus de soi que nous pouvons regarder d’un œil neuf notre héritage culturel et politique, le redécouvrir et mettre en valeur des potentialités qui peuvent nous aider à faire face aux défis du présent.

Il se passe des tas de choses intéressantes dans la société, des pratiques nouvelles se font jour. Pour l’instant, elles sont éparpillées et ne prennent pas forme sur un plan d’ensemble. La période ressemble peut-être un peu à celle qui a précédé la République : avant de gagner politiquement, celle-ci a gagné culturellement et socialement, mais ça a pris du temps.

Ce n’est pas seulement aux politiques de faire ce travail, mais ils devraient quand même prendre leurs responsabilités en expliquant clairement où en est le pays et où ils ont l’intention de l’emmener. Mais le savent-ils vraiment ? En attendant, les psychologues ont du travail devant eux.

Une petite histoire du harcèlement moral.

Dans son dernier livre, Jean-Pierre Le Goff consacre deux chapitres au harcèlement moral. Il y retrace notamment l’historique de la notion et de ses avatars.

1998 : parution du livre de Marie-France Hirigoyen, « Le harcèlement moral », qui connaît un succès inattendu (presque 500 000 exemplaires vendus à ce jour, alors que les éditeurs comptaient sur 10 000). Plusieurs dossiers lui sont consacrés dans la presse (avec publication de nombreux témoignages). La même année, « Souffrance en France », de Christophe Dejours, fait d’emblée figure de référence (encore aujourd’hui). « Mobbing, la persécution au travail », de Heinz Leymann (Stockholm) a été traduit en 1996, mais contrairement à l’Allemagne et aux pays nordiques, ne devient pas un best-seller en France.

Deux ans après, Marie-France Hirigoyen publie un second livre, qui n’aura pas le succès du premier, « Malaise dans le travail », dont le sous-titre est explicite : « Harcèlement moral : démêler le vrai du faux ». En effet, la notion s’est emballée. L’auteur insiste sur les contraintes « normales » du travail et sur la nécessité de la prévention collective au sein des entreprises. Mais cela ne suffit pas à lever les nombreuses équivoques de la notion.

En décembre 2001, après deux ans de débats et un avis du Conseil économique et social, elle est malgré tout inscrite dans la loi : le harcèlement moral, « qu’on a le plus grand mal à définir », est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. De nombreux juristes font remarquer que le code pénal et le code du travail contenaient déjà tout ce qu’il est nécessaire pour combattre les agissements visés. Ils ajoutent que le texte déplace le souci de l’intérêt commun, qui légitime la loi, vers la reconnaissance « thérapeutique » de la victime, inaugurant ainsi un débat qui se poursuit aujourd’hui.




     
Mots clés liés à cet article
  travail famille opinion psychopathologie du travail
     
     
Envoyer un commentaire Imprimer cet article

1 Message

  • Le Goff Jean-Pierre

    30 décembre 2011 17:44, par Françoise GUILLOU
    La médicalisation de la gestion des risques psychosociaux dans le cadre du harcèlement moral pose question. Placé sous le sceau du secret médical dans le cadre d’une procédure médico administrative, l’inaptitude définitive à tout poste de travail dans l’établissement, cette situation pose la question du secret médical. Malgré des signalements aux instances chargées de la protection des salariés, employeur, inspection du travail, procureur de la république, aucune enquête n’est en cours dans une instution médico-sociale de moins de 50 salariés. Le directeur semble possédé une immunité.

    Répondre à ce message

 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Images
Portail
Initiatives
Bonheur du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
 
 
Nous adhérons aux principes de la charte HONcode.
Vérifiez ici.
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être