Le travail bien fait : un nouveau facteur de risque ?
avril 2007, par serge cannasse 
Mal aimée de la "santé publique" et traditionnellement ignorée des praticiens, la santé au travail semble enfin devenir un sujet de préoccupation majeur, au moins dans les revues sociales et économiques. Stress, souffrance psychique et TMS sont appelés à devenir des sujets de préoccupation aussi prégnants que l’amiante. Le praticien devra éviter l’écueil d’en faire seulement une question de susceptibilité individuelle et saura interroger systématiquement son patient à propos de son travail.
Les conséquences sur la santé de l’intensification du travail ont fait l’objet d’une activité éditoriale intense depuis deux mois, aussi bien dans la presse quotidienne que dans des revues spécialisées. Le rapport récent de la DARES (Ministère du travail) sur les conditions de travail et diverses publications de l’IRDES (Institut de recherche et documentation en économie de la santé) en ont le plus souvent fourni l’occasion.
Ces atteintes à la santé se manifestent principalement par des troubles musculo-squelettiques (TMS) et une « souffrance psychique » liée au stress (dépression, insomnie, etc). « Les recherches récentes montrent que ces troubles relèvent d’une combinaison entre répétition (des gestes-NDLR), pression temporelle et mobilisation de l’attention (…) compromettant des formes de préservation de soi usuellement élaborées par les travailleurs », écrivent Michel Gollac et Serge Volkoff (deux autorités de la sociologie des entreprises) dans un article de la revue Sciences Humaines. Les pathologies ne sont pas réservées à des catégories socioprofessionnelles particulières, mais, observent les deux chercheurs, les cadres et dirigeants « détenteurs de capitaux économiques et culturels » sont « plus protégés de ce basculement », en raison de leur investissement dans un travail qui les intéresse.
Dans la même revue, Marc Uhalde (également sociologue de l’entreprise) note que les tensions sur le lieu de travail ont bien souvent leur origine dans un conflit entre une logique gestionnaire et une logique de métier, entre une culture de manager et une culture du travail bien fait. Elles se manifestent plus volontiers dans certains secteurs d’activité, dont celui des professions de santé (médecins, infirmiers, aides-soignantes, kinésithérapeutes, etc).
Dans un article très éclairant de la revue Santé et travail, Philippe Davezies (professeur de médecine du travail, Lyon) renchérit : « Dans tous les secteurs, des transformations du travail améliorent la qualité sur le papier et la dégradent dans la réalité. (…) Travailler correctement nécessite de prendre en considération tout un ensemble de particularités que la hiérarchie n’est pas en mesure de saisir. » Il définit un « trépied symptomatique qui allie dégradation de la qualité, conflits interpersonnels et atteintes à la santé. » Comme lui, tous les auteurs s’accordent pour écarter les interprétations en termes de fragilité personnelle, au profit d’une interprétation en termes d’organisation du travail.
Les médecins de la consultation de pathologie professionnelle du centre hospitalier intercommunal de Créteil en sont conscients, mais il faut bien « venir au secours des salariés malades », comme le note un article d’Entreprise et Carrières. « Pour que le patient guérisse, il faut qu’il cesse de se positionner en victime, que l’estime de soi soit restaurée », remarque Caroline de Clavière, praticienne de cette consultation. « Car souvent, la souffrance est due à un conflit sur l’échelle des valeurs » : constat unanime, donc.
Alternatives économiques consacre lui aussi un dossier au problème, en insistant plus particulièrement sur « la pénibilité physique, qui a eu tendance à se stabiliser ces dernières années pour toutes les catégories socioprofessionnelles, sauf pour les ouvriers, pour lesquels elle continue d’augmenter. » Cette stabilisation fait cependant suite à une aggravation continuelle depuis les années 90. « Le nombre des maladies professionnelles a explosé : + 230 % entre 1996 et 2003. » Cette hausse est liée à l’augmentation du nombre de maladies professionnelles reconnues, à la meilleure information des salariés, mais aussi « à l’accroissement des différentes formes de pénibilité au travail. (…) Ainsi, 77 % des maladies professionnelles dénombrées en 2003 étaient liées à des troubles musculo-squelettiques. » Ce qui fait écrire à Philippe Davezies : « C’est une règle générale : en cas de TMS, il faut regarder le travail. »
Sciences Humaines n° 179, janvier 2007.
Santé et travail n° 57, janvier 2007.
Entreprise et Carrières n° 844, 13 février 2007.
Alternatives économiques n° 255, février 2007.