Médecine tibétaine : le développement en faveur de l’élite
février 2008, par serge cannasse 
Dans les pays pauvres, les projets de développement sont explicitement orientés vers l’amélioration locale des conditions sanitaires, environnementales ou socio-économiques de l’ensemble de la population visée, et ce d’autant plus qu’ils concernent des savoirs traditionnels. Pourtant le cas de la médecine tibétaine exercée au Ladakh (une région himalayenne de l’Inde) montre qu’il n’en va pas forcément ainsi.

Un moyen d’accéder à l’élite
" Les élites ladakhies appartiennent aujourd’hui à trois catégories : les fonctionnaires du gouvernement et les politiciens, les personnes d’ascendance aristocratique et les membres d’associations de développement. Bien que l’appartenance à l’élite amchi (les tradipraticiens tibétains) fasse également partie des conditions qui permettent d’entrer dans le monde du développement, les amchi et la reconnaissance qu’ils possèdent sont généralement circonscrits au champ de la médecine tibétaine. La particularité du développement est qu’il permet l’obtention d’une reconnaissance à une plus grande échelle, au-delà des frontières (sociales, techniques et géographiques) délimitant le champ d’origine. "
En effet, un certain nombre d’étrangers et d’organisations caritatives leur font des dons. Ceux-ci sont fortement valorisés dans le monde tibétain, car ils permettent " l’accumulation de mérites pour son salut personnel " et l’inscription ou le maintien de l’appartenance à la communauté. " De façon générale, il n’est pas abusif de dire que tout étranger, en particulier occidental, est considéré comme un donateur potentiel. (...) L’acte de don rapproche les étrangers de la société tibétaine. "
" Lorsque cela est possible cette proximité est consolidée par le voyage des praticiens vers les terres de leurs bienfaiteurs.
Accentuation des conflits entre tradipraticiens
Etre invité à l’étranger non seulement souligne et renforce le statut individuel, mais aussi offre l’opportunité d’amasser une somme d’argent considérable et de l’utiliser en retour dans son pays. Le gain financier est perçu par les amchi comme consubstantiel au voyage en Occident. (...) La curiosité, l’envie de découvrir d’autres contrées et d’autres cultures sont évidemment présents. Les amchi tissent ou renforcent ainsi des liens amicaux.
De retour au pays, ces thérapeutes se retrouvent avec un statut ambivalent : leur statut social est renforcé par leur déplacement hors de l’Inde, mais il fait également l’objet d’une remise en question, d’ordre parfois moral, par leurs homologues qui les accusent souvent de cupidité et d’opportunisme. (...) Le voyage, plutôt le retour du voyage, alimente aussi des conflits déjà très prégnants entre amchi de l’élite.
Les voyages des amchi ladakhis ne sont cependant pas toujours dirigés vers l’Occident. Ce n’est alors pas tant le gain financier qui caractérise ces déplacements que la confirmation de leur statut social. "
" Ce sont essentiellement les amchi ayant un statut reconnu (éducation formelle et implication dans des projets de développement notamment) qui bénéficient des réseaux du développement et de leurs effets, comme le voyage à l’étranger. Le développement renforce et reproduit ainsi les structures du pouvoir." Conclusion : " Tandis que le développement reste encore aujourd’hui l’un des mythes centraux des sociétés contemporaines, censé conduire à une certaine forme d’égalité entre le Nord et le Sud et au sein des populations dites bénéficiaires, ces objectifs sont inévitablement réfutés par la réalité. "
Adaptation des concepts médicaux à ceux de l’Occident
Le développement modifie aussi la médecine tibétaine elle-même : " les praticiens font preuve de diverses stratégies afin de séduire leurs interlocuteurs étrangers, en vantant notamment l’excellence de leur savoir et de leur pratique. Leurs discours portant sur la médecine s’inspirent également de préconceptions occidentales, les reproduisent et parfois les intègrent." Ainsi, " les amchi reformulent leur médecine en ayant recours à plusieurs voies de légitimation, dont l’efficacité à l’occidentale et la fidélité à la tradition. (...) Ces praticiens ne contribuent alors pas seulement à la diffusion de la médecine (tibétaine) (comme entité totale, non fragmentée), mais aussi, et surtout, à la diffusion de concepts clés et sélectionnés, de comportements, de mondes imaginaires concernés par une tradition médicale particulière."
D’après la communication de Laurent Pordié (Institut français de Pondichéry) : " Une question de réseaux. Développement local et trans-nationalisation de la médecine tibétaine," présentée au 3ème Congrès du Réseau Asie - IMASIE, septembre 2007, Paris.