Le paradoxe de la carrière infirmière à l’hôpital
juillet 2012, par serge cannasse 
Les infirmières bénéficient d’un marché du travail qui leur est très favorable, puisque la demande excède largement l’offre. Mais leurs conditions de travail sont mauvaises, leur reconnaissance salariale faible et leurs perspectives de carrière limitées. La fonction cadre n’est guère attractive : peu de progression des revenus pour des responsabilités qui se limitent souvent à appliquer les orientations des directions hospitalières sans avoir participé à leur élaboration.
La carrière des infirmières salariées est soumise à un paradoxe original. D’un côté, le marché de l’emploi leur est largement favorable, le besoin en infirmières excédant largement l’offre, y compris dans le secteur très convoité de la fonction publique. D’un autre côté, leurs conditions de travail et leur reconnaissance salariale sont pour le moins problématiques ; elles constituent une des professions les plus exposées aux troubles psychosociaux. De plus, leurs perspectives de carrières sont limitées à la spécialisation (dont la reconnaissance est tout aussi problématique) ou à l’évolution vers la fonction de cadre. Celle-ci en séduit très peu.
Une enquête menée par la sociologue Sophie Divay suggère une explication qui recoupe largement les observations rapportées par Marie-Claire Chauvancy dans les Carnets. « Ce n’est pas l’exercice du pouvoir qui effraie ces agents, écrit-elle, mais la détention d’un pouvoir insuffisant. » Alors qu’une infirmière s’engage le plus souvent dans l’espoir d’améliorer les conditions de travail dans son service ou son établissement, elle réalise que « le cadre de santé, cadre de proximité, n’a en fait que peu de pouvoir sur l’organisation des services et elle se rend rapidement compte qu’on attend d’elle qu’elle serve de courroie de transmission des orientations de la direction », qui ne lui a laissé aucune place dans leur élaboration. En conséquence elle apparaît bien souvent pour les autres infirmières comme un « manager » de plus en plus éloigné des réalités du « terrain », c’est-à-dire de leurs propres préoccupations de soignantes.
A cela s’ajoute un manque de reconnaissance salariale : « le différentiel de rémunération entre une infirmière en début de carrière et un cadre en début de carrière est relativement faible (moins de 20 % en 2009). De ce fait, un cadre de santé débutant peut se retrouver avec une rémunération inférieure à celle de professionnels qu’il encadre. » Constat que le rapport de Singly (2009) avait déjà établi. Il faut également noter que pour 30 % d’entre elles, l’accès à la fonction cadre représente quand même une descente de « l’ascenseur social » (elles viennent d’un milieu social de niveau plus élevé).
Ce paradoxe est sans doute une des voies d’explications à un autre paradoxe apparent. D’un côté, alors que l’opinion commune veut que les carrières infirmières hospitalières soient courtes, une étude de la Drees a montré que c’est loin d’être le cas : les infirmières ne désertent pas l’hôpital. D’un autre côté, la proposition de l’ancienne ministre de la santé, Roselyne Bachelot, d’un passage en catégorie A, mieux rémunérée, en échange d’un recul de la date de départ à la retraite n’a pas été un franc succès. Certes, la possibilité de maintenir une activité professionnelle pendant la retraite (après 55 ans) y est sans doute pour quelque chose. Mais la sécurité de l’emploi une fois assurée, pourquoi poursuivre cet emploi au-delà de ce qui est nécessaire pour s’assurer une retraite ? manifestement, le gain de rémunération proposé n’y suffit pas.
Il est à souhaiter que les pouvoirs publics en tirent la conclusion logique : une progression salariale semblant hors de portée pour l’instant, pour des raisons de choix budgétaire (notamment priorité à l’éducation plutôt qu’à la santé), la seule voie pour débloquer le malaise infirmier est de permettre aux professionnelles d’œuvrer pour améliorer leurs conditions de travail, sur le modèle des hôpitaux magnétiques, et leurs carrières. Vaste chantier. Mais chantier fondamental : les patients aussi en seraient bénéficiaires.
Photo : Paris, 2006 ® serge cannasse