Médecines traditionnelles asiatiques, marché occidental, développement local : introduction
février 2008, par serge cannasse 
Les médecines traditionnelles s’internationalisent, à la faveur de l’engouement occidental pour elles. Elles s’adaptent aux pays occidentaux, cherchent une légitimité scientifique, créent un marché. Elles seraient ainsi un facteur de développement. Les communications présentées au 3ème Congrès du Réseau Asie à Paris, en septembre 2007, montrent que c’est loin d’être aussi simple.

Dans les pays occidentaux, les médecines traditionnelles ont fréquemment la réputation d’être immobiles, vénérables, de savoirs scientifiquement peu assurés, efficaces socialement, voire individuellement, et alors porteuses d’un renouveau de nos pratiques et de l’assurance de mieux aborder le bien-être que ne le fait la biomédecine (qui a remplacé le vieux terme d’allopathie). Certaines d’entre elles attirent ainsi de nombreux habitants des pays riches, qui achètent leurs produits et fréquentent leurs thérapeutes. Ces derniers les accueillent dans leur pays ou se déplacent dans les pays occidentaux. Au total, cet engouement serait une occasion de développement économique pour des régions pauvres de la planète.
Une grande part de la réalité est assez différente, comme le montrent les 4 communications présentées dans le cadre du 3è congrès du " réseau Asie de chercheurs et d’experts francophones sur l’Asie " (Paris, septembre 2007) dans un atelier coordonné par Laurent Pordié, anthropologue, pharmacien et directeur du Département de sciences sociales de l’Institut français de Pondichéry. Elles ont porté sur des médecines asiatiques (chinoise, tamoule, tibétaine ; yoga).
Les médecines asiatiques ont une histoire, qui commence à être assez bien connue, faite d’emprunts aux médecines des pays voisins et se poursuivant de nos jours avec " une intensité non égalée." Notre médecine elle-même est en constante interaction avec elles. Il s’agit bien d’une " mondialisation thérapeutique," comme le souligne Laurent Pordié : " Les médecines d’Asie ont aujourd’hui un caractère cosmopolite. Certaines pratiques thérapeutiques de Chine se retrouvent dans les hôpitaux européens, le gouvernement anglais reconnaît légalement la médecine ayurvédique « indienne » et les pratiquants du yoga-pour-la-santé sont plus nombreux en Europe de l’Ouest que dans le sous-continent qui a donné naissance au yoga."
" Leur déplacement (de ces médecines) renforce leur hétérogénéité. (...) Une même médecine change d’expression lorsqu’elle est pratiquée à Paris, à Shanghai, à Berlin ou à Mumbai." Cependant, " tandis que la mondialisation facilite le déplacement des thérapeutes, de leurs produits médicinaux, de leurs savoirs et de leurs pratiques à l’échelle internationale, elle renforce aussi l’ancrage identitaire et culturel de leur médecine." Car " c’est là que reposent les fondements de leur légitimité."
De plus, " il est courant de voir associées médecines et nations en Asie, au point de trouver certaines formes de nationalismes dans le champ médical, comme c’est le cas en Inde hindoue avec l’āyurveda ou chez les Tibétains exilés avec la médecine tibétaine. (...) Dans le champ médical se jouent ainsi des enjeux de sociétés, qui éludent la nature complexe de l’histoire des "médecines d’Asie et le fait que les sociétés d’alors ne correspondaient souvent pas aux nations d’aujourd’hui."
Les 4 communications présentées illustrent chacune un des aspects de cette "transnationalisation", pour reprendre le terme utilisé par Laurent Pordié : nécessité d’adapter la pharmacopée à la législation européenne (quitte à les faire passer en "compléments alimentaires") ; validation et légitimation par essais cliniques ; effets des déplacements des thérapeutes en Occident sur les cultures locales ; modification des discours et pratiques des thérapeutes pour satisfaire aux a priori de leurs patients et parrains occidentaux.
" Autant, sinon plus, que la légitimité de la médecine et des praticiens, c’est donc aussi leur identité qui est remise en cause. Les acteurs cherchent à acquérir des identités sociales valorisées et tentent de reconstruire la cohérence de leur rapport aux autres dans un contexte d’accélération et de multiplication des transformations des rapports sociaux et des relations de pouvoir."
En définitive, les médecines d’Asie incarnent en Occident " des valeurs morales et une certaine vision du monde qui exercent un pouvoir de séduction remarquable, (...) alors que les logiques même qui les rendent accessibles relèvent d’un type de domination idéologique et économique que leurs sympathisants souhaitent généralement objecter."
Les passages en italique sont extraits de la présentation de Laurent Pordié dans
la lettre du CRECSS
numéro 10 (décembre 2007)