Médecine traditionnelle chinoise : la science comme argument commercial
février 2008, par serge cannasse 
La médecine chinoise traditionnelle, qui ne se limite pas à l’acupuncture, est officiellement reconnue par le gouvernement chinois. Elle fait cependant l’objet d’un débat pour savoir si elle doit rester dans le système de santé ou être considérée comme une médecine populaire. Revendiquée comme traditionnelle, elle n’en tente pas moins une légitimation par la méthode scientifique (médecine "fondée sur les preuves"), sans grand succès jusqu’à présent.

" Depuis les années 1950, la réhabilitation et la légitimation par la science d’une médecine chinoise « modernisée » et « standardisée », héritée d’une tradition médicale savante, fait partie des enjeux de légitimation politique de la Chine populaire. Dans les années 1990, la biomédicalisation croissante de la médecine « traditionnelle » est, d’une part, l’un des résultats sur un long terme de cette politique, d’autre part, le produit de la circulation des idées et des pratiques dans le monde, c’est-à-dire de processus relevant de la globalisation culturelle et économique, et des enjeux économiques autour de la santé internationale dans le cadre d’un marché mondial.
Dans ce contexte, la pharmacopée traditionnelle (zhongyao) tend à devenir une pharmacothérapie (zhongyiyao), voire une pharmacologie de médecine traditionnelle (zhongyiyao xue). Notons que la Médecine Chinoise Traditionnelle (zhongyi, MCT), la médecine traditionnelle intégrée au système de santé publique agréée et promue par le gouvernement chinois après 1949, peut être définie comme une médecine néo-traditionnelle dans la mesure où elle inclut des éléments de biologie et de médecine modernes dans la transmission et la pratique.
Objets d’enjeux multiples, des essais de traitements traditionnels ou néo-traditionnels sont conduits dans les pays en développement. Ils sont aujourd’hui encouragés par une volonté politique locale et globale de promotion des ces médecines, initiée par l’OMS en 1978, date de la reconnaissance internationale de l’efficacité de médecines traditionnelles telles que la médecine chinoise et la médecine indienne Ayurveda pour le traitement de certaines pathologies. (...) Une telle mondialisation des méthodes de recherche (...) contribue à la production de savoirs « néo-traditionnels », qui sont encore souvent pensés par les acteurs impliqués comme « traditionnels » et dont la méthode scientifique est uniquement perçue comme une voie de légitimation."
Médecine savante ou populaire : un débat chinois
À partir de 2006, un débat s’est engagé en Chine pour savoir si la MCT doit " rester insérée dans le système de santé publique ou être exercée dans le cadre du secteur populaire des recours thérapeutiques." Selon l’article qui a lancé la discussion, la MCT "comprenait trop d’éléments non scientifiques, un haut degré de nocivité et des effets thérapeutiques incertains. " En fait, si on ne se contente pas de la presse officielle, il s’avère que son auteur " ne s’oppose pas radicalement à la MCT mais qu’il remet en cause le processus d’institutionnalisation de cette médecine, (...) (qui) ne peut pas devenir une discipline du système académique, (car elle) se caractérise par sa dimension holistique et ses liens historiques, philosophiques et philologiques avec la littérature, la poésie et la peinture."
" Les essais cliniques en Chine connaissent un développement inégalé depuis les années 2000, période d’entraînement accéléré de la Chine sur la voie de la globalisation économique et culturelle y compris sur celle du marché mondial de la santé. (...) Ainsi, les voies de légitimation de la MCT passent par une validation apportée par l’expérimentation biomédicale : la preuve de l’efficacité biologique de la composition ou de la technique testée et de leur innocuité doit être apportée selon des critères d’évaluation relevant de la « médecine des preuves » pour que ces traitements soient validés par la communauté scientifique internationale et autorisés à être mis sur le marché. (...) Les traitements testés dans le cadre d’essais cliniques sont en général des compositions et des prescriptions de pharmacopée (et non l’acupuncture, les moxas ou le qigong, autres éléments importants de la MCT). Les publications confirment que les plantes peuvent être conceptualisés comme des produits médicamenteux appartenant au modèle biomédical sans référence explicite à la théorie et à la pratique de la MCT.
Cependant, les résultats d’essais cliniques de traitements du sida en MCT n’attestent pas d’avancée significative pour le moment. "
En conclusion, " dans le cadre du marché mondial de la santé, la recherche et le développement en MCT (...) constituent une niche de marché pour l’industrie pharmaceutique chinoise, composée majoritairement d’entreprises publiques, à un moment où, suite aux contraintes liées à l’entrée de la Chine à l’OMC, ces entreprises ne peuvent plus fabriquer systématiquement les génériques de produits biomédicaux brevetés dans les pays développés qui constituaient 97% de leur production."
D’après la communication de Evelyne Micollier (Institut de recherche pour le développement) : " Les transformations de la médecine chinoise en Chine : recherche et développement, circulation des savoirs et des pratiques " présentée au 3ème Congrès du Réseau Asie - IMASIE, septembre 2007, Paris.