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Surprésentéisme, l’autre face de l’absentéisme
 
Monneuse Denis
décembre 2013, par serge cannasse 

On parle peu du surprésentéisme, alors qu’il concerne volontiers les mêmes travailleurs que l’absentéisme, bien plus médiatique et surtout plus facile à évaluer. Travailler alors qu’on est malade présente pourtant de sérieux risques et pour la personne et pour la qualité du travail. Les professionnels de santé sont parmi les plus touchés, alors qu’ils en sont a priori les mieux avertis.

Denis Monneuse est sociologue, spécialiste de la santé au travail. Il enseigne à l’IAE (Institut d’administration des entreprises) de Paris et à l’Université Paris-I Sorbonne. Il vient de publier “Le surprésentéisme” (De Boeck, 2013. 120 pages, 19 euros).

Qu’est-ce que le surprésentéisme ?

C’est le comportement qui consiste à travailler alors qu’on est malade et qu’un arrêt est légitime. Il faut le distinguer du présentéisme, ou plutôt des présentéismes : c’est par exemple être présent dans l’entreprise sans travailler pour autant, ou au contraire faire des heures supplémentaires, par exemple en restant tard le soir, dans le but de se faire apprécier de sa direction.

Pour les Américains, le présentéisme est défini comme un facteur de sous-productivité d’un travailleur présent, mais moins efficace que d’ordinaire. Une de ses causes est la maladie, mais ça peut être aussi la démotivation, par exemple à cause d’un souci familial qui perturbe l’esprit du salarié au détriment de son travail.

Quelles sont les principales pathologies associées au surprésentéisme ?

Votre question soulève une des difficultés de la notion : s’accorder sur ce qu’on entend par maladie. Presque toutes les études partent du principe que ce sont les travailleurs qui savent s’ils sont malades ou non. Elles sont donc autodéclaratives et fondées sur des questions telles : « Vous est-il déjà arrivé de travailler alors que vous étiez malade ? » Vis-à-vis de symptômes pourtant semblables, comme ceux d’un rhume, les gens se comportent différemment : c’est une maladie pour certains et seulement un désagrément pour d’autres.

Il est beaucoup plus facile de mesurer l’absentéisme, grâce aux arrêts de travail délivrés. Pour le surprésentéisme, la difficulté est accrue car souvent les gens retournent travailler avant la date fixée ou ne consultent pas du tout alors qu’elles sont malades ou encore refusent l’arrêt prescrit, en réclamant un traitement pour rester efficaces. Il est quasiment impossible d’objectiver tout ceci.

Cette limite des études une fois reconnue, elles montrent que les principales pathologies associées sont avant tout les maladies mentales, comme la dépression, et les troubles musculo-squelettiques. Viennent ensuite la migraine, les allergies et des pathologies assez communes comme le rhume et les gastro-entérites.

Vous parlez du surprésentéisme comme de l’autre face de l’absentéisme.

Le phénomène est a priori plutôt paradoxal quand on s’imagine que les deux comportements sont à l’opposé l’un de l’autre. Il existe effectivement des personnes qui ne s’arrêtent pas avant d’être clouées au lit. Mais la plupart oscillent entre les deux attitudes.

Plusieurs facteurs l’expliquent. Il y a d’abord les variations de la charge de travail : les gens ont tendance à ne pas s’absenter quand elle est forte et à prendre un arrêt quand elle diminue. La pression sociale des collègues et de la hiérarchie est également importante : il s’agit de ne pas déstabiliser l’équipe ou de conserver une bonne image.

Les séquences chronologiques montrent bien le lien entre les deux comportements : souvent, le surprésentéisme se produit immédiatement avant ou après un arrêt de travail. C’est par exemple le cas de quelqu’un qui refuse de rester chez lui pour un syndrome grippal, mais qui deux jours plus tard consulte pour obtenir un arrêt parce qu’il est épuisé ; ou à l’inverse, une reprise du travail avant la date fixée par le médecin.

Quand il est fréquent, le surprésentéisme fragilise l’état de santé, expose à des pathologies lourdes, avec pour conséquence des arrêts de travail beaucoup plus fréquents et longs que s’ils avaient été pris d’emblée. Le surprésentéisme crée de l’absentéisme.

Conduit-il fréquemment au burn-out ?

C’est très rare. Mais le burn-out, ou épuisement professionnel, n’a pas de définition consensuelle et il n’existe aucune statistique à son sujet.

Burn-out signifie carbonisé, brûlé de l’intérieur. Il qualifie des personnes qui après plusieurs mois de tension et de fatigue sont incapables du moindre effort, comme de se lever de leur lit pour aller boire un café, sans pathologie organique associée. Elles ont besoin de trois à six mois de repos total. Le terme a été d’abord utilisé pour parler de professionnels de santé s’occupant de toxicomanes, tellement investis dans leur tâche qu’ils en venaient à être totalement épuisés. Le burn-out touche effectivement des workaholics, des personnes qui travaillent énormément et ne perçoivent pas les signes de fatigue.

Entre épisode de lassitude et burn-out, il y a toute une série de niveaux, mais la plupart du temps, l’expression est employée de manière abusive.

L’absentéisme a la réputation d’être souvent injustifié.

C’est une opinion effectivement très répandue : beaucoup de travailleurs abuseraient des médecins, eux-mêmes complaisants. Or les études de l’Assurance maladie montrent toutes que les abus ne représentent que 10 à 15 % des arrêts. Il s’agit donc d’un phénomène limité. Cela s’explique assez facilement : un arrêt est sanctionné par une perte de salaire, du fait des jours de carence.

D’une manière générale, les questions financières ont un impact certain sur l’absentéisme et le surprésentéisme. Cela est très net chez les personnels comme les commerciaux, rémunérés en grande partie par des commissions ou des primes de résultats. Une baisse d’activité ramène leur revenu à leur salaire de base, en général assez faible.

L’impact des jours de carence a été évalué de deux manières. Dans certaines entreprises, ils ne sont pris en charge qu’après que les salariés aient une certaine ancienneté, en général de plusieurs mois. Ceux qui ne l’ont pas atteint font moins d’absentéisme et plus de surprésentéisme que les autres. Dans d’autres entreprises, beaucoup plus rares, les accords de compensation des jours de carence ont été dénoncés, avec pour conséquence le même effet.

Quelles sont les principales professions concernées ?

Ce sont d’abord celles du soin, en particulier les médecins, ce qui est a priori paradoxal : ce sont les mieux à mêmes de juger de l’importance du repos pour le rétablissement de la santé et du risque éventuel de contagion pour les autres. Nous avons déjà parlé des commerciaux. Il faut y ajouter les commerçants et les travailleurs indépendants, pour les mêmes raisons (financières). Les cadres, surtout les managers, sont souvent touchés, essentiellement par souci de leur image : ils pensent qu’ils doivent montrer l’exemple en venant travailler malgré la maladie. Enfin, les personnes en situation de précarité sur le marché du travail sont fréquemment quasiment obligées d’être surprésents (salariés en CDD ou en intérim).

Le surprésentéisme peut avoir un impact direct sur les collègues du travailleur concerné, du fait du risque de contagion en cas de maladie infectieuse et de la baisse de qualité du travail qu’il entraîne, avec en corollaire une augmentation du risque d’erreur et d’accidents. Dans certaines professions, par exemple les infirmières hospitalières, l’impact peut être majeur : pour la qualité des soins, parce que travaillant plus mécaniquement, elles deviennent moins attentives aux malades ; pour elles-mêmes : elles sont très conscientes de ne pas travailler au mieux. Or nous avons tous besoin d’être fiers de ce que nous faisons. La suppression du jour de carence dans les hôpitaux publics fera peut-être baisser un peu le surprésentéisme.

Le travail serait utile au rétablissement de la santé...

C’est possible, dans certaines pathologies. Mais la question est controversée. Ainsi il est tentant de penser que grâce à son travail, un dépressif est occupé, a des relations sociales, peut se changer les idées, etc. La plupart des psychiatres recommandent au contraire des arrêts de travail longs, notamment pour éviter les alternances entre rémissions et rechutes, très préjudiciables.

Qu’attendre des pouvoirs publics pour faire diminuer le surprésentéisme ?

Une campagne de sensibilisation serait très utile, notamment en direction des travailleurs indépendants. Il faut sans doute réfléchir à des mesures d’incitation pour prendre des assurances santé, actuellement très chères (peu en souscrivent et donc hésitent à s’arrêter).

Et les médecins généralistes ?

Ils ne peuvent pas contrôler le respect des arrêts de travail qu’ils prescrivent ni obliger quelqu’un à en accepter un. Reste leur force de conviction, qui peut s’appuyer sur les nombreux travaux scientifiques montrant les effets délétères du surprésentéisme.

Quels conseils donnez vous aux surprésentéistes ?

On ne change pas des habitudes du jour au lendemain… Premier conseil : réfléchir à chaque épisode de maladie sur l’opportunité de s’arrêter ou pas, en se demandant notamment si le sentiment de devoir aller travailler ne vient pas, par exemple, d’une tradition familiale d’être dur à la tâche. Ils doivent également examiner la possibilité d’une alternative entre être totalement présent et totalement absent, par exemple en se servant du télétravail (par informatique ou téléphone). Il faut alors en discuter avec leur responsable hiérarchique, en faisant cependant attention de ne pas aboutir au problème inverse : l’obligation de travailler à domicile même en étant sérieusement malade !

Les pouvoirs publics devraient éduquer les managers. La plupart sont persuadés que les absences pour maladie sont abusives. Ils minimisent le surprésentéisme. Beaucoup sont convaincus que la plupart des salariés sont paresseux par nature. Il s’agit d’ailleurs d’un sentiment répandu. Les enquêtes montrent que la plupart des gens sous-estiment leur nombre de jours d’arrêts de travail et surestiment ceux des autres !

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 909 de novembre 2013 de la Revue du Praticien Médecine Générale




     
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