Le bonheur est-il socialement contagieux ?
mai 2009, par Pariente Alex 
Eh ! oui, le bonheur est un sujet d’étude, y compris pour les médecins, puisqu’il est « officiellement » un composant de la santé pour l’OMS. Si on a déjà étudié l’effet de divers évènements de la vie sur le bonheur, jusqu’à présent celui des autres n’en avait pas été considéré comme un déterminant essentiel. On a cependant des preuves du transfert d’émotions, même pour des contacts brefs. Une équipe bostonienne a utilisé la cohorte de Framingham pour savoir si le bonheur se transmettait par les liens (ou réseaux) sociaux.

L’extraordinaire fécondité de la cohorte de Framingham
Pour tester cette hypothèse, les auteurs ont utilisé la célèbre cohorte de Framingham, commencée en 1948 (5 214 personnes), enrichie de la génération des descendants et de leurs époux en 1971 (5 124 personnes), puis de la 3ème génération en 2002 (4 095 enfants)… presqu’aucun n’ayant été perdu de vue ! Les membres de la 2ème génération ont été considérés comme les proposants de l’étude (les personnes étudiées – note de CdS) et appelés les « egos », les autres personnes de la communauté étant désignées sous le terme d’ « alter ». Les dossiers des « egos » contenaient une mine d’informations, dont la désignation volontaire d’au moins un ami (destinée dans la conception originale de la cohorte à réduire le risque de perte de vue…) Les egos ont été revus régulièrement (7 fois) entre 1971 et 2003.
Finalement, 4 739 des 5 124 « egos » initiaux ont été examinés au cours des 20 ans de l’étude ; ils avaient 53.228 liens sociaux (famille, amis, collègues de travail), soit 10,4 liens en moyenne ; les liens avec les voisins ont été étudiés, mais pas comptés comme des liens sociaux, parce que leur définition était arbitraire. Les liens d’amitié à l’intérieur de la cohorte de Framingham étaient en moyenne de 0,7 liens par ego, et 45% des egos étaient reliés à une autre personne de la cohorte par l’intermédiaire d’ un lien d’amitié. Ce lien d’ amitié pouvait être décrit par l’ego seul, par l’alter seul, ou comme un lien mutuel.
Les auteurs ont utilisé le fait qu’à partir de 1983, les participants remplissaient un questionnaire de dépistage de la dépression, dont ils ont utilisé 4 questions portant sur la semaine précédant sa passation : « Je me suis senti plein d’ espoir pour l’avenir », « J’ai été heureux », « J’ai eu du plaisir à vivre » et « Je me suis senti juste aussi bon que les autres ». Les auteurs ont défini l’état de bonheur comme la réponse positive aux 4 questions, mais indiquent que des résultats similaires ont été obtenus en traitant la variable comme un score semi-quantitatif de 0 à 16. En plus de cette coupe transversale initiale, les auteurs ont étudié la probabilité d’être heureux lors de l’évaluation suivante (triennale) ; la prévalence du bonheur était stable (environ 60%) lors de chaque évaluation.
Nœuds, liens et agrégats en images
L’ analyse du réseau utilise des outils descriptifs et statistiques spécifiques permettant de les représenter (les individus sont les « noeuds » et les relations sociales des liens qui les rejoignent). On peut ainsi faire des représentations graphiques des réseaux, estimer la distance entre 2 personnes à l’ intérieur du réseau (nombre de liens pour aller de l’une à l’autre). On peut « voir » des agrégations de personnes (clusters) et déterminer, en comparant le réseau observé à un réseau virtuel où la qualité étudiée (bonheur ou non-bonheur par exemple) est générée au hasard, si cette répartition est ou non liée au hasard. L’autre concept important est la « centralité » : un nœud a d’autant plus d’importance qu’il est plus « central » dans le réseau ; la centralité peut être mesurée simplement par le nombre de liens pour chaque personne, mais aussi par le fait d’ être lié à des alter eux-mêmes à liens multiples plutôt que pauvrement liés.
Le bonheur de proche en proche
Les agrégats (clusters) de personnes heureuses et « non-heureuses » étaient plus grands que ne l’aurait voulu le hasard. Les chances d’être heureux étaient significativement supérieures si on était lié à des gens heureux, et ce jusqu’ au 3ème degré de liaison dans le réseau (+ 15%si on est directement lié à un alter heureux, + 10% s’ il s’ agit d’ un lien au second degré, + 5,6% pour un lien du troisième degré).
La centralité est également importante : les personnes situées au cœur de leur réseau ont plus de chances d’être heureux, et celles situées en périphérie moins. De plus, si on est « central », on augmente de 13% ses chances d’être heureux 3 ans plus tard, indépendamment de l’ âge, du sexe, du niveau d’éducation et du nombre de liens, montrant que les liens indirects (reflétés par la centralité) sont indépendamment importants. A l’ inverse, le bonheur n’influence pas le degré de centralité lors de l’examen suivant.

Un bonheur prévisible
Chaque lien avec une personne heureuse lors de l’examen précédent augmentait les chances d’être heureux à l’examen suivant de 9%, alors qu’un lien avec une personne « non-heureuse » le diminuait de 7%. Mais alors que plus on avait de liens avec des gens heureux, plus on augmentait ses chances d’être heureux lors de l’examen suivant, le nombre de liens avec les gens « non-heureux » ne les diminuaient pas plus. Le principal déterminant de la sensation de bonheur était d’être heureux au précédent examen (cela triplait les chances). Les femmes et les personnes de moindre niveau éducatif étaient un peu moins heureuses que les autres.
Le partage du bonheur
Un ami voisin (éloigné de moins d’1 mile) devenant heureux augmentait vos chances d’être heureux de 25% ; cet effet disparaissait si l’éloignement était de plus d’1 mile. La relation était forte s’il s’agissait d’amis mutuellement désignés (+63%), ou d’amis perçus par l’ego, mais non significative si le lien d’ amitié était perçu par d’autres mais non décrit par l’ego . Un époux co-résident devenant heureux augmentait les chances d’être heureux de 8% (mais pas si l’époux n’habitait pas sous le même toit…). L’influence de la proximité géographique était patente (avec une relation distance-effet) et le fort impact des voisins non « amis » suggère que la fréquence des contacts est aussi importante que leur profondeur (vive la politesse !).
Les chances d’être heureux sont également plus grandes si votre ami est devenu récemment heureux, et s’il est de même sexe plutôt que de sexe opposé. Enfin, l’influence du niveau socioéconomique n’est sans doute pas majeure dans la contagion : les voisins du même lotissement mais au-delà du « premier voisin » ont beaucoup moins d’ influence et la distribution géographique du bonheur n’est pas systématiquement liée au niveau local d’éducation ou de revenus.
Exprimer le bonheur pour le transmettre
Le bonheur ne dépend donc pas que de facteurs individuels, mais aussi sociaux. De plus, il tend à être contagieux le long des mailles de réseaux humains. Les émotions ont probablement un rôle majeur : quand les gens perçoivent des émotions, ils ont tendance (sauf éducation lamentable !) à les montrer. La sensation du bonheur pourrait être un mécanisme jouant un rôle dans l’évolution, en favorisant les liens sociaux, comme c’est bien établi pour le rire ou le sourire chez les primates. La même équipe avait montré que la transmission sociale du tabagisme et de l’obésité allait également jusqu’ au 3ème degré de relation dans le réseau (et fait l’hypothèse qu’il pourrait aussi en être ainsi pour la dépression, l’anxiété, l’exercice, la solitude, l’alcoolisme…). En santé publique (ou en politique !), provoquer ou restaurer la bonheur de certains (surtout si on les sélectionne bien) pourrait par cascade améliorer bon nombre de leurs congénères. On pourrait penser également que le sentiment de sécurité sociale se nourrit plus des expériences des proches que des siennes propres, l’état de malade ou d’accidenté, universellement craint, n’occupant que peu de temps dans la vie d’ un homme.
Des critiques sur la méthode
Un solide courrier a fait suite à la parution de cet article dans le British Medical Journal. Certains commentaires sont des critiques de méthode parfaitement recevables : les auteurs ont utilisé une base de données (la cohorte de Framingham) pas du tout destinée à leur type d’étude ; le bonheur ne peut être défini par la réponse « oui » à 4 questions ; certaines sensations négatives sont essentielles pour pouvoir mettre en route des activités génératrices de bonheur (le travail, par exemple !) ; les conclusions ne concernent qu’une petite ville tranquille du Nord-Est des USA ; enfin, les méthodes statistiques utilisées sont bien acceptées par la communauté scientifique, mais impossibles à critiquer par le commun des lecteurs que nous sommes… De plus il y a forcément en arrière plan de ce type d’étude des convictions morales et politiques.
Et pourtant ça marche !
Cependant le bonheur, même défini aussi grossièrement, a été associé, dans des études observationnelles prospectives, à une diminution de la mortalité tant chez les sujets sains qu’initialement malades, indépendamment de l’âge, du sexe, de facteurs socioéconomiques et de facteurs de risque classiques, ainsi qu’à une diminution de la sécrétion de cortisol, une diminution de la réponse inflammatoire et un meilleur fonctionnement du système nerveux autonome.

Des prédispositions génétiques ?
Les auteurs de cet article défendent clairement la nécessité d’ allier génétique, épidémiologie, et sciences humaines pour définir la « nouvelle science de la nature humaine ». Ils défendent l’ idée que l’action politique au sens premier du terme est en grande partie génétiquement contrôlée, sélectionnée par l’évolution et se réclament d’Aristote (« L’ homme est, par nature, un animal politique »). Le cerveau humain pourrait être particulièrement adapté à la résolution des problèmes sociaux. Ils citent à l’appui de cette théorie les études menées chez des jumeaux (vrais et faux) censées faire la part de l’inné et de l’acquis, en citant les travaux établissant l’héritabilité des convictions politiques, de l’adhésion à un parti, de la participation aux élections, du comportement coopératif, de l’altruisme, du marchandage et des attitudes vis-à-vis du risque. Une étape supplémentaire a été franchie avec des études d’association entre polymorphismes génétiques des neurotransmetteurs et participation électorale ou pratique religieuse régulière.
Enfin, ils citent des données récentes issues des études utilisant l’ IRM fonctionnelle. Celles-ci établissent qu’une part importante de l’activité basale cérébrale (« activité cérébrale par défaut ») a lieu dans un réseau particulier ; cette activité basale est supprimée quand le sujet s’ adonne à une activité cognitive « technique ». En revanche, tout ou partie de ce réseau se réactive en cas d’émission de jugements moraux, ou d’analyse d’interactions sociales : certaines sont impliquées dans l’analyse de l’état mental des personnes qui nous entourent, d’autres dans l’évaluation implicite de l’environnement social immédiat et les émotions. Les enfants autistes seraient particulièrement incapables d’utiliser ce « réseau par défaut », même s’ils peuvent être capables d’excellentes performances d’apprentissage technique. Un dernier (et frappant) exemple : les personnes intéressées et « au courant » de la politique activent ce « réseau par défaut » lorsqu’on leur pose des questions sur la politique nationale ou qu’on leur montre les visages de personnalités politiques, alors que les personnes peu averties activent des réseaux d’apprentissage technique classique…
L’étude de l’effet des réseaux sociaux sur le bonheur et la santé est une façon d’observer la personne humaine, individu unique indissociable de la société dans laquelle il vit.
Lisez ces papiers passionnants, mais n’en acceptez pas les conclusions sans scepticisme garder : comme l’écrit en conclusion un éditorialiste du BMJ : « Ne quittez pas vos amis malheureux dès maintenant ! »
Alexandre Pariente (Unité d’hépato-gastro-entérologie - Centre Hospitalier - 64046 Pau Cedex)
Références
1. Fowler JH, Christakis NA. Dynamic spread of happiness in a large social network : longitudinal analysis over 20 years in the Framingham Heart Study. BMJ 2008 ; 337 : a2338.
2. Chida Y, Stepto A. Positive psychological well-being and mortality : a quantitative review of prospective observational studies. Psychosomatic Med 2008 ;70:741-56.
3. Fowler JH, Schreiber D. Biology, politics and the emerging science of human nature. Science 2008 ;322:912-4.
Sur Carnets de santé : L’obésité progresserait plus par les liens amicaux que par les liens familiaux (par Alex Pariente)
Photos : Istanbul, 2008 © serge cannasse