Les champs électromagnétiques de très basse fréquence "pour les nuls"
septembre 2009, par serge cannasse 
Histoire de savoir de quoi on parle, voici un petit exposé sur les champs électromagnétiques, aussi succint que possible, mais inévitablement pas drôle du tout. Il porte plus particulièrement sur les champs de très basse fréquence, générés par exemple, par les lignes à haute tension. La problématique est différente de celle concernant les champs produits par les téléphones mobiles et les antennes-relais, mais les données sur la nature des champs sont les mêmes. Voici donc un texte aride, suivant un principe simple : une tête bien faite vaut certes mieux qu’une tête bien pleine, mais une tête bien faite ne gagne rien à être vide.

1- C’est quoi, un champ électromagnétique ?
Les particules électriques en mouvement génèrent des champs (ou ondes) électriques et magnétiques. Tout dispositif ou appareil électrique ou électronique est donc une source de champs électromagnétique dès qu’il est en fonctionnement. L’intensité d’un champ magnétique s’exprime en Tesla.
Ces champs se propagent dans l’air à la vitesse de la lumière. S’il était possible de les voir " au ralenti ", ils ressembleraient aux ronds faits par un objet (leur source) jeté dans l’eau (leur milieu de propagation). Grosso modo, les écarts entre les « ronds » déterminent la fréquence des champs et la hauteur des « ronds » leur puissance.
Celle-ci décroît rapidement, selon l’inverse du carré de la distance à la source : à deux mètres, elle est quatre fois inférieure à celle existant à un mètre. Pour s’en faire une idée, il suffit de penser à la chaleur dispensée par une plaque de cuisson électrique : les mains la perçoivent très bien quand elles sont placées très près et peuvent même s’y brûler ; mais cette perception diminue rapidement avec la distance.
Plus la fréquence des champs est basse, moins l’énergie véhiculée est importante.
2- Les champs électromagnétiques d’extrêmement basse fréquence (CEM-EBF - 50 Hz)
Il s’agit en fait essentiellement de champs magnétiques : l’isolation des installations empêchent la diffusion des champs électriques.
Des champs magnétiques EBF sont générés par l’ensemble du réseau électrique. Les lignes électriques à haute tension ne sont donc pas leur seule source : transports en commun, portiques de sécurité, appareils électroménagers, etc, en produisent aussi. Par commodité de calcul, de nombreuses études n’en tiennent pas compte et se focalisent sur la proximité de l’habitat avec ces lignes.
Dans les conditions habituelles d’exposition, l’énergie véhiculée par ces champs est beaucoup trop faible pour être « ionisante », c’est-à-dire provoquer des modifications atomiques ou moléculaires.
3- Les valeurs recommandées
Des effets biologiques (et non pas des effets sur la santé !) sur le système nerveux central ont été montrés pour des expositions courtes à des champs d’intensité au moins égale à 5 000 μT, très largement supérieure à ce qui est rencontré dans l’environnement.
Cette donnée est à l’origine des valeurs limites recommandées par la Commission internationale pour la protection contre les rayonnements non ionisants (ICNIRP), établies suivant les règles de précaution usuelles pour les exposition aigües : 100 μT pour le public, 500 μT pour les travailleurs. Du fait même de leur construction, ces valeurs limites ne doivent pas être considérées comme des seuils de dangerosité : si elle existe, celle-ci se situe bien au-delà.
L’analyse des données épidémiologiques a conduit à déterminer une autre valeur limite, celle à partir de laquelle une exposition prolongée est associée à un doublement du risque de leucémie de l’enfant : 0,4 μT. Elle a été confirmée en 2007 par les experts réunis par l’OMS.
Étant donnée la faiblesse méthodologique de ces études, ces mêmes experts ont également confirmé la classification du CIRC dans le groupe 2B pour les champs électromagnétiques de très basse fréquence : risque possible, mais non avéré.
Il faut donc bien distinguer une valeur-limite d’exposition aigüe (100 μT) fondée sur des effets biologiques d’une valeur-limite d’exposition chronique (0,4 μT) fondée sur des études épidémiologiques.

4- État des lieux sur leurs effets sanitaires
Les lignes à très haute tension génèrent des champs électromagnétiques d’extrêmement basse fréquence (CEM-EBF - 50 Hz), dont l’intensité décroît très rapidement avec la distance : à plus de 600 mètres des lignes, ils sont presque indétectables.
Les études épidémiologiques sur leurs effets sanitaires éventuels ont porté principalement sur les populations considérées comme a priori les plus exposées : les personnes habitant à leur proximité, soit moins de 1 % de la population française, et les personnels travaillant à leur entretien.
Il s’agit cependant d’une estimation. Le but de l’étude EXPERS est d’obtenir un aperçu des expositions réelles à ces champs de la population française.
Pour ces champs, les organismes internationaux d’expertise ne retiennent qu’un seul risque sanitaire : celui de leucémie de l’enfant. Il est basé sur quelques études épidémiologiques ayant montré un accroissement de fréquence chez les enfants habitant à proximité des lignes. Aux niveaux d’exposition des populations, même les plus élevés, il n’est confirmé par aucune donnée expérimentale.
L’étude la plus récente (Draper, 2005) montre que cette augmentation survient même chez des enfants vivant dans des habitations suffisamment éloignées des lignes pour que l’intensité du champ généré soit quasiment nulle. Par ailleurs, les auteurs admettent que les incertitudes statistiques de leur travail sont « considérables ».
Les leucémies de l’enfant sont heureusement une pathologie rare. Leur étiologie reste largement inconnue. Il est donc extrêmement malaisé de prouver une relation de cause à effet entre un facteur supposé de risque de leur survenue et la réalisation de ce risque. Si elle était avérée pour les CEM-EBF, le nombre de leucémies infantiles qui leur serait attribuable serait d’environ deux par an en France. On ne connaît aucun mécanisme biophysique susceptible de l’expliquer.
D’une manière générale, les études épidémiologiques sont en mesure de prouver l’existence d’un risque patent et de le mesurer (par exemple, tabac et cancer bronchopulmonaire). Mais il est très difficile d’affirmer l’absence de risque (ce qui ne veut pas dire que l’épidémiologie "est en crise", comme l’ont écrit hâtivement certains commentateurs, mais que comme toute méthode scientifique, elle a des limites ...). Dans ces conditions, les scientifiques, qui sont des gens prudents, répugneront toujours à claironner qu’« il n’y a aucun danger ! »
C’est ce qui a conduit le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer, dépendant de l’OMS) à classer les champs électromagnétiques dans la catégorie 2B, définie par « des résultats épidémiologiques limités et pas toujours cohérents et l’absence de données suffisantes à partir des études chez l’animal. »

5- La controverse actuelle : conflits d’intérêt, Bioinitiative
Plusieurs associations soutiennent que le risque est sous-estimé par les comités internationaux d’experts, qu’ils accusent d’être soumis à des conflits d’intérêt, la plupart d’entre eux ayant travaillé pour les entreprises productrices ou transporteuses d’électricité.
Leurs allégations se fondent en particulier sur un rapport américain publié en août 2007, le rapport Bioinitiative, qui aurait été rédigé par des experts internationaux indépendants. Cependant, ce rapport bafoue plusieurs des règles méthodologiques appliquées par l’ensemble de la communauté scientifique internationale, quelle que soit la discipline en cause. Par exemple, ne sont sélectionnées que les études montrant un risque. De plus, l’auteure du rapport est elle-même loin d’être « indépendante », puisqu’elle dirige une société commercialisant des services et des produits destinés à se protéger contre les champs électromagnétiques …
Loin d’être formée aux subtilités de l’argumentation scientifique, une grande partie de l’opinion se représente avec difficulté la nature des débats entre les experts, d’où des opinions simplistes et des erreurs, sources d’inquiétudes. Afin d’y répondre, les responsables politiques demandent souvent des « suppléments d’information ». C’est ce qui explique plusieurs initiatives prises en Europe récemment.
Une version abrégée de ce texte est parue dans le supplément au numéro 824 du 16 juin 2009 de la Revue du praticien médecine générale, avec le soutien de RTE (Gestionnaire du Réseau de transport électrique).
Photos : Paris, 2002 © serge cannasse